mardi 1 juin 2010

Boucherie sur mer

S'ils y songent, les experts en communication nous expliqueront un jour par quelle opération de langage un convoi maritime d'aide humanitaire destinée aux populations gazaouies, que ses organisateurs ont nommé Freedom Gaza Flotilla, est devenu une flottille de militants (ou d'activistes) appartenant à des organisations pro-palestiniennes, voulant "forcer" le blocus de Gaza.

On entend comme un glissement...

Et on se prépare à en entendre de vertes et de pas mûres.


Gaza, en attente de l'aide humanitaire.
Déployés, les drapeaux des pays des volontaires.
(Photo: La Presse canadienne.)

Dès l'annonce de la boucherie à laquelle s'était livrée au petit jour les commandos de l'armée israélienne, monsieur Frédéric Lefebvre nous invitait à la plus grande prudence pour juger de la situation. Comme il avait dû, pour ne pas oublier, coller un petit crocodile sur son pense-bête, il admettait:

"A partir du moment où il y a des morts, on ne peut que le regretter."

Mais, ceci fait, il introduisait, avec le talent qu'on lui connait, le thème des "provocations" venant de "ceux qui se disent les amis des Palestiniens", dont, manifestement, il ne fait pas partie.

En visionnaire, il pouvait conclure:

"De toute façon, à un moment ou à un autre, il va bien falloir qu'il y ait des discussions directes en les Israéliens et les Palestiniens."

Toujours le dernier mot, pour rire...

Exemple de discussion très directe.

Le ministre israélien de l'industrie et du commerce, monsieur Binyamin Ben Eliezer, qui a été le premier des officiels à réagir, avait dû, lui aussi, coller un petit crocodile vert fluo en haut de sa feuille, pour ne pas omettre de déclarer:

"Les images ne sont pas sympathiques, je ne peux qu'exprimer mon regret pour tous les morts."

On lui doit l'introduction du thème de la légitime défense devant la résistance des passagers du "navire amiral":

"On attendait nos soldats avec des haches et des couteaux et quand en plus quelqu'un tente de vous prendre votre arme, dans ces cas-là on commence à perdre le contrôle de la situation, l'incident commence ainsi et on ne sait pas comment il finit."

Ce thème sera largement repris par la suite, dans le communiqué de l'armée israélienne:

"Durant l'opération, des soldats israéliens ont été confrontés à de dures violences physiques. Certains des passagers ont utilisé des armes blanches et des armes de poing et on a tenté aussi d'arracher l'arme d'un des soldats. Face à la nécessité de défendre leur vie, les soldats ont employé des moyens anti-émeute et ont ouvert le feu."

(Une vidéo, très pédagogiquement annotée, sera mise en ligne par la suite.)

Pas trop à l'aise, monsieur Ben Eliezer, quant à lui, concluait:

"Je sais que ça va devenir une grosse affaire et j'espère que les Arabes israéliens réagiront de façon raisonnable."

Un véritable bonheur d'expression, cet "incident" qui devient une "grosse affaire"...


Mais surtout parce que les "images ne sont pas sympathiques".

Une variation sur le thème du terrorisme, qui s'harmonise si bien avec le thème de l'activisme pro-palestinien est alors introduit.

En sourdine d'abord, par le général Avi Benayahou, porte-parole de l'armée israélienne, dans une déclaration assez étonnante où il affirme ignorer "qui a donné l'ordre de tirer" et explique:

"La marine agit selon les ordres et les consignes de tirs sont très claires. Les soldats avaient été prévenus de ne pas céder à des provocations."

Et il ajoutait, très professionnel:

"La marine avait auparavant mis au point des modèles pour préparer cette opération, mais parfois la vie est plus compliquée que les modèles. Nous nous étions préparés à une mission policière pour faire face à des violences, mais nous avons été confrontés à une violence à caractère terroriste."

Monsieur Arthur Avnon, ambassadeur d'Israël au Danemark, va reprendre ce thème de manière plus explicite:

"Avant que la flottille pénètre dans les eaux israéliennes, des rumeurs couraient que les organisateurs [de cette action] avaient des relations avec le réseau terroriste Al-Qaida. (...) Les personnes à bord n'étaient pas si innocentes (...) . Il y avait des armes à bord, nous ne pouvions donc pas naturellement laisser ces bateaux briser le blocus."

