samedi 17 mars 2012

La ballade de Zimmerman

A l'age où l'on est supposément "beau et con à la fois", je n'étais pas encore à moitié sourd et, par conséquent, j'écoutais plus volontiers la musique de Robert Zimmerman, alias Bob Dylan, que celle de Claude François, alias Cloclo... J'irais donc d'assez bonne grâce parcourir l'exposition Bob Dylan L'explosion rock 61-66, qui se tient à la Cité de la Musique, mais il faudrait sans doute me faire violence pour me traîner voir Cloclo, "biopic" de Florent Emilio Siri, qui envahit actuellement tous les écrans de France, et une bonne partie de ceux de Navarre.

J'étais devenu beaucoup moins beau, mais encore plus con - le temps ne fait rien à l'affaire -, lorsque j'ai entendu Trouble – The Jamie Saft Trio Plays Bob Dylan, paru chez Tzadik, dans la série Radical Jewish Culture.

Jamie Saft est un pianiste-organiste scandaleusement doué, comme tous les musiciens qui gravitent autour de John Zorn. Il était accompagné, dans cet enregistrement, par Greg Cohen à la contrebasse et Ben Perowsky à la batterie.

On entend la voix d'Antony :



Living the Blues.
(Les paroles sont ici.)


Et celle de Mike Patton :



Ballad of a Thin Man.
(Les paroles sont là.)


En 2010, lors du vingtième festival de la culture juive de Cracovie, Jamie Saft a terminé son concert par cette même ballade, mais Mike Patton n'était pas avec lui, et il me semble que Greg Cohen avait laissé la place à Trevor Dunn à la contrebasse :



La ballade de Robert Zimmerman,
avec deux minutes d'applaudissements...


jeudi 15 mars 2012

Réchauffement du climat de xénophobie

Depuis que leur présence sur le territoire national a été officiellement désignée comme "problème", les campements des Rroms font, semble-t-il, l'objet de plus d'attention(s) de la part des médias. C'est ainsi qu'on a pu se rendre compte qu'en plus d'être illicites la plupart étaient terriblement inflammables, avec une sensibilité particulière aux "causes accidentelles".

Durant la nuit du 23 au 24 février, un incendie a détruit un ancien entrepôt, situé Chemin du Catupolan à Vaulx-en-Velin, qui abritait environ 140 personnes, arrivées là depuis le mois de septembre 2011 ou même avant. L'origine accidentelle du sinistre a été mis en avant par monsieur Jean-Luc Joubert, directeur du cabinet du maire de Vaulx-en-Velin, avec une pointe de fatalisme :

"Il est arrivé ce qu’on craignait. Comme dans tous les squats, ils se chauffaient comme ils pouvaient, c’était risqué."

La moitié des occupants, restés sur place, ont été hébergés dans le gymnase Ambroise Croizat, avenue Salengro, à Vaulx-en-Velin, en attendant une solution d’urgence qui apparemment n'est pas venue. Tout en leur ouvrant les portes, le maire de Vaulx-en-Velin, monsieur Bernard Genin, avait, le jour même, "pris un arrêté de fin d’occupation des lieux". "Afin, disait-il dans un communiqué, « de mettre l’État, et donc ses représentants, devant leurs responsabilités dans cette situation »". A la suite de cette sympathique initiative de l'élu communiste, l'expulsion aurait dû attendre la décision du tribunal administratif de Lyon. Mais il devait y avoir vraiment urgence. Elle eut donc lieu sans attendre l'avis du juge, le 28 au matin, et dans des conditions d'hypocrisie suffisantes pour que personne, à la mairie comme à la préfecture, ne parle d'expulsion...

Dans un article de Rue89Lyon, une militante associative raconte :

"Le maire de Vaulx-en-Velin, Bernard Genin, était présent jusqu’à 8h30. La police est arrivée peu de temps après son départ. Ils étaient une quinzaine. Ils ont rassemblé la cinquantaine de personnes encore présente (la préfecture parle de 25 personnes, ndlr), ceux qui n’étaient pas partis faire la manche. Ils ont contrôlé leurs papiers et relevé les identités. Aucune Obligation à quitter le territoire français (OQTF) n’a été délivrée. Ensuite, les policiers leur ont dit de préparer leurs affaires et de partir."

Procédé exemplaire qui permet donc à la porte-parole de la préfecture de tenir les propos suivants :

"Les policiers ont procédé à des contrôles d’identité, parce qu’il y avait des personnes en situation irrégulière. Contrôles effectués en signifiant aux gens qu’ils ne pouvaient pas entrer dans le gymnase et qu’il y allait y avoir une intervention dans l’après-midi. Quarante minutes après, les gens sont partis d’eux-mêmes. (…) On a simplement dit aux gens qu’ils ne pouvaient pas rester là, puisqu’ils occupaient le gymnase illégalement."

Et à monsieur Jean–Luc Joubert, directeur du cabinet du maire, de soutenir de son côté :

"On n’a pas été prévenu de l’intervention de la préfecture. J’étais présent quand la PAF s’est présenté à 9h45 au gymnase. C’était un contrôle d’identité comme il y en a habituellement. Les gens sont partis directement, il n’y a donc pas eu d’expulsion, ce n’était pas un déplacement de force. Peut-être qu’ils voulaient faire un petit contrôle avant la décision du tribunal."

