dimanche 11 décembre 2011

Considérations macaroniques

On me dira qu'il n'est pas très prudent, à mon âge, d'adopter de nouvelles conduites addictives. Certes. Mais c'est ainsi. Il m'est devenu de plus en plus difficile, le samedi matin, de me passer des macarons à l'ancienne du marché qui se tient aux abords de l'hôpital Tenon - dans le XXe arrondissement de la capitale. Je me dis souvent qu'avec une bonne recette et quelques ratages, il me serait possible d'en obtenir, dans ma cuisine, la simplicité moelleuse... Mais j'y renonce, car il me manquerait alors le sourire de la vendeuse, et l'on sait que l'addiction est un phénomène bien complexe.

Ce matin, il m'en restait un peu...

En me rendant sans hésiter au coin de la rue de la Chine et de la rue Belgrand, donc précisément à l'endroit où officie ma vendeuse de macarons préférés, je pus constater que les abords de la place Gambetta étaient largement sécurisés par des policiers en tenue de (presque) combat. Je me gardai bien de leur demander la raison de cet exhibitionnisme musculaire caparaçonné. Je dois dire que je m'en doutais un peu et j'en eus confirmation en abordant la rue Belgrand, où je pus croiser une manifestation du collectif Tenon : les protecteurs des Tout-Petits étaient de retour, ayant reçu, cette fois, autorisation de faire leurs prières dans la rue.

Après avoir acheté mes macarons et avant même d'en avoir dégusté un seul – c'est dire si ma curiosité était grande -, j'allai rendre visite aux orants de Notre-Dame des Tout-Petits.

Ils n'avaient pas pu s'établir à l'entrée de l'hôpital où étaient accrochées les banderoles du collectif, mais se tenaient, sous haute protection, au coin de la rue de la Chine et de l'avenue Gambetta. Ils étaient une grosse dizaine, voir une petite douzaine, avec leur propre banderole, quelques bannières, leurs chapelets et une sonorisation. Si j'écris "ils", c'est qu'effectivement le masculin l'emportait en nombre, et ce masculin n'était pas de première fraîcheur. Mon horreur innée du calcul mental m'a empêché de faire, à la volée, le moindre effort de statistique, mais je puis assurer que l'âge moyen de ces messieurs dépassait largement le mien, pourtant déjà canonique.

L'un d'entre eux était en train de causer dans le micro, et l'amplification était suffisante pour passer la barrière de ma presbyacousie. Son grand âge, la tonalité de sa voix et la qualité un peu doucereuse de son éloquence m'ont conduit à l'identifier comme une sorte de directeur de conscience du petit groupe. Mais, alors que je m'attendais à entendre, de sa part, un prêche convaincant sur la nécessité spirituelle de lutter de toutes ses forces contre l'avortement libre et gratuit, je n'entendis que des considérations procédurières sur leur droit à venir chanter leurs cantiques à l'entrée du marché.

Après avoir accusé la Ligue des Droits de l'Homme – expression qu'il ne pouvait dire que deux fois, en faisant suivre la seconde d'un explicite point d'exclamation – d'avoir manigancé l’interdiction du mois passé, il se justifia d'avoir accepté de déplacer le lieu de la réunion de prière. Cela avait dû se faire au cours d'un rendez-vous avec un meussieu important de la Préfecture – déjà en poste avant que n'arrive le préfet, dit-il. Notre directeur de conscience tint alors à préciser qu'ayant demandé au dit meussieu s'il pouvait venir avec l'avocat de l'association charitable aux Tout-Petits, on lui avait répondu que c'était inutile de prendre cette précaution, car l'entretien ne serait pas juridique, mais cordial.

Et il le fut, se rengorgea le directeur de conscience...

S'il peut s'en réjouir, nous pouvons probablement nous en inquiéter.

Je n'en écoutai pas plus. Sentant que mon effrénée soif de spiritualité ne serait pas étanchée ce jour-là, je me dirigeai vers le café le plus proche, avec vue sur la place Gambetta, pour y grignoter un ou deux macarons.

vendredi 9 décembre 2011

Le nucléaire, c'est pas sûr, ça c'est sûr

Depuis longtemps, Greenpeace a l'image d'une organisation qui soigne particulièrement sa communication. Alors de temps à autre, ses militants sont tenus de se lancer dans des coups d'éclat communicationnels, ne serait-ce que pour soigner l'image de l'organisation.