Avec cette subtile allusion au "réseau terroriste Al-Qaida", on frôle la fausse note, mais ce qui importe, c'est qu'on l'entende.

Et que l'on oublie un peu le post-it en forme de crocodile vert fluo...


Voyez, il ne pleure déjà plus.

PS: Dans ce tintamarre de la propagande, quelques notes bien différentes.

Voici les dernières lignes du témoignage d'un volontaire français de la flottille pour la liberté de Gaza, Thomas Sommer-Houdeville, coordinateur de la campagne civile internationale pour la protection du peuple palestinien (ccippp), écrit sur l'un des bateaux, et mis en ligne la veille de l'attaque de l'armée israélienne.

Dans quelques heures, le dernier set, crucial, commencera quand nous entrerons dans les eaux de Gaza. Bien sûr, matériellement, il serait très facile pour Israël de nous stopper et nous arrêter, mais le coût politique qu’ils auront à payer sera énorme. Vraiment énorme, à tel point que toutes les ruses et les pièges qu’ils ont tenté de mettre sur notre route ont réussi à faire une seule chose : sensibiliser de plus en plus de gens partout dans le monde sur notre flottille et sur la situation de Gaza.

Et de tout ça, nous apprenons quelque chose : la peur n’est pas de notre côté, mais du côté d’Israël. Ils ont peur de nous parce que nous représentons la colère des gens tout autour du monde. Les gens qui sont mécontents de ce que l’État criminel d’Israël fait aux Palestiniens et à chaque amoureux de la paix qui ose prendre le parti des opprimés. Ils ont peur de nous parce qu’ils savent que, dans un proche avenir il y aura encore plus de bateaux à venir à Gaza comme il y a de plus en plus de personnes à décider de boycotter Israël chaque jour.

(A l'heure où je reprends ces lignes, nous sommes toujours sans nouvelles de Thomas.)

lundi 31 mai 2010

Une autre Afrique possible

N'était son coûteux gigantisme, cela pourrait être un monument à la gloire de la culture physique.

Le monument, photographié en travaux,
et de travers.


Le monument de la Renaissance Africaine, que le président sénégalais, monsieur Abdoulaye Wade, dit avoir conçu, et qu'une escouade d'ouvriers nord-coréens a édifié sur une colline près de Dakar, a été inauguré au début du mois d'avril 2010.

Et l'on peut se demander, en contemplant ce pesant groupe allégorique, si l'Afrique, pour figurer sa Renaissance, avait vraiment besoin d'oublier à ce point les belles leçons d'équilibre de lignes et de volumes que les modestes sculpteurs de ses plus humbles villages ont données au monde, quand le monde a bien voulu ouvrir les yeux sur leurs œuvres ?

Il n'est pas certain que cet enfant entre dans l'histoire de l'art.

C'est par l'évocation de ce que prétend symboliser ce monument de la Renaissance africaine que s'ouvre le texte mis en ligne par le FORAM (Forum pour un autre Mali), à l'occasion du cinquantenaire des indépendances africaines.

1960 – 2010
Dakar, l’homme africain, la France
et le cinquantenaire

50 ans d’ingérence et de mépris
ça suffit !

(On peut le lire ici, sur le site du FORAM, ou là, sur le site de 1000 Babords, et signer la pétition à cette adresse.)

La lecture de ce texte, rédigé par des africain(e)s engagé(e)s et conscient(e)s, s'impose au moment où le "25e sommet Afrique-France s'ouvre à Nice* sous le signe du 'renouveau'", pour reprendre le titre du journal Le Monde, qui ne va pas jusqu'à parler de "renaissance".

La renaissance, s'il y avait une, ce serait celle de la Françafrique, évidemment...

Mais une Françafrique "moralisée", avec autant d'efficacité et de rigueur que le capitalisme le fut, souvenez-vous, par monsieur Sarkozy.


* Nice, où est arrivée dimanche la marche des sans-papiers.

Les CRS étaient arrivés avant eux,
et s'ils sont reçus, ce sera par eux.
(Photo Richard Ray et Vincent Bellanger, Nice-Matin.)

Une passante

Elle passait dans l'escalier, en voisine...

Parfois elle y laissait un petit mot, d'une étonnante justesse, ou d'une étrange poésie.

Sans la connaître, je lui prêtais volontiers le sourire de ceux qui savent que si la vie est tragique, point n'est besoin d'en rajouter en la prenant vraiment au tragique.