Un grand maître à penser pour casuistique municipale et/ou préfectorale,
Antonio de Escobar y Mendoza, SJ.

Après avoir récupéré les quelques affaires qu'ils avaient pu sauver de l'incendie, les (non)-expulsés sont donc partis. Dans le quartier de la Rize, ils ont trouvé refuge dans un ancien atelier, promis à la démolition et appartenant à Grand Lyon Habitat. Ils ont commencé à aménager le hangar et installé dans une maison vide située sur le même terrain une femme qui vient d'accoucher. On raconte que certains habitants "de ce paisible quartier pavillonnaire" les auraient aidés, en apportant "des casseroles, de la nourriture, de l’eau ou du bois pour faire du feu". Mais on dit aussi que cette installation n'a pas été "du goût des riverains de ce quartier résidentiel qui s'en sont émus auprès de la police et de la mairie".

Samedi soir, un des voisins, se disant victime d'un cambriolage, aurait pris à partie des occupants du squat, les accusant de lui avoir volé de l'argent et des bijoux. Cette altercation aurait donné lieu à un échange d'insultes sans conséquences.

C'est plus tard que sont arrivées "quatre voitures occupées par des jeunes", lesquels "jeunes" - en provenance d'un autre quartier - se sont employés à caillasser le campement en privilégiant les vitres des voitures et les fenêtres de la maison attenante. Fabien Fournier, pour Lyon Capitale, estime que cette agression a duré une heure, tout en notant que "la police est arrivée sur place"... Laurent Burlet, pour Rue89Lyon, cite "une habitante de Vaulx-en-Velin", bien connue pour son soutien aux Rroms, mais dont il a changé le prénom :

"Ils m’ont appelée. Quand je suis arrivée sur les lieux, il y avait cinq voitures de police et un groupe de jeunes qui faisaient face aux Roms. Ils les insultaient et ils ont dit « on va revenir mettre le feu ». A côté d’un policier ! Lui faisait comme s’il n’entendait pas."

Le dimanche soir, une autre altercation a opposé des riverains aux bénévoles qui avaient commencé à distribuer un taboulé. Une cantinière raconte :

"Un monsieur très agressif a débarqué. Il nous a dit qu’on devrait avoir honte de leur servir à manger car il y avait eu des vols chez lui. Pour lui, aucun doute, ce sont les Rroms les coupables."

Ce n'était terminé pour la soirée car la menace de la veille était bien à prendre au sérieux. Les "jeunes" sont revenus. Il semble qu'ils n'aient pas pu pénétrer dans le campement, mais ils ont lancé des cocktails genre molotov. L'un d'entre eux a mis le feu à une fourgonnette, qui s'est enflammée comme savent le faire ces engins : de manière assez communicative. Le garage-atelier d'un riverain a été touché. Les pompiers sont intervenus rapidement, ainsi que les policiers... Mais personne n'a été interpellé.

Photo empruntée à Romain Costaseca,
photographe du Collectif Virgule.

Les interprétations de cette attaque sont assez variées dans les détails. Les agresseurs ont été décrits comme "jeunes de type maghrébin ne résidant pas sur place", et la *o*opresse en ligne a titré sur un "Affrontement entre maghrébins et Roms". Sans smiley, les lecteurs auront compris. Monsieur Raymond Meynier-Badin, adjoint au maire, qui était d’astreinte ce week-end, et sur place ce samedi, laisse entendre que "la présence des Roms dans l’entrepôt dérange une bande", et certains "parlent de lieu de deal".

Selon cet élu gauchofrontiste, le dérangement ne devrait pas durer puisque le propriétaire a entamé une procédure de demande d'expulsion. Il "promet que ça prendra « quelques jours » et que, d’un autre côté, le maire de Vaulx-en-Velin (PC-Front de gauche) travaille avec le préfet au relogement des Roms". Au vu des antécédents du monsieur dans l'affaire du gymnase, cela veut sans doute dire qu'on a toutes chances de retrouver d'ici peu une soixantaine de personnes à la rue. Dont un bébé, mais il aura déjà presque un mois, cela paraîtra beaucoup moins scandaleux...

Précisons : on ne parle pas ici du dérangement supporté par la prétendue bande de présumés dealers - d'eux, la police s'occupera, quand elle en aura le temps -, mais de celui qu'ont à endurer les habitants du "paisible quartier pavillonnaire" pour qui, nous dit l'adjoint, "les Roms sont au cœur du problème".

Laurent Burlet - Rue89Lyon - est allé à la rencontre de ces habitants, et il propose un florilège de ses notes.

Il a notamment croisé le chemin d'une personne porteuse d'une pétition, mais qui ne veut pas la montrer.

« C’est une pétition pour qu’on s’occupe d’eux. Pour qu’on leur apporte de l’eau et des toilettes », nous dit-elle.

Un peu plus tard, la dame est un peu plus franche :

"Ils doivent partir car leur présence génère de l’insécurité."

Dit-elle.

