lundi 5 mai 2008

... une parenthèse (Comme)

                                                                                          A rêver d'un endroit dans un autre
                                                                                          J'aimerais bien que ma poésie propose
                                                                                          Quelque chose comme cet accord
                                                                                          D'un visage avec un autre.

James Sacré, Un restaurant dans Paris


Au matin du 2 mai, je me suis arrêté pour faire quelques maigres photos dans cet endroit de Paris, en pensant à la suite de poèmes que James Sacré lui a consacrée.





    On dirait que l'aspect du restau change
    Les boiseries les voilà comme si de l'eau sale
    Avait coulé dessus
    Parce qu'on aurait nettoyé les plaques qui disent le nom des rues.
    La toile de l'auvent prend l'aspect
    D'une bâche de chantier. Devant
    Les arbres sont devenus trop grands.
    Tout un arrangement de bacs, avec des plantes,
    Fait comme un buisson tant que bientôt
    Faudra s'approcher tout près
    Pour voir que le restau est là derrière
    Sa boiserie restée plus blanche en bas, mais les bouteilles et les bonbonnes dans la vitrine
    Maintenant cachées par des pampres roux avec des raisins gros bleu
    Qu'on a peints sur la vitre.
    On voit de moins en moins bien,
    Mais qu'est-ce qu'on voulait voir ?


Poème de la suite Un restaurant dans Paris, reprise dans Ecrire à côté, Tarabuste éditeur, 2000.






PS: Sur James Sacré, on peut consulter l'article de Wikipedia , cette note du blog Lumière des jours , cet article de Remue.net sur Un paradis de poussières, le dernier livre de J. Sacré, paru chez André Dimanche.

dimanche 4 mai 2008

Poisson d'avril à retardement au Monde

Toute la France au moins est au courant: "Ils" ont des difficultés au Monde.

Cela doit expliquer pourquoi, à ma connaissance, le Monde n'a pas publié au premier avril de poisson mémorable, genre découverte inattendue d'une série de photos de Carla B. habillée, décès mystérieux de Jean-Pierre E. à son domicile ou remontée spectaculaire de Nicolas S. dans les sondages d'opinion.

Mais le grand quotidien de référence a pu se rattraper avec un délicieux poisson de fin avril délicatement parfumé aux herbes hilarantes, présenté sur son lit de julienne jubilatoire et nappé de sa sauce désopilante émulsionnée au second degré.

Tout à mes préparatifs de départ pour la capitale où je pensais assister aux grandes fêtes commémoratives du quarantième anniversaire de Mai 68, avec intromission de Daniel Cohn-Bendit tout vif et tout cru dans les caveaux du Panthéon, j'avais laissé passer cette occasion de goûter pleinement l'humour printanier de notre grand quotidien.

Heureusement, j'ai reçu un courriel du style "tavussa" d'un de mes correspondants à l'esprit encore alerte, et j'ai vu ça.

«Les "jeunes pop" de l'UMP font la révolution sans faucille (LE MONDE | 29.04.08 | 14h21 • Mis à jour le 29.04.08 | 14h21)

Au départ, en février, c'était juste une boutade lancée lors d'un dîner: "Mai 68 appartient à tout le monde!" Et puis d'échanges de mails en réunions pizza, la blague est finalement devenue une savante OP (opération), avec tracts, affiches, et slogan: "La jeunesse qui bouge a changé de camp." Un pavé volontiers provocateur, lancé lundi 14 avril, par le Mouvement des jeunes populaires à l'UMP, avec le soutien bienveillant des caciques du parti, dans la mare des cérémonies de commémoration.»

Vous constaterez qu'au Monde on n'économise pas les marqueurs linguistique de la "jeunesse" et les clins de zyeux vers un lectorat parfaitement à l'aise dans le second degré.

«Au programme: débats, pique-niques, tournoi de foot... Associés aux jeunes du Nouveau Centre, les "jeunes pop" UMP veulent débattre de Mai 68 au regard des "valeurs de la génération 2008". Les philosophes Alain Finkielkraut et André Glucksmann sont annoncés pour animer certaines de ces rencontres tout au long du mois de mai.»