Et j'apprends ce matin que son sourire s'est éteint.

La nuit fait son noir et ses bruits, je me demande
(Ah, comme tu es loin !) comment tu as dormi
Après des jours de souffrance ?
J'espère
(Quel drôle de verbe qui me vient)
Que tu as pu penser
A revoir la maison bientôt, la chatte que tu aimais, des visages, tout,
Avant que tu t'endormes.
Quelqu'un t'a regardée dans ce dernier sommeil.
(On n'entend plus rien.)

(James Sacré, Une petite fille silencieuse, 2001, André Dimanche Éditeur.)

Petite fille ?

Qui sait quel âge on a vraiment, quand on vous ferme les yeux ?

dimanche 30 mai 2010

Quelque chose de familier

En matière de commentaire littéraire, je n'ai jamais été très bon; et quand il s'agissait de poésie, j'avais, et j'ai toujours, tendance à trancher: Lisez, et si ça ne vous dit rien, passez à autre chose; et n'en dégoutez pas les autres.

Dans les articles critiques, je saute au-dessus des présentations, paraphrases et gloses savantes pour picorer les citations, et parfois - et ceci rassurera les critiques littéraires - j'emprunte le livre dans une bibliothèque.

Une fois, cela commençait ainsi:

A travers des arbres qui sont des érables le beau temps va les fleurir en rouge
quelqu'un a promené longtemps l'histoire
d'un amour qui s'en va minuscule avec
de grands gestes comme une fureur et la mélancolie la voilà partout
le paysage éteint son bleu dans l'herbe dure.
Est-ce que l'amour brille pas quand même ? un village ancien
(tuile et des pruniers) s'emmêle à la couleur ensoleillée des maisons
poème comme une colère avec la joue tendre
ça fait
qu'on marche on sait pas où par exemple un pied
dans la Nouvelle Angleterre l'autre au Poitou.

Je n'ai eu aucune envie de passer à autre chose, et, "un pied / dans la Nouvelle Angleterre l'autre au Poitou", j'ai continué d'avancer dans cette poésie qui me disait quelque chose de familier...

Le vert qui devient plus vert des pelouses
d'en parler dans un poème c'est tellement
banal je sais bien
mais
si ça fait plaisir parce que
voilà qu'on croirait l'expérience montrée d'un cœur
(tant de vert avant l'orage
et la solitude qui attend des maisons c'est

à nouveau les arbres défaits d'un pays d'enfance lesquels sont comme
d'anciennes photos cornées qu'on distingue plus
si c'est de la pluie ou l'impression mal jaunie sur le papier
qui fait l'image empruntée de silence à peine reconnaissable)
si quand même ça fait plaisir est-ce que
c'est pas suffisant pour qu'on essaie d'un poème ?

Ces poèmes me disaient bien sûr la familiarité d'un "pays d'enfance" qui n'est pas si éloigné du mien, dans le temps et dans l'espace - James Sacré est né en 1939, en Vendée, où il a passé son enfance.

Je pense à un village où c'était que des fermes que des gens
à travailler tous les jours dans les champs dans
les cours les bâtiments qu'on y chapuse;
plus loin après l'espace que peut mesurer par exemple une pluie
d'autres villages pareils puis les chemins
deviennent une route on arrive au bourg qui a encore

des paysans mieux convenablement mis,
avec des granges prises dans la compacité urbaine;
dans ce village auquel je pense est-ce que c'était
comme une espèce de liberté ou seulement la pauvreté une habitude
qui faisait qu'on portait longtemps le même gilet déchiré
et des guenilles pour avoir les pieds canigés bien dans les bottes ?

Et tant pis si l'on butte quelquefois sur des manières d'un parler pas très parisien.

Y m'en vas dans le mot paysan façons d'écrire qu'on maîtrise mal
te t'en vas le s'en va comme si

t'effeuillais les choux un matin le temps
renfourne dans l'insignifiance au loin son froid avec la fatigue;

on a été un paysan ça veut dire quoi plus
qu'un mot on l'a depuis longtemps quelque part comme

un caillou dans sa botte ça gêne un peu aussi

te peux jouer avec, o m'arrive en tout cas, o fait
comme un cœur sali entre les orteils.

James Sacré, au Salon du Livre de Paris, en 2010.