Et mine de rien, le journaliste peut lire l’objet de cette pétition confidentielle : « Pétition des riverains face à la montée de la violence dans notre quartier ».

On la trouverait presque attendrissante, cette dame qui fait signer son infect torchon pétitionnaire en prenant des précautions d'anonymat devant la presse. On la sent non pas fragile, mais encore un peu frileuse. Il ne fait aucun doute, cependant, qu'avec l'évolution du climat, sa xénophobie va pouvoir s'épanouir.

La floraison s'annonce splendide.


PS : Aujourd'hui, 17 mars, un utile complément d'information sur IndyMédia Paris.

mardi 13 mars 2012

Les silences de Marcel Storr

du silence à jamais détruit
le sourd balaye les débris

Raymond Queneau, Chêne et chien, 1937.


Une grande quantité de silence a entouré la vie de Marcel Storr, et il est bien possible qu'il ait parfois sincèrement souhaité que l'on fasse à jamais le même silence autour de son œuvre.

Il est difficile de le savoir. Ce sourd était taiseux jusqu'au mutisme...

Mais autour de son œuvre - une soixantaine de dessins au crayon rehaussés de couleurs -, il se fait ces temps-ci un peu plus de bruit : on peut la voir, exposée dans son intégralité, au pavillon Carré de Baudouin, dans le vingtième arrondissement de Paris (*). Il semble que le succès de cet accrochage a été suffisant pour qu'il soit prolongé jusqu'à la fin du mois de mars.

Incontestablement, cette œuvre a été l’œuvre d'une vie, et d'une de ces vies minuscules dont il est fait si peu de cas.

Marcel Storr est né le 3 juillet 1911, dans le onzième arrondissement. Ses parents, Eugénie Amélie Maria François et Camille Georges Storr, se sont mariés deux jours avant sa naissance et se sépareront un peu plus tard. En avril 1914, Eugénie décide d'abandonner Marcel, qui va sur ses trois ans, car, selon le rapport de l'enquêteur de l'Assistance publique, elle "s'est mise en ménage avec un amant qui ne veut pas de l'enfant et n'acceptera que celui dont elle est grosse". L'enfant recevra donc le matricule 202.292 et sera expédié à Toucy, en Bourgogne, pour un "placement familial rural". De santé fragile, probablement mal nourri et sérieusement houspillé, il ne profitera guère du bon air de la campagne. Il fait des séjours en sanatorium, est envoyé dans la région de Montauban, n'est jamais durablement scolarisé et devient sourd...

En 1937, on le retrouve à Paris, avec un rêve bien modeste : être embauché comme nettoyeur dans le métropolitain. Mais il sera obligé de vivoter sur des petits boulots.

C'est en 1943 qu'il rencontre Marthe Laib, née Sandt, avec qui il partage sa chambre au septième étage, boulevard Diderot. Marthe est épileptique et ne peut travailler que de manière épisodique. Tous deux convoleront en justes noces en septembre 1964. Marthe est alors gardienne d’école, avec logement, dans le 9ème arrondissement et Marcel a été embauché comme "cantonnier d’empierrement saisonnier" par la Ville de Paris, pour balayer les feuilles au bois de Boulogne.

A la mort de son épouse, en 1972, Marcel Storr doit quitter le logement qu'ils occupaient et déménager à Saint-Denis. Son état psychologique se dégrade. En 1974, il est hospitalisé en urgence psychiatrique à Sainte Anne, puis admis à Ville-Evrard...

Peu après avoir pris sa retraite, Marcel Storr meurt, le 18 novembre 1976, à l’hôpital Tenon, dans le 20e arrondissement de Paris.

Marcel Storr (1911-1976)
(Photo des années 70, prise dans le parc de Bagatelle,
collection Liliane et Bertrand Kempf.)

Les dessins de Marcel Storr qui ont été conservés couvrent une période d'une bonne quarantaine d'années, jusqu'en 1975. Ils sont tous présentés au pavillon Carré de Baudouin en respectant, autant que faire se peut, l'ordre chronologique de leur exécution.

Les dessins des années 30, regroupés dans une première salle, représentent des façades d'église. Un grand souci des détails et des maladresses dans la construction de la perspective les rapprochent de ce que l'on appelle l'art naïf, à cette différence près que la naïveté semble ici tout à fait authentique - ce qui n'est pas toujours le cas dans ce type de productions.

Après la guerre, et jusqu'au début des années 60, Marcel Storr s'est appliqué à des œuvres plus ambitieuses. Il s'agit de polyptyques monumentaux, parfois incomplets, parfois inachevés, dont la facture est bien mieux maitrisée. Si la perspective géométrique est toujours un peu bancale, elle est maintenant, dans son exagération même, mise à contribution pour construire des vertiges.

Marcel Storr, Sans titre, 14.
(
Collection Liliane et Bertrand Kempf.)

Parvenu à la maturité artistique, Storr dessine alors, en 1964-1965, une série de vingt-cinq édifices religieux, églises ou cathédrales, en vue de profil. Il y déploie beaucoup plus d'inventivité et d'imagination que dans ses "essais" d'avant-guerre.