Je passe sur le tournoi de foot, qui affaibli un peu la plaisanterie, mais je voudrai souligner la drôlerie irrésistible du choix de ces deux noms: Alain Finkielkraut et André Glucksmann. André Glucksmann et Alain Finkielkraut. Arrivé à ce point, en imaginant ces deux croûtons vaticinant à la même tribune, j'ai la rate dans un état de dilatation qui me bloque la respiration.

Plus loin, nous apprenons que le prétendu leader du groupe a trouvé tout seul la très forte formule: "Pas besoin d'avoir une faucille pour être révolutionnaire!" Qu'un soi-disant polytechnicien de 25 ans, affirme qu'en soixante-huit, dans la rue, "(il) y serai(t) allé mais en retard!"

Ma rate se détend, mais j'ai les lacrymales qui se frottent dangereusement avec les zygomatiques, et je pleure comme une madeleine déjantée retrouvant son marcel.

«Ils ont, assurent-ils, monté ce projet tous seuls. "On a amené notre dossier à l'UMP à 9 heures, et à 11 heures, après trois phrases de retouchées, c'était annoncé au point presse", détaille Camille Bedin, 22 ans, étudiante en droit et seule fille de la bande. Jeudi 24 avril, lors de la retransmission au siège de l'UMP de l'intervention télévisée du chef de l'Etat, les neuf de "quarante ans plus tard" étaient savamment placés aux avant-postes pour répondre aux journalistes présents.»


Comme il faut honorer les grands esprits comiques qui font encore preuve d'invention, avec tous les risques que cela comporte dans une carrière journalistique, signalons que l'auteure de ce canular à retardement est Elise Vincent.

PS1: Vous pourrez trouver d'autres renseignements sur ces braves jeunes sur Marianne2 , sur Betapolitique , sur le site de l'UMP et encore, si la rigolade est pour vous un but dans la vie, sur le site de ces jeunes bien propres. (c'est un peu incomplet: j'ai cherché, sans trouver, la photo du tocard qui gérait le budget pizzas).

PS2: Pour vous entraîner avant de les rejoindre, un karaoké par Macaq.

mardi 29 avril 2008

Play it again, guy !

free music





Sur le point de partir en pèlerinage mémoriel à Paris, à l'occasion du quarantenaire de la dernière émergence notable de la chienlit, autrement dit sur le point de me retirer en mon ermitage bellevillois, qui n'est, vous connaissez la campagne, raccordé ni au gaz ni à internet, je suis venu vous dire que je m'en vais et vos commentaires n'y pourront rien changer.

Mais avant de partir, je voudrais vous donner quelques nouvelles et précisions sur le fameux profil "anarcho-autonome" qui semble se dessiner dans les milieux autorisés (à tout ?). Ceci afin de donner une suite à la publication ici de la lettre de Bruno et Ivan, relayée sur Place assise non numérotée, les 17 millions… et les autres, Monsieur Poireau et abcd etc. comme.

Primo, trois articles: les deux premiers expriment les inquiétudes des autorités (par une ironie délectable, je les ai retrouvés sur l'excellent blog Jura Libertaire ! (vive le Jura!)), et le troisième donne le "décryptage" (comme on dit partout pour ne rien dire) d'un expert. Les commentaires qui suivent son article, sur Rue89, ne sont pas à négliger pour réfléchir sur cette "expertise".


 
 

Vous êtes assez grand(e)s pour vous faire une opinion.

Secundo, des informations récentes: tirées du site Indymédia Paris Ile de France, certain(e)s les prendront avec des pincettes, mais je leur trouve un côté authentique (même si les commentaires qui les accompagnent sont aussi peu modérés (à tous les sens) que d'habitude).

 
 

En résumé, au Palais de justice, où Ivan, l'un des auteurs de la lettre passait en appel de sa demande de libération, un rassemblement de soutiens a été évacué en utilisant les méthodes habituelles. Ces méthodes ne sont jamais appréciées des évacués… Leur réaction a provoqué en retour un "serrage" de la part des forces de l'ordre qui ont procédé à un certain nombre d'arrestations. Après vérification d'identité au commissariat du 11ième (une adresse à retenir: métro Ledru-Rollin), tous ont été relâchés, sauf une personne qui a été libérée en fin de matinée.