Ces quatre extraits sont tirés du livre de James Sacré, Quelque chose de mal raconté, publié en 1981 aux éditions Ryôan-ji - qui ne sont autres, sauf erreur de ma part, que les édition André Dimanche .

Il s'agit bien du premier livre de James Sacré que j'ai lu, après l'avoir emprunté à la "médiathèque" municipale. C'était il y a une vingtaine d'années, et je ne compte plus le nombre de libraires qui m'ont promis de l'obtenir, le trouvant encore "disponible" sur leur base de données...

Aucun n'a réussi.

Après avoir hésité à le voler à la "médiathèque", j'ai jugé préférable de le photocopier avant de le remettre dans les rayons.

Je ne sais pas si monsieur André Dimanche, qui est un honorable éditeur, mesure à quelles extrémités, à la limite de l'illégalité, il m'a réduit en ne réimprimant pas, ainsi qu'il devrait le faire de toute urgence, ce livre qu'on lui a confié.

A sa place, je me sentirais la conscience bien chargée...

Il faut attraper au vol les livres de James Sacré, car, s'il a publié, à ses débuts, chez Gallimard et au Seuil, il semble préférer donner ses textes à des éditeurs de poésie, qui sont aussi ses amis - mais cela ne devrait pas l'empêcher de tancer d'importance ce monsieur André Dimanche. Les tirages sont donc assez limités, n'envahissent pas les tables des marchands de papier imprimé en gros, et tardent à être réimprimés, quand ils le sont.

Vous ne pourrez dons pas trouver Quelque chose de mal raconté, mais vous pourrez trouver, chez votre libraire, d'autres livres de James Sacré, tel le très beau Portrait du père en travers du temps, qui est paru en 2009, aux éditions La Dragonne.

Pour votre libraire: ISBN : 978-2-913465-63-3
Lisez-le et si ça ne vous dit rien...

Ce recueil, illustré de cinq lithographies couleur de Djamel Meskache - peintre, mais également "patron" des éditions Tarabuste -, regroupe des poèmes écrits par James Sacré au fil des années depuis 2001, depuis la mort de son père.

Si je crois pouvoir penser
Te garder vivant dans ces mots

C'est évidemment pas vrai, c'est
Que du plaisir ou de la peine
Qu'on entendra dans mon poème, ça n'est que moi

Qui reste vivant.
Tes derniers gestes vers mes yeux

Pour mettre ensemble nos cœurs silencieux
S'ils pensaient pas déjà
A cet aujourd'hui sans toi ?

(aéroport de Genève, 22 mars 2001)

Dans ce livre aussi, je retrouve quelque chose de familier, qui est pourtant quelque chose de difficile à raconter, mais qu'on ne saurait autrement dire que dans le trébuchement des mots et le boitement des rythmes.

Un peu comme cela, peut-être:



samedi 29 mai 2010

Mentions spéciales

Il n'est pas impossible qu'en un conseil de professeurs, un participant gaffeur ait lâché, à la fin de l'examen minutieux du cas de l'élève Alex Türk, qu'on pouvait en confiance l'admettre en classe supérieure, parce qu'à l'évidence il avait "une bonne tête, ce Türk !"

Ce type de jugement n'était pas rare à l'époque, qu'il soit volontaire ou non. Les plus mémorables d'entre eux constituaient une anthologie qui participait de manière essentielle à la "culture d'établissement". Les appréciations piquantes et les bourdes célèbres y voisinaient avec les fameux motifs de retenue qui atteignaient parfois à la pure poésie. Telle cette mention motivant, au début des années 1960, une "colle" à l'internat d'un lycée où j'eus l'honneur d'exercer: "Pète au dortoir comme on pète en rase campagne".

L'art de péter au dortoir est, hélas ! tombé en désuétude... Quant à celui de péter en rase campagne, il semble toujours pratiqué bien que notre écocitoyenneté nous recommande de contrôler sévèrement nos émissions de méthane.

Dortoir avec vue sur la rase campagne.

Monsieur Alex Türk, président de la CNIL (Commission nationale de l'informatique et des libertés), a été cette année l'heureux élu des Big Brother Awards France, dans la catégorie "Mention spéciale" qui "distingue épisodiquement un candidat qui n’a pas obtenu le prix dans sa catégorie mais que le jury tient tout de même à récompenser", avec l'appréciation suivante:

[Prix Spécial du Jury 2000-2010.] Pour tromperie et dissimulation. Alex Türk endosse les habits du défenseur tout terrain de la vie privée et des libertés alors qu’il en est parfois le fossoyeur et souvent le facilitateur.