Le coup du "coucou, c'est nous", lancé au matin du 5 décembre de l'intérieur de la centrale nucléaire de Nogent-sur-Seine, participait de manière évidente d'une bonne vieille stratégie de filles et fils de pub désireux de "porter un message".

On espère que le message - "Le nucléaire sûr n’existe pas" - n’était pas plus lourd à "porter" que la banderole...

Coucou, c'est bien Greenpeace.

Avec un sens très affuté de la pédagogie – ou de la didactique, je confonds toujours -, le blogue associé à cette "action" explique tout :

11h02 : Rappelons ici la démarche : Cette action montre à quelle point les centrales nucléaires françaises sont vulnérables : de simples militants, aux intentions pacifistes, ont réussi, avec peu de moyens, à atteindre le cœur d’une centrale nucléaire ! Pourquoi ? Comment ? Car les dispositifs de sécurité existants sont insuffisants ! Greenpeace demande au gouvernement d’élargir le périmètre de l’audit des installations nucléaires françaises en y intégrant l’ensemble des risques.

(La dernière phrase est graissée d'origine.)

Voilà qui est clairement exprimé, mais on peut se demander si manifeste talent didactique – ou pédagogique – ne pourrait pas être utilisé pour atteindre le vrai cœur du faux "débat" engagé, selon les règles démocratiques d'un temps de crise, sur le choix qui a été fait de l'énergie nucléaire. Car enfin, ce qui reste central dans tout cela, il semble, c'est encore et toujours de montrer – inlassablement – pourquoi ce fut une erreur grandiose, sachant ce que nous savions déjà, de s'engager dans la voie de l'électro-nucléaire et pourquoi il est urgent, sachant ce que nous savons maintenant, de s'en désengager.

Greenpeace a préféré aborder le terrain glissant, et en pente, du sécuritaire.

Et a obtenu une réponse sécuritaire : du totalement sûr, on ne sait pas faire ; mais du plus sûr, si vous en voulez, on peut vous en donner.

Alors, on rassure :

Dans un communiqué, l'Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN) a estimé mardi que les intrusions de Greenpeace "ne remettent pas en cause la conception des dispositifs de sécurité des sites nucléaires français".

Et on assure :

Le gouvernement français a décidé de renforcer la directive de sécurité des installations sensibles après le coup d'éclat de Greenpeace, qui s'est introduit dans deux centrales nucléaires.

Les mesures de protection passive des 58 réacteurs français seront également durcies, ont précisé mercredi les ministres de l'Intérieur et de l'Industrie, Claude Guéant et Eric Besson, lors des questions d'actualité à l'Assemblée nationale.


Encore un ou deux coups pédagogiques et/ou didactiques de cette ampleur, et on nous promettra, malgré la crise, d'établir au plus vite un glacis militaro-policier autour de chaque réacteur nucléaire, au prétexte que la sécurité de nos concitoyens est un droit républicain intangible.

Au besoin, on pourra envisager une "protection" plus active que "passive" des 58 sites... C'est d'ailleurs le genre d'idée qui peut venir au premier jeune crétin venu, touittant comme un grand à ses moments perdus :

"La gendarmerie aurait du abattre les terroristes de #greenpeace ! Ils ne meritent pas de traitements particuliers…"

En vérité, en vérité, je vous le dis, on reconnaîtra un jour que monsieur Maxime Buizard, ci devant porte-parole des Jeunes Populaires (UMP) du Loiret, était un précurseur et qu'il a payé pour avoir eu raison avant les autres.

Pour l’instant, je suppose que ce pauvre jeune homme doit être bien déçu. Car on ne devient pas porte-parole des Jeunes Pop, comme disent les jeunes, du jour au lendemain, j'imagine. On a, en général, appris à faire un beau nœud de cravate bien avant d'avoir fait sa première communion. L'inconvénient, c'est que la cravate, cela serre un peu, et il arrive que l'irrigation cérébrale pâtisse de ce fait. Mais arrivé à dix-huit ans, on a déjà derrière soi une longue expérience des mandats électifs en tant que délégué de sa classe d'abord, et ce depuis la sixième, puis en tant que représentant des élèves au conseil d'administration de son lycée. Il y a là de quoi vous cheviller au corps, et à jamais, cette volonté de mettre toute son intelligence au service de la chose publique. Volonté dont notre bouillant précurseur vient de donner, avec une certaine impatience, une preuve éclatante.

