vendredi 7 mai 2010

De la gestion de l'ingérable

En convoquant un public de 300 personnes, ample conglomérat de ministres, préfets, procureurs généraux, recteurs, inspecteurs d'académie et directeurs variés, devant lequel il a prononcé, mercredi soir, un discours intitulé, sur le site élyséen, Discours sur les violences scolaires, monsieur Nicolas Sarkozy n'a pas pris le risque de se voir bombardé de projectiles divers par quelques éléments "ingérables", pour reprendre l'une des expressions utilisées par le président dans ce discours.

Si certains auditeurs ont "décroché" au cours de cette lecture, ils l'ont fait de manière fort protocolaire et discrète. Aucun ronflement intempestif n'est venu interrompre l'orateur.

Pas un poil ne dépassait de ces imposantes calvities.
(Photo Présidence de la République - C. Alix.)

En revanche, il semble que le succès journalistique n'ait pas été au rendez-vous, et ce discours, pourtant consacré au "thème de la lutte contre les violences à l'école et contre l'absentéisme", sur lequel nos médias avaient abondamment planché dans les semaines précédentes, en s'appuyant sur quelques faits divers promus en "cas d'école" (attention ! trait d'esprit !).

Depuis un certain temps déjà on peut constater que, dans ce pays, quand il y a un discours du président, plus personne ne s'en aperçoit.

Le crépuscule d'un pédagogue né.
(Photo Présidence de la République - C. Alix.)


Pour lutter contre l'absentéisme scolaire, la solution, pour monsieur Sarkozy, est la sanction. Il beaucoup compte sur le vote, "avant la fin de l'été, pour une entrée en vigueur à la rentrée" de la proposition de loi de monsieur Eric Ciotti, député UMP. Cette loi vise à rendre plus aisée l'application des mesures de suspension du versement des allocations familiales, déjà prévues par un texte de 2006 qui donnait le dernier mot au président du conseil général.

Sans ce soucier des états d'âme de monsieur Raffarin, on court-circuitera le CG de la manière suivante :

Le chef d'établissement, constatant l'absentéisme d'un élève que nous estimons à 4 demi-journées d'absence non justifiées sur un mois, le signalera à l'inspecteur d'académie. Ce dernier convoquera la famille pour la rappeler à ses devoirs ; dans le même temps, il préviendra le Président du conseil général qui pourra proposer à la famille un contrat de responsabilité parentale. En cas de récidive au cours de l'année, l'inspecteur d'académie en informera le directeur de la Caisse d'assurance familiale, qui aura alors l'obligation de suspendre immédiatement la part des allocations familiales liées à l'enfant absent. Quant aux préfets, ils se verront confier un rôle de coordination du dispositif en convoquant chaque mois ce que nous appellerons l' «état-major de l'obligation scolaire», qui réunira inspecteur d'académie, directeur de la CAF et procureur de la République.

C'est joli, non, cette expression d' «état-major de l'obligation scolaire»...

Un outil indispensable pour ces réunions stratégiques.
(Authentique carte d'état-major de 1847.)

Au passage, le président revient sur cette partie de la population que son œil affuté de surveillant-général avait déjà repérée, et qui, dégagée de l'obligation scolaire, sans avoir atteint la majorité, est bien peu contrôlable et au final, est potentiellement dangereuse...

Il s'agit de ces jeunes gens et jeunes filles que monsieur Sarkozy nomme élégamment les "décrocheurs", et qui sont, ça le chagrine, des "absents légaux".

Ceux-là, on va les pister et les ficher...

Dans ce passage du discours, on trouve un écho de cette brillante sophistique sarkozienne qui nous avait tant séduit il y a trois-quatre ans :

Notre objectif est simple : pas un jeune entre 16 et 18 ans qui ne soit abandonné à lui-même. A chacun, nous allons proposer une formation ou un emploi. A condition évidemment que nous sachions que le jeune en question existe ! D'où le développement d'outils de repérage puissants, permettant le partage de l'information entre les différents acteurs.