Cette appréciation globale est suivie d'un exposé des motifs qui, tout en admettant que "la CNIL dans son ensemble aurait pu être nominée", tient à rendre "à Türk ce qui est à Türk" et détaille les points forts de son action de diversion complaisante à la tête de la Commission.

Les qualités de monsieur Alex Türk l'ont également classé parmi les concurrents de la catégorie "Orwell Novlang", où on lui a préféré monsieur Brice Hortefeux, ministre de l'Intérieur. Son dossier de candidature est néanmoins très honorable dans la catégorie. On pourra y découvrir quelques extraits méritant de figurer dans une anthologie de la "novlangue pur jus".

Monsieur Alex Türk sourit,
car il sait bien, lui, qu'il est vidéosurveillé.

Selon le jury des Big Brother Awards France, monsieur Alex Türk serait

"celui qui affirme que la CNIL protège les libertés des citoyens, des enfants, des salariés, des immigrés, tout en avouant se contenter de veiller au respect d’obligations légales dont il dénonce parfois l’insuffisance (lorsqu’il a besoin de redorer l’image de l’autorité pour justifier l’augmentation de son budget)."

Je ne sais pas si l'opération "coup de poing" et "poudre aux yeux" lancée par la CNIL le 27 mai lui permettra d'obtenir une substantielle "augmentation de son budget", mais elle aura au moins permis de faire entendre à l'opinion que la Commission existait encore, et qu'elle était encore capable de faire résonner les tambours et les trompettes médiatiques, tout en jouant son petit air de pipeau.

On pouvait donc lire:

Le 22 avril 2010, la formation contentieuse de la CNIL a décidé d'adresser un avertissement public à l'encontre de la société AIS 2, exerçant sous l'enseigne ACADOMIA. Cette société, spécialisée dans la mise en relation d'enseignants avec des parents d'élèves, a fait l'objet d'un contrôle sur place en novembre 2009. Ce contrôle a permis de relever, parmi d'autres manquements à la loi "informatique et libertés", la présence dans ses fichiers de milliers de commentaires excessifs, voire injurieux, tels que "gros con", "saloperie de gamin", "cancer du poumon tant mérité" ou encore " élève retourné en prison". Ces commentaires concernent des enseignants, des parents ou des élèves.

Le lecteur, par l'odeur alléché, pouvait découvrir de nouveaux commentaires aussi appétissants dans le corps de l'article, et plus encore dans le texte de la délibération n°2010-113 du 22 avril 2010 qui en propose un assortiment à déguster avec indignation, et un filet de jus de citron.

La société AIS2 reverra ses méthodes de travail, apprendra à ne pas laisser trop longtemps ce type de mention sur le fichier de l'entreprise, mettra au point un mode de communication privé de ces renseignements, ou reviendra à la bonne vieille technique des dossiers papier étoilés de post-it aussi amovibles que confidentiels.

Quant à "l'enseigne Acadomia", elle continuera à faire son abattage sur le soutien scolaire et continuera à nous faire croire qu'elle "croit au potentiel de chaque enfant".

Contrairement sans doute aux membres de l'Éducation Nationale, trop occupés à renseigner les fichiers (irréprochables, forcément irréprochables) de leur administration, également lauréats des Big Brother Awards France 2010, dans la catégorie "Orwell État & Élus", avec cette mention:

Jamais une administration n’avait accumulé en si peu de temps de nouveaux fichiers nominatifs, de Base élèves (dès 3 ans) au "livret de compétences", en passant par ceux qui "décrochent" du système éducatif...

jeudi 27 mai 2010

Cette inusable patience

La psychosociologie à moindre frais et à très bas coût aime assez, en France, recourir à la notion de la nécessaire "figure paternelle" comme élément structurant de l'ordre politique et social. Bien que notre état républicain ne puisse honorer des "pères fondateurs" incontestables comme certains autres, nous nous flattons de posséder, dans la courte liste de nos présidents de la cinquième république, deux bonnes figures bien paternelles, voire paternalistes, en les personnes de Charles de Gaulle et de François Mitterand, le premier dans le genre héroïque, le second dans le genre florentin.