Compte-rendu aussi neutre que possible d'un fait qui tend à devenir aussi banal que souhaitable, je pense, par les braves gens qui n'ont rien à se reprocher.




PS1: Pendant ma fugue, les commentaires seront bloqués avant d'être publiés, au cas où un abruti aurait l'étrange idée de poster ici ses lubies insanes (J'ai trouvé sur cet inestimable compagnon qu'est Gougueule Analytixe, cette requête "nuits de baise de femmes blanches en Afrique Noire" aboutissant dans l'Escalier… Mais c'est que je tiens à rester le seul malade ici!)

PS2: Les illustrations de ce billet sont empruntées au matériel proposé par le site Mai68-Mai08 (redonnons la parole aux murs).



PS3: Vous avez pu constater que ce blog se place désormais sur le chemin de la modernité, avec du son, comme dans les vrais blogs. J'ai bénéficié pour cela des conseils précieux, quoique un peu condescendants, d'une blogueuse expérimentée. Veuille-t-elle recevoir ici l'expression intimidée de ma gratitude éternelle.

PS4: Le choix que j'ai fait d'un titre d'une extrême ringardise se place résolument, mais de manière très personnelle, dans l'ensemble des scénographies mémorielles du moment.



lundi 28 avril 2008

Jacques Roubaud en alerte

J'ai découvert des tas de choses que j'ignorais encore, hier, en allant consulter l'impressionnante bibliothèque si bien rangée (quasiment "gérée") de mon amie X-(ine).

Je fus noyé dans un discours passablement incohérent, qui me laissa craindre un instant pour la santé mentale de cette très chère amie. Il y était question de Jacques Roubaud, d'alerte à la bombe, de Normale Sup. En fait, en véritable amie, qui sait bien qu'il faut régulièrement flatter mon ego fissuré, sous peine de me voir retomber en d'horribles cauchemars, X-(ine) a tendance à croire que rien de ce qui concerne Jacques Roubaud ne m'est étranger. Il est vrai que ce blog est placé sous le double patronage de Desnos et de Roubaud, mais il ne faut pas exagérer.

Jacques Roubaud

J'appris donc:


Que le superbe livre de Roubaud Quelque chose noir, figurait parmi les œuvres littéraires au programme des classes préparatoires littéraires, les khâgnes, en compagnie de Corneille, La place Royale, Monstesquieu, L'Esprit des lois et Stendhal, La Chartreuse de Parme.

Que, contrairement à tous les pronostics, mais pas à toutes les espérances des amoureux de la littérature vivante, le sujet de l'épreuve du 22 avril au concours de Normale Sup (ENS-LSH de Lyon et ENS-Cachan) portait justement sur Roubaud.

Que, une vingtaine de minutes avant la fin de l'épreuve de cinq heures, à la suite d'un appel téléphonique anonyme, une alerte à la bombe avait vidé le centre d'examen de la Plaine-Saint-Denis.

Que, deux heures plus tard, les candidats étaient autorisés à regagner leurs places et finir leur copie et qu'on leur a laissé entendre que l'épreuve serait validée.

Que, le lendemain, tous recevaient un message du président du jury, annonçant l'annulation de l'épreuve et les convoquant pour remettre ça le samedi suivant.

J'ai suffisamment usé mes djinnes sur les bancs de classes prépa et, par la suite, eu assez de nouvelles de ces endroits, pour imaginer la frustration désespérée qui peut saisir un(e) candidat(e) à peine sorti(e) de ces cinq heures de travail intense, apprenant que tout est à refaire… Et je me demande si l'on aurait le culot de faire le même coup, dans les mêmes délais, pour, le marathon de Paris, par exemple. Mais je peux me tromper, n'ayant qu'un goût modéré pour l'idéologie du sport.