C'est peut-être dans cette salle qu’apparaît avec la plus grande évidence l'omniprésence des ciels pommelés de nuages colorés vers lesquels s'élancent les tours et les clochers...

(Et l'on se demande si cet "homme énigmatique" qui n'avait "ni père, ni mère, ni sœur, ni frère", et si peu d'amis, n'a pas aimé, lui aussi, par dessus tout, "les nuages... les nuages qui passent... là-bas... là-bas... les merveilleux nuages !")

Durant les dernières années de sa vie, Marcel Storr va s'attacher à dessiner des paysages de villes imaginaires, complexes et exubérants, sur de plus grands formats. Bien qu'elle reste fortement marquée par les effets de symétrie, la composition s'assouplit. Il semble que l'artiste utilise parfois plusieurs systèmes perspectifs et certaines œuvres présentent de véritables vues aériennes de ses mégapoles fabuleuses. L'horizon est alors basculé hors-champ, le ciel et ses nuages disparaissent du cadre, et l'accumulation des détails architecturaux sature littéralement l'espace.

Marcel Storr, Sans titre, 52.
(Collection Liliane et Bertrand Kempf.)

Marcel Storr, Sans titre, 56.
(Collection Liliane et Bertrand Kempf.)

L’œuvre de Marcel Storr, élaborée dans le silence d'une vie, intrigue : elle paraît trop forte pour ne pas être une énigme.

Un livre de Françoise Cloarec, Storr, Architecte de l'ailleurs, paru chez Phébus en 2010, a tenté d'en cerner les contours. Nourri de patientes recherches dans les dossiers d'archives et de bonnes lectures de référence, cet essai de biographie apporte beaucoup de précisions utiles pour replacer Marcel Storr dans son temps. Mais l'auteure fait souvent la part trop belle à l'interprétation psychanalytique la plus basique qui soit. Ainsi, parlant de l'abandon de Storr par sa mère sous la pression d'un nouveau compagnon, écrit-elle : "ainsi l'accès à la relation essentielle au développement, plus connue sous le nom de complexe d'Œdipe, est-il empêché". Cela est, certes, un possible éclairage, mais c'est un éclairage d'artifice... On dirait bien que l'auteure, qui ailleurs laisse entendre que ses dessins auraient été pour Storr les mots qui lui manquaient pour parler sa vie, oublie la leçon (pour une fois) limpide de Jacques Lacan, qu'elle cite pourtant :

"On ne psychanalyse donc ni les muets, ni les sourds, ni les morts..."

Mais c'est sans doute une part de l'énigme Marcel Storr que faire porter à faux tout commentaire interprétatif.

On dit "architecte de l'ailleurs", on dit "bâtisseur visionnaire"... On sait que ce ne sont là que des manières de parler, puisque l'on sait que Marcel Storr n'a jamais fait que construire, et admirablement, des dessins coloriés. Mais on tient à ces images verbeuses et l'on va parler, à propos du diptyque Sans titre 14, d'une "architecture d’inspiration quasi soviétique". Sans doute inspiré par cette trouvaille, on va donner un peu plus loin, dans la dernière salle de l'exposition, comme possible source du dessinateur des images de la Bucarest de Ceaușescu, édifiée à partir de 1984.

Les visiteuses et visiteurs de cette exposition trouveront aussi sur leur parcours quelques phrases prononcées par Marcel Storr, recueillies dans les dernières années de sa vie.

"Vous savez, je suis un génie !"

Lit-on ici.

"Quand Paris sera détruit par la bombe atomique, le Président des États-Unis viendra me voir et on pourra tout reconstruire avec mes dessins."

Lit-on ailleurs.

Un couple d'amateurs hoche la tête devant cette citation. Le monsieur glisse à la madame : "Ah oui, quand même !"

J'aimerais l'entendre développer sa pensée, mais je préfère poursuivre mon chemin, en silence...


(*) Pavillon Carré de Baudouin : 121, rue de Ménilmontant 75020 Paris. Exposition Marcel Storr, bâtisseur visionnaire. Commissaire : Laurent Danchin.


PS : Avant sa mort, Marcel Storr avait confié ses dessins à Liliane et Bertrand Kempf. C'est donc grâce à eux, qui l'ont connue un peu par hasard, que l’œuvre a été sauvée de l'oubli où elle aurait pu tomber. Ajoutons que les Kempf ont beaucoup fait pour apporter leur soutien au dessinateur dans le désarroi de ses dernières années. On devine que cela ne devait pas être facile d'aider cet homme...

lundi 12 mars 2012

Rhétorique de confort

Anticipant sur le printemps qui vient, fleurissent les belles promesses électorales...

François Hollande a proposé lors d'un meeting à Reims (Marne), jeudi 8 mars, que tous les centres hospitaliers "puissent être dotés d'un centre d'interruption de grossesse".

Cela, on se l'était bien promis jadis...

(Par ailleurs, le candidat socialiste a "rappelé qu'il voulait que l'IVG soit « remboursée à 100 % »" et annoncé "qu'il mettrait en place une fois élu, un « forfait mineure contraception » donnant un accès gratuit et anonyme à un médecin et à la contraception".)