Patience...

On a déjà retrouvé 150 fusils à pompe, on est en train de les vérifier et de les graisser pour les distribuer "principalement au bénéfice des brigades anticriminalité (Bac)".

On en trouvera d'autres.

Patience...

mercredi 7 décembre 2011

Dispositions testamentaires

Depuis longtemps déjà, je me dis qu'un de ces jours, il faudrait que je songe à mettre par écrit mes dernières volontés. Je m'y mettrai demain ou, plus probablement, après-demain.

Il faudrait notamment que je prenne des dispositions claires sur le devenir de mes cendres après torréfaction complète.

Souventes fois, je me suis laissé aller à les imaginer dispersées en des lieux où j'ai pu me dire être chez moi, mais ces lieux sont eux-mêmes dispersés, et certains sont d'un accès assez difficiles.

Il est, après tout, possible que ma disparition fasse un peu de peine à celles et ceux qui me sont proches. Comme je n'ai aucun motif sérieux de les enquiquiner davantage en leur imposant un geste symbolique pour la satisfaction actuelle d'un ego qui sera alors dissous, j'ai renoncé à ces simagrées et j'autorise bien volontiers qu'on répande mes cendres au pied d'arbustes ornant un quelconque "jardin du souvenir". Cela ne me déplairait pas qu'il y ait là de simples rosiers, mais, que celles et ceux qui m'aiment se rassurent, je n'irai pas vérifier.

Un plant de Rosa canina ferait l'affaire.

On nous a dit avec une certaine insistance que feu le général Bigeard avait prévu de disposer testamentairement de ses cendres en demandant qu'elles soient dispersées au-dessus de la plaine de Ðiện Biên Phủ, afin d'y "rejoindre ses camarades tombés au combat". Cette belle idée, bien propre à émouvoir les cœurs virils battant sous les rudes étoffes militaires, n'a pas reçu l'assentiment des autorités vietnamiennes. Malgré tout ce que l'armée française avait, à cette époque, fait pour eux, les Vietnamiens ont refusé leur accord.

Car il y a beaucoup d'ingratitude de par le monde...

Dans le même temps, on nous disait que le ministère de la Défense avait annoncé que les cendres du général Marcel Bigeard allaient être transférées à l’Hôtel des Invalides, à Paris, où reposent déjà, non loin de l'empereur Napoléon le premier, plusieurs héros guerriers.

Comme la plupart des informations pouvaient suggérer, entre le refus vietnamien et la proposition de monsieur Gérard Longuet, un lien certain de cause à effet, les officines sont actuellement envahies de personnalités civiles qui, désireuses de recevoir post-mortem les honneurs de la Nation, rivalisent d'inventivité loufoque en rédigeant leurs exigences concernant le devenir de leurs restes.

On a beau leur dire que, ce jour-là, ils auront sûrement un empêchement et qu'ils rateront la cérémonie, rien n'y fait.

Car il y a beaucoup de naïveté de par le monde.

Le dôme, comme si vous y étiez déjà.

Vouloir honorer ainsi le général-député Bigeard, le vaincu de Ðiện Biên Phủ et le héros de la bataille d'Alger, doit partir d'un bon sentiment national bien à même d'émouvoir ce qu'il y a chez nous d’extrêmement national...

Mais je suppose qu'on n'est pas obligé d'y applaudir et que l'on peut se déclarer tout à fait solidaire des 6137 signataires de la pétition nonabigeardauxinvalides.net.

Le général était, on nous l'a dit, une "grande gueule" à la faconde de soudard, mais il avait aussi d'étranges coquetteries de vocabulaire. Il préférait ainsi que l'on utilise l'expression "interrogatoires musclés" en lieu et place du mot "torture".

S'il acceptait de parler de la chose en passant sur le mot, comme il l'a fait, à 90 ans, avec deux journalistes du quotidien suisse La Liberté, Patrick Vallélian et Sid Ahmed Hammoucheil, il pouvait déclarer de fort jolies choses comme celles-ci :

"Vous savez, nous avions affaire à des ennemis motivés, des fellaghas, et les interrogatoires musclés, c'était un moyen de récolter des infos. Mais ces interrogatoires étaient très rares et surtout je n'y participais pas. Je n'aimais pas ça. (...)"