Une pétition, demandant l'annulation du report de l'épreuve, a été lancée. Sans grand espoir, car les décisions du jury sont irrévocables, me semble-t-il, alors que la promesse de valider l'épreuve du 22 avril n'a été faite que par des "examinateurs"…

Pendant ce temps, roulent les rumeurs… Dans certaines grandes prépas parisiennes, les professeurs, étonnés de le voir au programme, auraient estimé que cet intrus de Roubaud n'avait aucune chance de "tomber" au concours. Cela s'appelle "faire l'impasse", et aussi, chers vénérés collègues, faire l'économie d'un travail ingrat et risqué. Un cours sur Montesquieu, Corneille ou Stendhal, cela peut se faire, il est peut-être déjà sur votre disque dur, sinon vous savez disposer d'une riche bibliographie. Mais pour Roubaud, un auteur encore vivant, et bien vivant (c'est tout le mal que je lui souhaite, pour le plus grand bonheur des amateurs de littérature), c'est autre chose. Certains d'entre vous ne l'ont pas lu, habitués que vous êtes à ne fréquenter que des auteurs morts ou en voie de l'être, et son œuvre est considérable, même si vous n'avez qu'un livre au programme (or ce livre "commande" d'une certaine manière le grand ensemble du Grand incendie de Londres). Finalement, tout se termine bien pour vous.

Pas pour les élèves.

Et peut-être pas non plus pour l'idée que l'on peut se faire de la littérature. (voir PS1)



PS1: Quelques liens pour des compléments d'information.

Un récapitulatif sur le blogjournal de François Bon.

Qui a peur de Jacques Roubaud ?, sur Remue.net.

Un court article sur non.fiction.fr.

Le "sujet Roubaud" sur Fabula.org.

La pétition.

NB: Je ne cite pas le blog de Pierre Assouline, qui prétend présenter l'affaire sans faire la moindre allusion à ses collègues (certes moins en vue que lui) et qui laisse traîner dans le grenouillage complaisant qui suit ses billets des commentaires inqualifiables. François Bon fait une remarque analogue.

PS2: Quelque chose noir est édité chez Poésie/Gallimard. C'est un livre de deuil, le retour à la parole de Roubaud après la mort de sa seconde femme, la photographe Alix-Cléo Roubaud. Le titre Quelque chose noir est un rappel d'une série de photographies d'Alix-Cléo intitulée Si quelque chose noir. Pour voir ces photos, je suis allé jusqu'à me procurer la traduction anglaise par Rosemarie Waldrop de Quelque chose noir, où elles sont reproduites.

C'est à propos du couple formé parJacques Roubaud et Alix-Cléo Roubaud que monsieur Assouline laisse à la traîne de son blog des insanités.

PS3: La photo de J. R. a été prélevée sur le blog de François Bon.

PS4: J'ai mis sept liens autoréférentiels, en hommage à Jacques Roubaud.
Les roubaldiens comprendront, les autres: au boulot! vous n'allez pas faire comme les profs de chaires supérieures, non...

dimanche 27 avril 2008

Des nouvelles de l'intolérable

Je relaye, sans commentaire personnel autre que le titre que j'ai choisi, la lettre qui suit. Ivan et Bruno s'expliquent très bien sans moi.

Mon seul espoir est que cette lettre soit relayée par d'autres, plus sérieux et plus lus que moi.

Lettre d’Ivan et Bruno depuis les prisons de Fresnes et Villepinte.

Salut à tous les copains, à tous ceux qui ne sont pas résignés à la situation que nous vivons : occupation policière des rues, des villes, rafles, expulsions, arrestations, difficultés quotidiennes, dépossession de nos vies ; cette situation qui nous pousse à céder une part grandissante de nos vies aux chefs en tout genre, à ceux qui président à nos destinées, au pouvoir. Si nous prenons le parti de la révolte, c’est pour toutes ces raisons, pour retrouver le pouvoir sur nos vies, pour la liberté de vivre.