Madame Nathalie Kosciusko-Morizet, porte-parole du candidat-président, a trouvé cette proposition "un peu démagogique", en ajoutant : "Elle témoigne avant tout d'une méconnaissance du sujet". On emploie en général ce type d'arguments qui tuent lorsqu'on n'a pas grand chose à dire ou lorsqu'on a justement oublié ses fiches...

Il est vrai que monsieur Hollande a témoigné là d'une parfaite méconnaissance de l'art et de la manière dont il faut parler de ce sujet. Il aurait dû dire, ayant bien repassé les notes de ses expert(e)s, que l'on pratiquait trop d'avortements en France, et que, au vu des progrès dans le domaine de la contraception, ces avortements posaient un vrai problème. Après avoir donné quelques chiffres, il aurait dû comme (presque) tout le monde aborder la délicate question des "avortements de confort".

Modèle de divan tout confort.
Existe en plusieurs coloris.

Tous les amateurs de beau langage salueront en cette expression, "avortement de confort", une des trouvailles les plus heureuses de ces dernières années. L'alliance de deux mots auxquels la mémoire de la langue attache des tonalités opposées - disons, en gros, désagréable/agréable - lui confère un très discret parfum d'oxymore, fort apprécié ces temps-ci. En laissant se développer les arômes associés, on obtient une fragrance tenace.

Et tout simplement abjecte.

On ne s'étonnera donc pas que certains politiques aux nez fins aient repris cette expression pour parler de déremboursement de l'IVG, à commencer par ces fameuses "IVG de confort".

Cela sent un peu plus fort.

Je suppose que c'est par suite d'une hypersensibilité olfactive qu'on a pu entendre, le 6 mars, la journaliste Pascale Clark, de France Inter, sortir quelque peu de sa réserve professionnelle en arrivant à la fin d'un entretien avec monsieur Louis Aliot, vice-président du Front National. La question de l'IVG est abordée à partir de 5. 20 sur la vidéo qui suit.


"Cette expression est dégueulasse."


Un peu déconcerté par la sincérité de son interlocutrice, monsieur Aliot a cru avoir le dernier mot en lançant un infantile "C'est vous qui êtes dégueulasse, excusez-moi de vous le dire." Avec un tel sens de la répartie, ce monsieur a une belle carrière devant lui.

Auparavant, il avait reproché à Pascale Clark de n'avoir pas fait son travail en n'allant pas voir, dans le Figaro, ce "fameux article" où "c'est un professeur de médecine qui utilise le terme et non pas Louis Aliot"...

L'article en question - qui est loin d'être récent - est encore disponible sur le site Figaro-santé. Il date du 25 février 2009, est non signé et a reçu pour titre : De plus en plus d'avortements de «confort» .

Le chapeau annonce que "certains gynécologues-obstétriciens se détourneraient de cette pratique à cause des dérives constatées ces dernières années".

Dans le texte qui suit, sont attribués au docteur Grégoire Moutel - qui n'est pas professeur de médecine mais responsable du laboratoire d'éthique médicale de l'université Paris-Descartes - les propos suivants :

"Beaucoup de professionnels, qui ne sont pas du tout des militants pro-vie, changent aujourd'hui de regard après avoir trop vu de glissements sur la pratique. À l'origine, les indications d'un avortement impliquaient une détresse matérielle ou psychologique de la femme, elles sont aujourd'hui plus de l'ordre du confort, ce qui n'est pas dans l'esprit de la loi."

D'où, probablement, le choix du titre donné par la rédaction.

Caroline Politi, pour l'Express, a interrogé le docteur Moutel qui peut ainsi s'expliquer :

L'article a été fait en 2009, au moment des propositions de loi pour faciliter l'accès à l'IVG. J'expliquais que dans des cas extrêmement rares, les professionnels se trouvaient face à des cas de conscience. Par exemple, depuis l'allongement de 12 à 14 semaines de la durée légale de l'IVG, les gynécologues pouvaient voir lors de l'échographie du troisième mois un membre malformé. Cela ne rentre pas dans les critères d'interruption médicale de grossesse, mais certains parents, grâce à l'allongement du délai, faisaient le choix d'avorter. C'est cela que j'ai appelé « avortement de confort ». Mais il n'y a pas plus de 15 cas par an alors que dans l'article du Figaro, on fait passer mes propos pour une généralité.

(Le docteur dit qu'il a été "instrumentalisé", qu'il s'est "senti meurtri", et toutes ces sortes de choses désagréables, mais il dit aussi qu'au début de la polémique, il ne pensait pas réagir !)

A propos de l'expression dégueulasse qu'il a employée, il précise ceci :

Tout d'abord je tiens à préciser que ce n'est pas moi qui ai inventé ce terme. L'« IVG de confort » est issue de la littérature médicale anglo-saxonne.

Je ne suis pas familier de "la littérature médicale anglo-saxonne", mais je me méfie comme d'une épidémie de peste noire des faux-amis linguistiques. Par conséquent, supposant que notre bon docteur avait transposé en français le mot comfort, j'ai rendu une courte visite à mon vieux dictionnaire :
  1. state of being free from suffering, anxiety, pain, etc. ; contentment ; physical well-being.
  2. help or kindness to sb, who is suffering.
  3. personn or thing that bring relief or help.
Me fut-il répondu.