Mais le peu introspectif général ne dit pas vraiment pourquoi il n'aimait pas cela.

Peut-être simplement parce c'était salissant...

Les journalistes suisses ont eu de la chance. Quelques années auparavant, alors qu'on parlait beaucoup des révélations du général Aussaresses, ancien tortionnaire et fier de l'avoir été, Marcel Bigeard s'était montré plus tranchant :

Question : Mais on ne pouvait pas faire autrement ?

Réponse : Ah non ! Écoutez, je coupe là-dessus. Ne m'emmerdez pas avec ça, hein... Non, ça suffit. On en parle toute la journée, y en a marre...

Notre héros irascible ignorait sans doute qu'il y a, parmi ceux qui ont eu à subir la torture - car cela s'appelle comme cela -, des gens qui, certes, n'en parlent pas toute la journée, mais y pensent.

Toute la journée, et la nuit aussi, jusqu'à la fin de leurs jours.

De quoi en avoir marre, vraiment, de la vie.

mardi 6 décembre 2011

Un retour à la scène

Après avoir rencontré le plus grand des succès avec son quartet - formé de Keith Jarrett au piano et au saxophone soprano, Cecil McBee ( qui sera remplacé par Ron McClure) à la contrebasse, et Jack DeJohnette à la batterie -, l'ami Charles Lloyd se retira de la scène, en 1968, pour se consacrer à la méditation transcendantale à Big Sur, sur la côte ouest des États-Unis.

Cette retraite ne fut que relative, entrecoupée de quelques enregistrements et de quelques apparitions en concert.

La légende veut que Michel Petrucciani soit venu le tirer de là, tout éperdu d'admiration, en le suppliant de venir jouer avec lui...

Mais les légendes, et c'est en cela que réside l'authentique merveilleux, peuvent diversement se raconter.

De celle-ci, on pouvait entendre la version de Charles Lloyd dans une séquence Youtioube de 8 minutes, tournée à Marciac, en 2000, par Frank Cassenti. Elle n'est malheureusement plus en ligne, mais on peut la retrouver sur des sites composés en cyrillique...

En voici les sous-titres :

Michel est venu chez moi, à Big Sur, en Californie, un endroit très isolé sur la côte, où je m'étais retiré. La première fois qu'il est venu, je n'étais pas là. On m'a téléphoné pour me dire qu'il était à Big Sur et je l'entendais jouer du piano dans le fond. Je suis rentré, j'ai pris mon saxo et nous avons joué. Cela a été formidable, je ne m'attendais pas à ça... Nous avions un ami commun qui nous connaissait bien. Il me parlait souvent de lui... Mais à l'époque je n'étais pas très motivé, je m'étais retiré pour méditer. Alors c'est lui qui est venu, il avait 17 ou 18 ans. Il m'a ému par son immense talent, et la pureté qu'il dégageait m'a vraiment touché. Quand j'étais jeune, des musiciens chevronnés m'avaient aidé. J'ai pensé qu'il était temps de quitter ma retraite à la montagne. Je l'ai donc amené avec moi dans le monde entier pendant deux ans et il a pu se lancer. C'est une autre histoire que l'on raconte, pourtant c'est ainsi que ça s'est passé. D'autres vous diront que c'est lui qui m'a emmené. Il n'était pas connu et j'ai vu qu'il avait du talent. Lorsqu'il est venu, je lisais un texte ancien "Ostabacra San Metre" (?), à propos d'un jeune homme qui avait le corps brisé. Puis ce jeune homme handicapé apparaît chez moi. C'était comme un signe de la Providence.

S'insèrent là des images d'un concert donné à Paris en 1981...

Quand il est venu, j'ai perçu chez lui un immense talent et j'ai voulu qu'il soit reconnu. Beaucoup de gens, pendant des années, avaient essayé de me faire remonter sur scène, sans succès. J'avais des amis avec lesquels je jouais parfois et lorsque Michel est arrivé, j'ai appelé l'un d'eux pour lui dire que je rejouerai en concert. Lorsque Michel a été lancé, moi je suis rentré, mais quand la musique vous reprend...