Nous avons été arrêtés le 19 janvier. Nous sommes deux en prison, le troisième est sous contrôle judiciaire (il passait par là et avait le tort de nous connaître). Nous avions en notre possession un fumigène que nous avions fait en mélangeant du chlorate de soude, du sucre et de la farine. Enflammé, ce mélange produit un fort dégagement de fumée. Nous projetions de l’utiliser à la fin de la manifestation qui allait ce jour-là devant le centre de rétention de Vincennes. Notre idée : se rendre visible auprès des sans-papiers enfermés, sachant que la police tenterait sûrement de nous empêcher d’approcher du centre. Nous avions aussi des pétards pour faire du bruit et des crèves-pneus (clous tordus) qui peuvent être disposés sur la route pour empêcher les voitures de passer.

Pour la police et la justice, le prétexte est tout trouvé, nous avions les éléments pour une bombe à clous. Voilà ce dont nous sommes accusés:

Transport et détention, en bande organisée, de substance ou produit incendiaire ou explosif d’éléments composant un engin incendiaire ou explosif pour préparer une destruction, dégradation ou atteinte aux personnes. Association de malfaiteurs en vue de commettre un crime de destruction volontaire par l’effet d’un incendie, d’une substance explosive ou de tout autre moyen de nature à créer un danger pour les personnes, commis en bande organisée.

Refus de se prêter aux prises d’empreintes digitales ou de photographies lors d’une vérification d’identité. Refus de se soumettre au prélèvement biologique destiné à l’identification de son empreinte génétique par personne soupçonnée de crime ou délit.

Ça fait froid dans le dos. Voilà pour les faits, nous allons tenter d’y apporter une réflexion.

Ce n’est évidemment pas au regard de ce que nous détenions ou de ce que nous projetions de faire que nous avons été traités de la sorte. L’État criminalise la révolte et tente d’étouffer toute dissidence «non-autorisée». Ce sont nos idées et notre façon de lutter qui sont visées, en dehors des partis, des syndicats ou autres organisations. Face à cette colère que l’État ne parvient ni à gérer ni à récupérer, il isole et désigne l’ennemi intérieur. Les fichiers de police et des renseignements généraux construisent des «profils-types». La figure utilisée dans notre cas est celle de «l’anarcho-autonome». Le pouvoir assimile cette figure à des terroristes, construisant une menace pour créer un consensus auprès de sa population, renforcer son contrôle et justifier la répression.

C’est pourquoi nous sommes aujourd’hui en prison. C’est la solution choisie par l’État pour la gestion des illégalismes, des «populations à risque». Aujourd’hui il faut enfermer plus pour plus longtemps. Les contrôles, toujours plus efficaces, et les sanctions qui font peur assurent à ceux qui détiennent ou profitent du pouvoir une société où chaque individu reste à sa place, sait qu’il ne peut pas franchir les lignes qu’on a tracé pour lui, qui l’entourent et le compriment, sans en payer le prix. Si nous luttons aux côtés de sans-papiers, c’est que nous savons que c’est la même police qui contrôle, le même patron qui exploite, les mêmes murs qui enferment. En allant à la manifestation, nous voulions crier en écho «Liberté» avec les prisonniers, montrer qu’on était nombreux à entendre la révolte qu’ils ont menée pendant plusieurs mois. Allumer un fumigène, tenter de s’approcher le plus possible des grilles de la prison, crier «fermeture des centres de rétention», avec la détermination de vouloir vivre libre. Cette lutte, dans laquelle on peut se reconnaître, est un terrain de complicités à construire, un lieu possible de l’expression de notre propre révolte.

Nous ne nous considérons pas comme des «victimes de la répression». Il n’y a pas de juste répression, de juste enfermement. Il y a la répression et sa fonction de gestion, son rôle de maintien de l’ordre des choses: le pouvoir des possédants face aux dépossédés.

Quand tout le monde marche en ligne, il est plus facile de frapper ceux qui sortent du rang.

Nous espérons que nous sommes nombreux et nombreuses à vouloir posséder pleinement nos vies, à avoir cette rage au cœur pour construire et tisser les solidarités qui feront les révoltes.

Bruno et Ivan, avril 2008



PS: Cette lettre a été publiée sur le site Rap Conscient, et relayée par l'En Dehors.