Et un bilingue en ligne, visité lui aussi, m'a renvoyé :
  1. aisance.
  2. confort.
  3. réconfort, consolation, soulagement.
De quoi se demander si formulation maladroite du docteur Moutel n'est pas à la lisière du contresens...

Il n'est pas impossible que ladite expression, suffisamment discréditée, disparaisse de notre horizon linguistique. Il sera sans doute beaucoup plus difficile de se débarrasser de l'idée fausse et stupide qu'elle recouvre : que les femmes en seraient venues à user de l'avortement comme moyen de contraception - madame Le Pen soutient même que deux femmes sur dix seraient dans ce cas.

Les contresens ineptes de ce genre ont toujours eu un bel avenir...

dimanche 11 mars 2012

Une certaine idée de la France

Il n'est pas impossible que, par manque de discernement ou souci d'exhaustivité, certains libraires aient fait voisiner, sur la même table thématique, le livre de Patrick Buisson, La Guerre d'Algérie 1954-1962, inspiré, comme on l'a dit, d'une certaine idée de l'Algérie, avec les réimpressions de quelques uns des ouvrages publiés, entre 1957 et 1962, par Les Éditions de Minuit, au nom d'une certaine idée de l'honneur de la France que se faisait son directeur Jérôme Lindon.

Sur les vingt-trois titres portant sur ce qu'on appelait "les événements" sortis durant cette période, sept sont ainsi remis à la disposition des lectrices et lecteurs.

Il faut les citer tous - les liens renvoient à leur présentation sur le site de l'éditeur :

  • Henri Alleg, La Question, publié une première fois en février 1958, saisi le mois suivant, republié en octobre 1959, saisi en novembre ; une information contre X fut ouverte pour "atteinte au moral de l'armée".

  • Pierre Vidal-Naquet, L'Affaire Audin, avec une préface de Laurent Schwartz, achevé d'imprimer le 22 mai 1958.

  • La Gangrène, présentant les déclarations de cinq détenus algériens, torturés dans les locaux de la D.S.T., rue des Saussaies, à Paris ; publié en juin 1959 et aussitôt saisi ; une information fut ouverte contre l'éditeur et les auteurs pour "diffamation de la police".

  • Noël Favrelière, Le Désert à l'aube, récit autobiographique de la désertion d'un rappelé ; saisi dès sa parution ; une information fut ouvert contre l'auteur et l'éditeur pour "provocation à la désertion et complicité".

  • Charlotte Delbo, Les Belles Lettres, choix de correspondances de l'époque, paru en mars 1961.

  • Robert Bonnaud, Itinéraire, ensemble de lettres d'un opposant à la guerre, paru en janvier 1962.

  • Provocation à la désobéissance. Le procès du Déserteur, compte-rendu du seul procès qui se soit tenu contre Jérôme Lindon pour "incitation de militaires à la désobéissance" - le livre mis en cause, Le Déserteur, de Maurienne, pseudonyme de Jean-Louis Hurst, a été réédité par les Éditions L’Échappée en 2005.
Une brochure de l'historienne Anne Simonin, intitulée Le Droit de désobéissance, et sous-titrée Les Éditions de Minuit en guerre d'Algérie, est offerte pour l'achat de l'un de ces livres.

(On peut aussi la télécharger sur le site des éditions.)


Quelques auteurs des Éditions de Minuit en 1959 :
Alain Robbe-Grillet, Claude Simon, Claude Mauriac, Jérôme Lindon,
Robert Pinget, Samuel Beckett, Nathalie Sarraute et Claude Ollier
(Photo: Mario Dondero.)

Le texte d'Anne Simonin, concis - une cinquantaine de pages - mais bien documenté, retrace le chemin de résistance qui a été suivi par Les Éditions de Minuit. Dans le même temps, il apporte un éclairage intéressant sur la personnalité de celui qui, de 1948 à 2001, en assura la direction, Jérôme Lindon l'intransigeant.

Il avait une certaine idée de la littérature. Même si on ne la partage pas totalement, un simple coup d’œil à son catalogue prouve qu'il n'a jamais transigé là-dessus. Sur la très célèbre photo de 1959, où on le voit attendre on ne sait quoi ou qui - peut-être Michel Butor qui est absent - entouré de quelques-uns de "ses" auteurs, on peut noter la présence de deux futurs prix Nobel de littérature...

(Les archives de l'Ina donnent à voir et entendre Jérôme Lindon à l'occasion de ces deux attributions du Nobel, à Samuel Beckett en 1969, et à Claude Simon en 1985. Dans la seconde, le contraste qui s'établit immédiatement entre le bateleur Pivot et l'éditeur Lindon est d'emblée saisissant...)

Jérôme Lindon avait aussi "une certaine idée de la France", et de l'honneur de la France. Cette idée, c'était celle du général de Gaulle, bien sûr, et Lindon l'avait héritée de la Résistance dans laquelle, tout jeune homme, il s'était engagé. Il n'était pas question pour lui de transiger...