Quelques images de la séance de réglage de la balance sur la scène du chapiteau de Marciac... Puis l'entrée en scène du groupe composé, ce soir-là, de John Abercrombie à la guitare, Larry Grenadier à la contrebasse et de Billy Higgins à la batterie, dont ce devait être la dernière saison.

Et le rideau est tiré sur cette belle histoire.

Le lancement-mise sur orbite de Michel Petrucciani devait passer, en 1982, par le Café Montmartre de Copenhague. De ce passage, il reste un disque introuvable et quelques images brouillées :



Charles Lloyd, saxophone ténor ; Michel Petrucciani, piano ;
Palle Danielson, contrebasse et Son Ship Thesus, batterie.

En cherchant bien, ou alors par hasard, on peut trouver, sur le site de Jazzmagazine, un récit d'une tout autre tonalité, fait par Michel Petrucciani au cours d'un entretien avec le journaliste Frédéric Goaty :

Un soir, Charles et sa femme Dorothy m'invitent à dîner. Je m'habille... Grande maison... Charles et sa femme nous accueillent. Charles s'assoit, très "bouddhiste"...

On commence à parler - sa femme traduisait. Mais Charles parlait peu de toute façon. C'est sa femme qui faisait le social...

A un moment, Charles me demande : "Et toi, qu'est-ce que tu fais dans la vie ? " Je lui réponds que j'essaye de jouer du piano...

- Ah bon ? Il y en a un là...

Un Steinway modèle B ! Il y avait un petit moment que je n'avais pas joué sérieusement, j'en avais envie. Alors je me suis levé et j'ai joué.

Au bout de dix minutes, je regarde Charles et je le vois sortir de la pièce... Je me dis : "Tiens, ça a dû le faire chier"... Mais il faut dire que je ne savais pas qui était Charles Lloyd... Je ne connaissais même pas Keith Jarrett à cette époque ! Je ne connaissais que Peterson, Bill Evans, Erroll Garner, Art Tatum, Monk, Bud Powell... même pas Hancock ! Je ne connaissais Chick Corea qu'à travers Return To Forever, par mon frère. J'étais vraiment très "éducation paternelle".

Charles Lloyd est donc parti... Puis il est revenu derrière moi avec son saxophone, et il a fait : "Pwoa, dou bi woap !". Et on s'est mis à jouer ensemble. Il avait un son énorme, que je n'avais jamais entendu en France. Le ténor, le gros truc, Coltrane, Rollins, ce genre de volume, de graves... J'ai vu sa femme qui se mettait à pleurer... On a joué de minuit à sept heures du matin, sans s'arrêter. Au milieu de la nuit, il a dit soudain : "J'ai trouvé l'avatar du piano, le messager. J'attendais ce pianiste depuis dix ans, je repars !" Charles a très vite appelé ses avocats, son manager...

On lit, dans la suite, un curieux aperçu de la vie musicale de cette grande époque :

Je n'avais pas un rond (...), Charles Lloyd me filait zéro centimes ! On a travaillé cinq ans ensemble, puis j'ai fini par avoir des problèmes avec Charles. C'est quelqu'un qui n'a jamais payé un mec de sa vie... Ça allait quand j'avais 18 ans, mais à 25-26 ans, ça commençait à me gonfler sévèrement. C'est pour ça que j'ai fini par partir...

Pas avant de nous offrir une dernière partie gratuite :



Concert à Town Hall, New York, le 22 février 1985.
Charles Lloyd, saxophone ténor ; Michel Petrucciani, piano ;
Cecil McBee, contrebasse et Jack DeJohnette, batterie.

mercredi 30 novembre 2011

Réouverture du Jargon libre

Lorsque j'ai fait, il y a une quinzaine de jours, une (trop) courte visite au Jargon libre qui vient de s'installer dans le XXe arrondissement parisien après bien des errances, je n'avais pas pris d'appareil photographique.

D'où l'emprunt de celle-ci à GoubliGoubla, qui, en prime, vous donne l'adresse :

Rassurez-vous, il y a aussi des bus...
(Ouvert du lundi au samedi de 14 à 20 heures.)