… et la tête dans les nuages.

Si cette chère Lulu, du Cantal, était encore là, elle m'aurait harcelé par courriel pour savoir à quoi donc j'avais pu perdre cette belle journée d'hier, au lieu de réaliser le second objectif que je m'étais fixé.

Je lui aurais répondu que j'avais entrepris de rechercher un livre dans ma bibliothèque. Et que je ne l'avais point retrouvé.

Il faut dire que chez moi, par bibliothèque, il faut entendre toutes les pièces, à la seule exception des toilettes. Je n'y lis que le journal, car si le poète a dit (à peu près): "L'acte d'amour, comme l'acte de poésie, est incompatible avec la lecture du journal à haute voix"*, j'estime que l'incompatibilité n'a pas à être étendue à d'autres actes vitaux.

Cela indique l'ampleur de la tâche.

Cette tâche me paraissait indispensable, car la matinale contemplation de mon pommier en fleur m'avait encore propulsé dans des nuages poétiques (c'est compulsif).


Au lieu de songer à quelque haïku d'Issa, il m'était revenu le début de ce fragment de Senancour que Philippe Jaccottet aime à citer et commente dans Paysages avec figures absentes (Gallimard 1970,1976):

«Si les fleurs n'étaient que belles sous nos yeux, elles séduiraient encore; mais quelquefois leur parfum entraîne, comme une heureuse condition de l'existence, comme un appel subit, un retour à la vie plus intime. Soit que j'aie cherché ces émanations invisibles, soit surtout qu'elles s'offrent, qu'elles surprennent, je les reçois comme une expression forte, mais précaire, d'une pensée dont le monde matériel renferme et voile le secret» Senancour, Oberman, fragment sans date tiré du supplément de 1833.




Voici la fin du commentaire de Jaccottet:

«Mon émotion, mon bonheur, l'éveil de mon attention, mon "retour à une vie plus intime", en particulier à certains moments et dans certains lieux, il était impossible, il eût été incompréhensible, la profondeur de ces réactions m'en assurait, qu'elles ne fussent pas "liées à une pensée dont le monde matériel renferme et voile le secret". Ces lieux, ces moments, quelquefois j'ai tenté de les laisser rayonner dans leur puissance immédiate, plus souvent j'ai cru devoir m'enfoncer en eux pour les comprendre; et il me semblait en même temps en moi. Peut-être en viendrai-je à reconnaître que c'est là le seul langage, avec celui des poètes qui le parlent, auquel spontanément j'aie ajouté foi.» Paysage avec figures absentes.


Il ne faudrait pas, je pense, lire ces réflexion en étant prêt à tomber dans l'impasse irrespirable de je ne sais quel "sentiment océanique" de la divinité. C'est ici affaire d'émotion et de langage, ce langage poétique, qui permet de creuser encore, malgré tout ce qu'il faut taire, dans l'indicible.

Je ne vous dirai pas que toute l'œuvre de Jaccottet est là, mais une grande part, écrite avec une très grande retenue et une très grande modestie. Malgré son travail indispensable de traducteur (il nous a permis de lire Musil, Rilke… et beaucoup d'autres), malgré la grandeur de sa poésie, il écrit:

                                                          Tant d'années,
                                                           et vraiment si maigre savoir,
                                                           cœur si défaillant ?

                                                          Pas la plus fruste obole dont payer
                                                          le passeur, s'il approche ?

                                                          - J'ai fait provision d'herbe et d'eau rapide,
                                                          je me suis gardé léger
                                                          pour que la barque enfonce moins.


Pensées sous les nuages (Gallimard, 1983)






* Cette citation est de: Paul Claudel, André Breton, Jean-Marie Bigard…?…
Question subsidiaire: Quel est le point commun entre les trois auteurs proposés ?
Le gagnant (mais je m'arrangerai pour que ce soit une gagnante) recevra, poste restante, deux photos de moi, dédicacées et signées "Alain Delon" pour la première (j'y serai glabre), et "Laurent Joffrin" pour la seconde (j'y serai barbichu).