Le déshonneur de la France résidait alors en l'utilisation ordinaire de la torture par l'armée et la police françaises. Les premiers ouvrages engagés publiés par Lindon ont largement dénoncé ces pratiques assimilables - à cette époque les vieilles histoires n'étaient pas encore si vieilles, et l'autocensure par point Godwin n'avait pas encore cours -, à celles des occupants nazis.

Il faut comprendre qu'il lui a suffi, à partir de là, de rester fidèle à lui-même et à l'idée qu'il avait de l'honneur pour en venir à éditer des livres posant clairement "le droit à la désobéissance" et "établissant la désertion comme un état de nécessité".

Il y risquait l'accusation de trahison.

Et même de haute trahison.

Mais je suis persuadé que Jérôme Lindon avait justement un certain sens de la hauteur.

vendredi 9 mars 2012

Une certaine idée de l'Algérie

Immanquablement, d'ici une dizaine de jours, le déroulement de l'actuelle campagne va croiser le calendrier du cinquantième anniversaire de la fin de la guerre d'Algérie.

Cela sera peut-être l'occasion, pour le candidat Sarkozy, de tenter de racler le fond de cuve électoral pour y repêcher quelques voix nostalgiques et revanchardes.

Pour ce faire, il pourra bénéficier des lumières de son confident-conseiller, monsieur Patrick Buisson, grand spécialiste de cette période.

Le "gourou du président", comme l'appellent certains, a en effet suivi, à l'Université de Nanterre, des études d'histoire. Elles ont été couronnées par la rédaction d'un mémoire de maîtrise sur le mouvement prônant l'Algérie française. Ce travail universitaire avait reçu le patronage de Raoul Girardet, ancien membre de la branche "Action politique et propagande" de l'OAS - Organisation de l'armée secrète -, mais aussi ancien maurassien et ancien résistant.

Après quelques années passées dans l'enseignement, Patrick Buisson se lança dans le journalisme. Son talent s'exprima avec un sombre éclat dans les colonnes de l'hebdomadaire Minute dont il fut correspondant à l'Assemblée nationale, avant d'en prendre la direction. Évincé en 1987, il devint, pour six ans, directeur de la rédaction générale de Valeurs actuelles.


Patrick Buisson, en 1987, lisant la bonne presse.
(Photo AFP.)

De cette période de "journalisme engagé" date un ouvrage au titre dépourvu de toute ambiguïté : O.A.S - Histoire de la résistance française en Algérie, paru en 1984, sous la double signature de Pascal Gauchon et Patrick Buisson, avec une préface du capitaine Pierre Sergent. Ce livre a été édité par Jeune Pied Noir, qui en propose, sans doute depuis des années, les derniers exemplaires :

Par le texte et par l'image vous allez revivre le combat pour l'Algérie française de 1958 à 1962 - Le texte de Pascal Gauchon, professeur agrégé d'histoire, est la première synthèse objective et complète d'un combat de 4 ans, de Jeune Nation à l'O.A.S., du MP 13 au FNF, du FAF au CNR. 190 photos inédites ajoutent leur force expressive au récit - En annexes les plus beaux textes de l'Algérie française : Colonel Bastien-thiry, Antoine Blondin, Jean Brune, Jacqyes Perret, Maître J-L Tixier-Vignancour, Cdt Denoix de Saint-Marc... 168 pages - 5 cartes - Format 230 x 320 - Papier brillant 110 g.

Devenu officiellement politologue-conseil de l’Élysée, notre historien n'a pas vraiment abandonné le sujet de son diplôme, semble-t-il, puisqu'en 2009 il y est revenu avec la publication, chez Albin Michel, de La Guerre d'Algérie 1954-1962. Classé dans la catégorie "Beaux livres", et accompagné d'un DVD, cet ouvrage a reçu une préface de Michel Déon, de l'Académie française. Certains libraires (en ligne), ainsi que la bibliographie de Wikipedia, donnent Hélie Denoix de Saint Marc comme coauteur ; d'autres non... Et le site de l'éditeur ne reconnaît pas comme membre de son écurie littéraire cet ancien parachutiste putschiste qui a été élevé à la dignité de Grand'Croix de la Légion d'honneur, le 28 novembre dernier, par monsieur Nicolas Sarkozy, alors président de la République.

Remise de la Grand'Croix à Hélie Denoix de Saint Marc,
mise en scène sur une idée de Patrick Buisson, L'Express dixit.
(Photo : Reuters.)

Dans sa présentation de ce livre, l'éditeur - à moins que ce ne soit l'auteur lui-même - affiche une certaine idée de l'histoire :

Cinquante ans après, les évènements d’Algérie demeurent très proches du cœur de beaucoup de Français. Du soulèvement de 1954 à l’indépendance de juillet 1962, le drame politique et humain qui s’est joué sur la terre algérienne a laissé bien des cicatrices. On croyait déjà tout connaître de l’implacable enchaînement des faits et puis voici qu’avec cet album le service cinématographique des armées ouvre ses archives. Ces images, pour la plupart inédites, racontent une autre histoire : celle d’un rêve algérien impossible. Elles nous signalent que l’erreur serait de ne voir dans la guerre d’Algérie que l’ultime et tragique épisode d’une ère coloniale en fin de course.