Le Jargon libre, c'est d'abord un "fonds documentaire" - des livres, des revues, des brochures, des archives -, mis à disposition pour la consultation. Hellyette Bess en résume ainsi les aventures :

Brève histoire du Jargon libre

La librairie libertaire créée en 1974 a été contrainte de cesser ses activités en 1984, la libraire ayant été embastillée pour activités subversives (Action directe). Absente, elle n’a pu négocier la passation du bail. La librairie est perdue, personne n’ayant assuré la relève militante et financière. En 1990, le Jargon libre devient une association, à Avignon, et publie Front, revue de prisonniers révolutionnaires emprisonnés. En 1995, la librairie associative s’installe boulevard Voltaire à Paris, plus tard à Montreuil, puis à Vincennes. Transformée en bibliothèque, elle trouve refuge « aux condensateurs » dans les locaux de l’Insomniaque et enfin dans le local de Tiqqun, rue Saint-Ambroise. Elle remballe ses livres très peu de temps avant l’arrestation des camarades, le local changeant de destination. Armand Gatti lui a offert un refuge, mais le lieu sombre et humide au fond du théâtre ne permet pas la « permanence » et la fréquentation d’une bibliothèque. Les livres y ont dormi plus d’un an dans des cartons. Nous avons décidé de créer un lieu propice à la consultation de la richesse et de la diversité des expériences du mouvement à travers le temps, en espérant que ce lieu sera aussi celui d’échanges enrichissants et constructifs… et, bien sûr, une oasis de fraternité.

On aura compris que le Jargon libre n'entend pas être un simple lieu de consultation d'ouvrages introuvables en librairies et, bien souvent, en bibliothèques.

Cette "oasis" a déjà abrité une rencontre avec Juliette Volcler autour de son livre, Le son comme arme : les usages policiers et militaires du son (La Découverte, 2011) et accueillera, le mardi 6 décembre, Mathieu Léonard, auteur de L’Émancipation des travailleurs ; Une histoire de la Première Internationale (La fabrique éditions).

Les 2 et 3 décembre, le Jargon libre organisera une exposition-vente de dessins, peintures et collages de Thierry Guitart, Agnès Beubeux, Jacques Tardi, Jean Halfen et Hellyette Bess. Le vernissage aura lieu le 2, à partir de 18 h et jusqu'à 22 h.

Bonne occasion pour découvrir le lieu.


Ce peut être aussi l'occasion de prendre conscience de ce que le Jargon ne pourra rester ouvert en ce lieu qu'avec le soutien de tous ceux qui pensent que ce projet de bibliothèque des luttes est nécessaire.

L'association propose "soit de faire un versement automatique de dix euros (minimum) par mois de votre compte à celui du Jargon, soit d’envoyer un chèque pour l’année, ou chaque mois, libellé au nom du Jargon libre". Il suffirait de 85 adhérent(e)s pour recouvrir le montant du loyer.

PS : Détails pratiques.

Association Jargon libre
Société générale
264, rue de Pyrénées
75020 Paris
RIB : 30 003 03 434 00 050 740 050 53

Et compléments d'information sur Le Jura libertaire.

mardi 29 novembre 2011

Etranges coutumes et mauvaises habitudes

Arroser plus que de raison un événement familial est une tradition assez répandue dans nos contrées. En général, cela ne porte guère à conséquences.

Sauf si vous avez l'imprudence de remonter en voiture et de rencontrer une patrouille de police.

C'est pour avoir fait honneur à cette coutume bien de chez nous que messieurs Arezki Kerfali et Ali Ziri ont été embarqués dans une fourgonnette en direction du commissariat d'Argenteuil, dans la soirée du 9 juin 2009. Le premier devra, en mars prochain, répondre du délit d'outrage à agents de la force publique devant le tribunal de grande instance de Pontoise. Le second ne peut plus répondre de quoi que ce soit ; transféré vers 22 h à l'hôpital d'Argenteuil, il y est mort au matin du 11 juin.

Dès l'annonce de ce décès, les circonstances qui l'ont entouré étaient suffisamment peu claires pour que se constitue un collectif pour demander avec insistance que soit établie la vérité sur ces événements et que justice soit rendue (*).