PS1: Grand merci à mon amie X, dont la bibliothèque est un modèle d'ordre et ne comporte, en attente indéterminée, aucun des livres que je lui ai prêtés, pour m'avoir autorisé à feuilleter son exemplaire de Pensées sous les nuages.

PS2: L'aquarelle d'Anne-Marie Haesler-Jaccottet qui illustre ce billet provient de cette très belle page.

PS3: De Philippe Jaccottet viennent de paraître: Un calme feu (Editions Fata Morgana, 2007), notes d'un voyage au Liban et en Syrie, et Ce peu de bruits (Gallimard, 2008), notes du voyage immobile du vieux poète

PS4: Quatre liens internes, une note contenant un jeu richement doté et trois PS, ça ne vous suffit pas ?

samedi 26 avril 2008

Les pieds dans la rosée

Au réveil, je me suis dit: "Guy M. va se secouer!"

Au réveil, mon côté "Alain Delon" reprend souvent le dessus: je m'interpelle par mon nom (mon pseudo depuis que je blogue) et parle de moi à la troisième personne. Ma ressemblance avec Alain Delon m'a pourrit la vie dès la naissance; l'âge venant, notre commune et simultanée décrépitude n'a fait que l'accentuer, cette ressemblance. Et être obligé de perpétuellement répondre "Alain Delon va vous signer un autographe" à chaque demande qu'on me faisait dans la rue, m'a lentement conduit à laisser pousser cette célèbre barbiche qui me donne un faux air de Laurent Joffrin, qui lui a l'air faux, ce qui évite les malentendus. Et puis on demande beaucoup moins d'autographes à Laurent Joffrin qu'à Alain Delon.

Mais comment savoir si Laurent Joffrin, au réveil, ne se prend pas pour Alain Delon, d'où cette persistance matinale de la troisième personne chez moi, qui disparaît avec le premier café.

Alors, comme tout le monde, je me tutoie et nous (moi-je et moi-tu) établissons de manière constructive le programme de la journée.

Aujourd'hui, deux projets à mener à bien.

Premier projet: adresser un signe amical aux tenanciers du blog La Fleur au Fusil, qui ont eu la gentillesse de me placer dans leurs références (m'a-t-on récemment appris).

La Fleur au Fusil est un très beau blog de photos où interviennent Claude Rayon, Fleurose, Michel Boisnard, Pedro Rodriguez, Tilu et Vanessa Caradant. Cela faisait un certain temps que je n'avais pas été batifoler dans leurs pages, j'y suis retourné et c'est toujours aussi bien.

Impossible de leur adresser une bonne photo. Un(e) photographe est quelqu'un(e) qui VOIT, moi je ne fais que regarder et je ne vois rien: ni les caresses de la lumière, ni les alliances ou oppositions des couleurs, ni les contrastes du moment, ni les angles révélateurs, ni les cadrages possibles… Alors, me suis-je dit, je vais leur faire un truc second degré, genre souvenir de Normandie de très bon goût, carte postale avec pommiers en fleurs.

Je me suis approché, à peine caféiné, les pieds dans la rosée, du pommier qui commence sa floraison dans le fond du jardin. Pour le prendre en entier avec une vache devant, il me manquait une vache. Pour le prendre en entier sans vache, c'était possible, mais l'arrière plan ne me convenait pas, et il était trop tôt pour demander à mes calamiteux voisins de détruire leurs horreurs de maison ou de couper à ras leurs affreuses haies de thuyas. J'en fus réduit à une pauvre petite fleur, mais de pommier normand bien de chez moi. J'ai bien mis le truc anti-yeux-rouges (il paraît que ça se fait), alors le rose, il est, comme qui dirait, naturel.



Une fleur pour La Fleur au Fusil

Voilà entre leurs photos et la mienne, il y a la différence que l'on peut déceler entre un Monet et un calendrier des Postes.

Mais c'est du second degré, hein!



PS: A part ça, il y avait un deuxième projet (il faut toujours avoir deux choses importante à faire dans une journée), eh bien, il a été remis (c'est à cela que sert ce second projet indispensable).