La puissance explicative du fameux "manque du père" est telle que la déploration consensuelle de la société sans pères et sans repères suffit à n'importe quel éditocrate, même peu talentueux, pour expliquer un vaste éventail de disharmonies sociales, allant de l'absentéisme scolaire aux émeutes des banlieues, en passant par la constitution de bandes dans les cages d'escalier et l'éthylisme géant des inscrits Facebook.

Assaisonnées de quelques tours de moulin à paroles d'un pseudofreudisme de dictionnaire des idées reçues, la dissolution de la figure paternelle dans la famille, ou pire encore, son absence, permettent de pointer et dénoncer les graves dangers qui, de nos jours, si l'on n'y prend garde, menacent la cellule sociale élémentaire que constitue la Famille.

(Pensez à certains débats sur les possibilités d'adoption par des couples d'homosexuels, où le retour aux "fondamentaux" de certains pouvait se résumer par: on a toujours besoin d'un vrai papa chez soi, sinon on devient schizophrène, c'est mon psy qui me l'a dit.)

Il est bien possible que nos compatriotes continuent d'ignorer encore longtemps qu'il y a, selon les cultures ou au sein d'une même culture, de multiples manières de fabriquer de la parenté et de la filiation. Cette ignorance, ou cette volonté d'ignorance, fait probablement partie de notre génie national.


Portrait de famille, où le père est absent.

Au regard de ce qui fait norme implicite, l'histoire* de Nadia et Mohamed n'avait rien de vraiment extravagant. Quand ils se sont rencontrés, Nadia s'occupait seule de son jeune fils Noufel, et après leur mariage, Mohamed a pris la décision de reconnaître Noufel, et de devenir son père.

Arrêté le 15 avril 2009, Mohamed, époux d'une française et père d'un enfant français, a été expulsé vers la Tunisie le 7 mai suivant.

Naturellement, puisqu'il était sans-papiers, chacun de ses actes, et particulièrement ce geste de reconnaissance en paternité, ont été disséqués, suspectés et interprétés à charge par une administration qui avait à répondre à une mobilisation forte et résolue autour de Nadia et Noufel, soutenus par le Réseau éducation sans frontières.

Ces insinuations, fausses révélations et contre-vérités, diffusées auprès des organes de presse par des "sources proches de l'enquête", ou ce genre, ne laisseront bientôt que le souvenir d'un immense dégoût.

Car depuis plus d'un an, le combat de Nadia et de ses amis du RESF pour le retour de Mohamed n'a pas faibli, fidèlement ponctué par les rassemblements hebdomadaires au kiosque de Montrouge, chaque vendredi soir, à 18h.

Le vendredi 2 avril, une excellente nouvelle arrivait enfin: une décision du Conseil d'État enjoignait au Ministère de l'Immigration et de l'Identité Nationale et le consulat de France en Tunisie de réexaminer la demande de visa de Mohamed.

Comme aucune tracasserie administrative ne saurait être épargnée à la famille Allouche, afin de bien éprouver sa patience, il aura fallu un mois et demi aux autorités tunisiennes pour renouveler le passeport de Mohamed, et le consulat de France à Tunis a besoin d'une bonne semaine pour y apposer, sans doute à contre cœur, le visa...

Demain soir, espérons-le, on pourra annoncer, au kiosque de Montrouge, la date et l'heure du retour de Mohamed chez lui, auprès de son épouse Nadia, et de son fils Noufel.


Noufel et Mohamed, ce père qui l'a choisi.

* Voir, au fil de ce blogue, les billets du 7 mai 2009, du 9 mai 2009, du 15 mai 2009, du 22 mai 2009 et du 9 juin 2009, et le blogue des soutiens à Nadia, Mohamed et Noufel...


Post-scriptum (29/05/2010):

Mohamed est bien arrivé vendredi soir à Montrouge.

Cliquer sur le bandeau pour accéder au compte rendu.

mardi 25 mai 2010

Une palette impressionnante

Le normands élevés au pur jus de pomme le savent bien, mais le monde en général l'ignore: Nous avons inventé l'Impressionnisme.

Et nous avons décidé de n'en être pas peu fiers.

"De juin à septembre 2010, plus de 200 événements culturels", nous dit-on, dévoileront au public local et au public d'importation, "l’impressionnisme sous toutes ses formes. Peinture, art contemporain, musique, cinéma, théâtre, danse, photographie, vidéo, littérature, conférences, son et lumière, déjeuners sur l’herbe, guinguettes…"

Ce grand événement culturel, qui devrait avoir "une dimension touristique, populaire et festive", sera lancé le 4 juin par l'ouverture au public de "l’exposition très attendue Une ville pour l’Impressionnisme, Monet, Pissarro, Gauguin à Rouen, proposée par le musée des Beaux-Arts de Rouen".