Si, dans cette affaire, vérité et justice semblent encore bien peu accessibles, le collectif a au moins obtenu qu'elle ne soit pas classée à grande vitesse au prétexte qu'il n'y avait "pas de suspicion de bavure" puisque, selon le parquet de Pontoise, la première autopsie pratiquée sur le corps d'Ali Ziri "exclu[ai]t que la cause du décès puisse résulter d’un traumatisme, et conclu[ai]t qu’elle [était] due au mauvais état de son cœur"...


Relevé des hématomes au cours de la contre-autopsie menée en juillet 2009
par Dominique Lecomte, directrice de l'institut médico-légal du quai de la Rapée à Paris.
(Source : Mediapart.)

Un article de Louise Fessard (**), paru dans Mediapart le 25 novembre 2011, fait un point assez complet sur les différentes étapes de l'enquête, citant abondamment les divers rapports d'experts médicaux et les déclarations des gardiens de la paix d'Argenteuil. Il est sans doute permis de dire qu'il n'est pas toujours possible d'effectuer, entre ces différents discours, des recoupements qui soient d'une netteté absolue. On oserait même affirmer que des investigations plus approfondies seraient nécessaires pour arriver à une vérité un peu plus certaine qu'une certaine vérité...

Mais le préambule de la journaliste semble bien pessimiste :

Deux ans après cette mort et l'ouverture d'une information judiciaire pour "homicide involontaire et violences volontaires ayant entraîné la mort sans intention de la donner par personne dépositaire de l'autorité publique", trois juges d'instructions se sont succédé, sans avoir entendu un seul des policiers impliqués.

L'instruction close depuis le 2 septembre 2011, le procureur de la République de Pontoise doit rendre ses réquisitions d'ici le 2 décembre. Aucune personne n'ayant jusqu'ici été mise en examen, le collectif de soutien à Ali Ziri et Me Stéphane Maugendre, avocat de la famille et président du Gisti, redoutent un non-lieu, c'est-à-dire l'abandon de l'action judiciaire. (...)

Autrement dit, l'affaire semble d'ores et déjà "pliée", comme l'a, semble-t-il, été Ali Ziri dans la fourgonnette de la police...

La dangereuse technique de contention, dite "du pliage", est évoquée par Louise Fessard, à la suite du témoignage d'une gardienne de la paix lors d'une audition par l'IGPN :

«Face à l'agitation de M. Ziri, je me suis retournée, dos à la route, les genoux sur le siège, j'ai attrapé M. Ziri sous l'aisselle gauche. Il ne se laissait pas faire, j'ai fait pression en le maintenant, sa tête plaquée sur les genoux. Je l'ai maintenu ainsi en mettant les deux mains au niveau de chacune de ses aisselles, mon pouce vers l'intérieur de ses aisselles, et en faisant pression vers le bas.»

Louise Fessard rappelle que cette mauvaise habitude policière est "formellement interdite depuis la mort en janvier 2003 d'un Ethiopien expulsé par la police aux frontières (PAF). Ce jeune homme de 23 ans était décédé d'avoir passé vingt minutes maintenu de force le torse plié, la tête touchant les cuisses, et menotté dans un siège d'avion à la ceinture serrée".

Un rassemblement du collectif.
(Photo : CGT OPH Argenteuil Bezons.)

Le collectif Vérité et Justice pour Ali Ziri appelait aujourd'hui à un rassemblement en direction de la sous-préfecture d'Argenteuil.

A l'exception de Mediapart - et de Métro, dans un article d'aujourd'hui -, nos quotidiens, qui préfèrent sans doute de l'information plus gratinée à la sauce Sofitel, n'ont pas jugé bon d'en parler.

Il est vrai que réclamer la vérité et la justice quand des policiers aux mauvaises habitudes d'interpellation pourraient être mis en cause, cela ne fait pas vraiment partie de nos us et coutumes.



(*) On trouvera quelques traces de tout cela dans trois marches d'escalier qui bibliothèque.

(**) Cet article est réservé aux abonnés, mais, pour l'essentiel, il est consultable sur le site de l'ATMF - Association des Travailleurs Maghrébins de France - qui héberge le collectif Vérité et Justice pour Ali Ziri. Il a aussi été repris, sans les illustrations, sur Danactu-Résistance.)

lundi 28 novembre 2011

Un bel automne pour la xénophobie

Quitte à enfoncer une porte ouverte, autant remarquer qu'avec l'arrivée de monsieur Guéant au ministère de l'Intérieur, de l'Outre-mer, des Collectivités territoriales et de l'Immigration, la xénophobie d’État a trouvé une vigueur que ses prédécesseurs, sans avoir aucunement démérité dans ce domaine, n'avaient pas su lui donner.