Sans oublier la "réponse aux objections":

Quand j'entends certains protester contre un prétendu « fichage », au nom de la « liberté », je me demande de quel côté sont-ils ? La liberté consiste-t-elle à se désintéresser du devenir de mineurs en grande précarité qui, entre 16 et 18 ans, ne vont pas à l'école, ne sont pas en apprentissage, n'ont pas de formation et ont des parents dépassés ? C'est cela la liberté que je dois garantir ? Non, la liberté, c'est qu'un mineur entre 16 et 18 ans, on doit savoir ce qu'il fait. S'il ne va pas à l'école, il doit avoir une formation.

On aimerait pouvoir dire à monsieur Sarkozy de ne pas tant se préoccuper de "garantir" nos libertés. De cela, on peut se charger.

Illustration empruntée au blogue de Skalpa.

En bonne logique, les mesures contraignantes contre l'absentéisme décrocheu risquent de faire croître notablement le nombre des "bordéliseurs" dans les établissements de formation. Mais monsieur Sarkozy, en bon gestionnaire, a prévu une parade efficace pour ces élèves estimés "ingérables".

L'exclusion n'étant pas une solution, on va les mettre en pension, comme on disait jadis.

S'intéressant aux "cas les plus difficiles", ceux qui "semblent condamnés à la délinquance" et "que l'on va retrouver à la case «centres éducatifs fermés», dispositif, chère Michèle (dixit le président), qui relève de la justice pénale", monsieur Sarkozy va enfin pouvoir agrémenter son austère et ennuyeux discours d'une annonce :

(...) je vous annonce que nous avons décidé de créer à la rentrée prochaine des structures d'un type nouveau, basées sur une pédagogie qui mettra l'accent sur l'apprentissage de la règle, le respect de l'autorité et le goût de l'effort. Tout ce qu'il y a de plus moderne. Tout ce qu'il y a de plus nouveau, une grande rupture, le goût de l'effort, le respect de l'autorité, l'apprentissage de la règle. Il s'agira d'internats accueillant, pour une durée d'au moins un an, vingt ou trente élèves de 13 à 16 ans. Ces jeunes auront la particularité d'avoir été exclus au moins une fois par décision d'un conseil de discipline.

Outre la maîtrise des savoirs fondamentaux, l'enseignement accordera une place importante à la pratique du sport, tous les après-midis, et à la découverte des métiers. Les personnels seront composés de professeurs volontaires de l'Education nationale et d'éducateurs de la Protection judiciaire de la jeunesse.

Monsieur Sarkozy propose d'appeler ces "nouvelles structures" des "établissements de réinsertion scolaire".

On ne sait pas trop où seront installés les dix internats en question...

Mais il doit bien rester quelques casernes vides.

A moins que l'on ne réhabilite d'anciennes maisons de correction.

Une maison de redressement, fermée vers 1850.
(Photo de jackd.)


PS: Vous pourrez constater que je n'ai pas lu la première partie du discours. Je vais peut-être le faire un jour, promesse de normand !

3 commentaires:

cyclomal a dit…

"dans ce pays, quand il y a un discours du président, plus personne ne s'en aperçoit."

Celle-là est très bonne, en bon internaute-pilleur de droits d'auteur (pléonasme) je m'en resservirai!

Mais quel courage que le vôtre pour vous infliger un tel océan de fadaises, néanmoins inquiétantes, où l'archaïsme le plus éhonté s'auto-proclame modernité absolue et quête de liberté! Le délire sécuritaire pas encore à son incandescence, on le sent bien, mais quelle indigence de pensée déjà, les dames patronnesses (pas trop nettes) n'ont pas fini de se pâmer devant tant de "bon-sens".

N'y avait-il pas de cerveau dans la salle, un ramassis capable d'encaisser pareilles âneries qui ont prouvé depuis longtemps, et à de multiples reprises, leur inanité, existe donc sous les ors de cette raie-publique? Il semblerait que oui...

gballand a dit…

Les "pensions" vont déborder, il va falloir recruter...

Guy M. a dit…

@ Cyclomal,

Les cerveaux des hauts fonctionnaires sont à l'étroit dans leurs enveloppes méningées: ils doivent laisser la place au grand Recueil de la Loi, inlassablement mis à jour.

@ GBalland,

On devrait arriver à mettre tout en place "à moyens constants"...

On a l'habitude dans la maison.