Je suis en train de négocier la vente de ma petite sœur pour obtenir un carton d'invitation au vernissage du soir précédent: je veux bien bouffer de l'impressionnisme pendant trois mois, mais sans l'arroser de temps en temps, cela risque de devenir étouffant...

Monsieur Auzou, chocolatier de son état, et établi en la rue du Gros (Horloge) à l'enseigne des Larmes de Jeanne d'Arc de Rouen, n'a rien contre le fait qu'on en boulotte et reboulotte, de l'impressionnisme, à s'en faire éclater la sous-ventrière : comme nous en informait notre fidèle Paris-Normandie, samedi dernier, il vient de lancer une "palette des impressionnistes"...

Cette création attire déjà les touristes
comme en témoigne ce cliché
dont on m'a fait cadeau à une terrasse voisine.

D'autres initiatives devraient suivre très rapidement. Le beau-frère de ma sœur, qui n'est pas le mien - il faut sans doute le préciser pour ceux de mes lecteurs qui traitent les structures de la parenté à la mode de Bretagne - , met au point actuellement, dans son restaurant de cochonnailles normandes, une "palette impressionniste à l'huile de lin flambée à la térébenthine", qui sera bien sûr servie avec "ses petits légumes du marché". Les premiers essais ne sont pas encore très concluants: trois clients sont devenus aveugles, le plat a explosé deux fois et toute l'équipe de cuisine est actuellement en garde à vue, mais le moral est bon.

Cette image vous permettra de localiser la palette.
Pour le restaurant, je vous donnerai l'adresse...

La survie s'annonce plutôt difficile pour les Rouennais qui digèrent mal la cuisine impressionniste.

Je ne saurais trop leur conseiller de profiter d'une occasion de changer radicalement de palette en prenant la route de Mont-Saint-Aignan, où l'air est bleu et vivifiant, pour se rendre à la Maison de l'Université. L'accès est désormais bien dégagé, la météo n'annonce pas de chute de neige avant quelques mois: les équipements spéciaux ne sont donc pas nécessaires.

Là, ils pourront voir l'exposition des huiles sur toile ou bois de Mathieu Colloghan, intitulée Peintures-Luttes, nouvelles peintures politiques fraîches (à l'huile), et accueillie jusqu'au 29 mai, au 2 place Emile Blondel. Bonne occasion d'apprécier en vraie grandeur son travail de peintre, dans un lieu un chouïa trop étroit, mais éclairé en lumière naturelle.


On peut se faufiler, quand même...
(Au fond, huile sur toile, à droite, huile sur bois.)

Comme je n'en suis qu'à mes débuts de blogueur critique d'art, je suis incapable de vous dire combien d'œuvres sont exposées, quelles sont leurs dimensions et à quel prix vous pouvez les acquérir. A vous de voir tout cela sur place.

Quant aux choses intelligentes que l'on peut dire sur cette peinture, vous les trouverez, dites par Mathieu Colloghan lui-même, dans l'entretien publié par Article XI, mené par les excellents JBB et Lémi, qui, contrairement à moi, ont perfectionné, en suivant de longues études d'œnologie, leur naturel talent pour poser d'intelligentes questions et obtenir d'intelligentes réponses.

Pour ma part, j'ai été frappé par la justesse et la perspicacité de cette remarque de Daniel Mermet, qui écrivait, le 13 mars 2010:

Depuis que les frères Van Eyck ont inventé la peinture à l'huile au XVe siècle, personne n'avait réussi à peindre les pavés aussi bien que Mathieu Colloghan.

Cela éclaire parfaitement cette structuration cubique réalisant un véritable pavage de l'espace pictural dans les tableaux de notre artiste. Mais j'irai même jusqu'à soutenir que la peinture de Mathieu Colloghan fonde, de manière exemplaire, l'esthétique du pavé dans "leur" gueule.

Et c'est en couleur...



PS: On peut visiter le Colloblog où Mathieu Colloghan présente ses tableaux, et, évidemment, Article XI, où il donne des chroniques aussi colorées que ses toiles.