(Par "xénophobie d’État" on entendra toute politique étatique basée sur l'idée claire et distincte que la présence de l'étranger sur le sol national constitue, en tant que telle, le point de départ d'un épineux "problème" à résoudre...)

Il n'est pas certain que monsieur Guéant soit nettement plus intelligent que messieurs Hortefeux et Besson, mais il paraît assurément un peu plus malin qu'eux aux yeux de monsieur On-n'est-plus-chez-nous et de madame, née Va-falloir-faire-kékchose. Il est, en effet, assez habile pour leur donner de bonnes raisons de leur xénophobie primaire, en flattant leurs aigrelets ressentiments face à ces autres qui ne sont pas comme nous autres.

Actuellement, il suffit de fabriquer ces bonnes raisons de bric et de broc à partir de considérations économiques simplistes et de constats de "dysfonctionnements", avec, si possible, la mise en évidence de possibles fraudes...

Claude Guéant vu par un trou de serrure à traquer les fraudes.
(Photo : JS Evrard/SIPA.)


Vendredi dernier, à Mautauban, lors d'une de ces rencontres avec les journalistes attaché(e)s à ses pas et pendu(e)s à ses lèvres qu'il affectionne, le ministre a, selon l'AFP, "annoncé (...) une réforme du droit d'asile qui, selon lui, est «détourné à des fins d'immigration économique»":

"Notre système d'asile est en danger parce que le dispositif est utilisé pour pénétrer et se maintenir dans notre pays."

Et, constatant une hausse significative du nombre de demande d'asiles de 2009 à 2011, il l'a expliquée, en toute candeur, par "des demandes infondées de plus en plus nombreuses".

Pour mener cette attaque, il a reçu le soutien infographique de l'indéfectible Figaro qui, le même jour, a publié un article de Jean-Marc Leclerc, intitulé Le nombre de demandes d'asile politique explose, qui semble aussi bien documenté qu'une brochure du ministère de l'Intérieur.

De quoi alimenter les neurones de monsieur On-n'est-plus-chez-nous
et de madame, née Va-falloir-faire-kékchose.
(Infographie : Le Figaro et Secrétariat général à l'immigration et à l'intégration.)

Mettant en avant "la saturation du dispositif" qui "entraîne des délais d'instruction de plus en plus longs, ce qui permet au demandeur de se maintenir sur notre territoire, que sa demande soit fondée ou non, et ainsi d'y rester même une fois débouté", monsieur Claude Guéant propose une réforme d'une simplicité toute biblique :

Pour inverser la tendance, le ministre a proposé de revoir la liste des pays pour lesquels la demande d'asile se fait en procédure accélérée. De même, les demandeurs d'asile dont les déclarations seraient jugées incohérentes, contradictoires ou mensongères devraient, selon lui, voir leur demande traitée en urgence, et non par la voie normale. Enfin, la demande devrait être déposée dans un délai de trois mois à partir de la date d'entrée sur le territoire (aucun délai n'existe aujourd'hui en France contre trois jours au Royaume-Uni). Ces deux dernières propositions feront l'objet d'un projet de loi qui devrait être déposé au Conseil d’État dans les prochaines semaines.

La première proposition, rapidement esquissée dans cet extrait de l'article des Échos, revient à réviser la liste des pays d'origine "classés sûrs", en y ajoutant, notamment, l'Arménie, la Moldavie, le Monténégro et le Bangladesh. Il suffira sans doute de bricoler un peu le thermomètre avec l'aide de l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA), et d'obtenir l'accord du Conseil d’État - ce qui, cependant, n'est pas assuré...

A en croire Le Monde (avec AFP), "un pays est considéré comme «sûr» s'il veille au respect des principes de la liberté, de la démocratie et de l'état de droit, ainsi que des droits de l'homme et des libertés fondamentales".

Ce sont des critères qui semblent bien exigeants, tout de même...

Et c'est à se demander si, en toute rigueur, la France pourrait elle-même être placée la liste des "pays sûrs".

Pour les demandeurs d'asile, sûrement pas.