Un autre point de vue a été exprimé dans une tribune qui a été publiée par Le Monde le 22 décembre 2009 et qui n'a pas encore été versée dans les archives réservées - profitons-en. Elle est signée d'un groupe de professeurs d'université - Omar Carlier, Michel Cornaton, Mohammed Harbi, Jean-Charles Jauffret, Gilbert Meynier, André Nouschi et Pierre Sorlin - et s'intitule L'Algérie que rêvait l'armée française.

Incipit :

L'Histoire s'écrit en confrontant des documents d'origine différente, et Patrick Buisson n'avait pas l'intention de faire œuvre d'histoire en publiant ce luxueux album où il ne montre que les photos prises par le Service photographique des armées durant la guerre d'indépendance algérienne. Que dirait-on d'un ouvrage consacré à cette guerre qui serait illustré uniquement avec les photos du FLN (Front de libération nationale) ? Qu'il s'agirait d'apologie, non d'histoire. Rien dans le titre très général ne dit qu'il s'agit d'une vision unilatérale, mais cela était sans doute inutile : l'armée se raconte l'Algérie qu'elle a rêvée, et fait encore post bellum rêver l'auteur.

Explicit :

L'album de Buisson a sa place dans la campagne visant à exalter "l'identité nationale" : coédité par Albin Michel, la chaîne Histoire, le ministère de la défense – l’État –, recommandé sur le site du secrétariat d’État aux anciens combattants – encore l’État –, il s'inscrit dans la privatisation publique. Son esthétisme colonial-guerrier à sens unique vise à décourager la réflexion sur la dimension historique de la colonisation et les causes de son échec.

Cela donne une vision assez explicite du travail de l'historien Patrick Buisson.

jeudi 8 mars 2012

Pelerins indésirables chez Emmaüs

C'est déjà une idée plutôt bizarre que d'être travailleur sans papiers dans la France d'aujourd'hui...

Alors le zarbissime est atteint quand, pour faire respecter leurs droits, les travailleurs sans papiers tentent de s'organiser eux-mêmes.

Car réclamer le respect des droits humains, savez-vous, ce n'est pas une affaire pour les amateurs !

L'humanitaire a ses experts...
(Emmaüs, une nébuleuse d'associations,
infographie Le Monde, 2007.)

Mardi dernier, le CSP 59 - Comité des sans papiers du Nord - a occupé le local de AIDA - ce qui se déplie en Association Aide Demandeurs d'Asile -, en présentant deux exigences : la première était d'obtenir un bilan de la CODRESE (*) à laquelle participe AIDA/Emmaüs ; et la seconde de demander à la préfecture la reconnaissance des sans papiers organisés comme interlocuteurs à part entière.

Voici comment la presse locale, avec l'aide des responsables d'Emmaüs, a retranscrit ces revendications :

Selon Anne Saingier, présidente d'Emmaüs Nord Pas de Calais, les membres du Comité des sans-papiers 59, venus en nombre ce matin vers 11h dans le local lillois de l'association, demandent à être reçus par la préfecture. "Mais on ne peut rien pour eux", explique-t-elle.

Maligne, madame Saingier a cru bon de regretter "que la distribution des repas aux quelques 60 habitués de l'association ne puisse se faire dans des conditions ordinaires".

Précisons que, dans un article publié par le même Nord Éclair un peu plus tard, la perfidie de cette allusion avait été affinée :

« Le pire dans tout ça, c'est que ces sans-papiers ont bloqué ce midi la distribution de repas que l'on devait faire à 60 migrants », regrette Anne Saingier.

Alors que dans le premier articulet, notre bonne madame Saingier affirmait que les occupants "risqu[ai]ent d'être évacués", dans le second, elle confirmait : "oui, nous avons demandé à ce qu'ils soient évacués".

On ne sait pas trop à quelle heure a été posée cette demande auprès des autorités. Sur place, les observateurs n'ont constaté aucun mouvement significatif, à part, en début d'après-midi, l'arrivée d'un livreur de pizza. On peut supposer que la direction d'AIDA/Emmaüs a ainsi frugalement restauré ses forces avant de se lancer dans la bataille.

Un expresso à suivre, et au boulot !

Vers 19 h, deux huissiers ont fait une apparition pour signifier aux occupants l' avis d'expulsion... Mais "ces sans papiers" ont refusé de quitter les lieux et, comme le dit très joliment M. B. dans Nord Éclair, "le recours aux forces de l'ordre a dû être décidé"

(Ah bah, oui, obligé !)

À l'intérieur du local, tous les membres du collectif se sont assis et ont formé une chaîne. En guise de comité d'accueil pour la police, les sans-papiers ont multiplié les chants. À trois reprises, les agents leur ont demandé de quitter les lieux. Face à un non catégorique, il a fallu employer... la manière forte.

(Ah bah, oui, obligé !)

Il y a eu de nombreux blessés parmi les évacués, et notamment deux personnes hospitalisées en urgence au CHU de Lille.

Vers 22 h, les membres du CSP 59 encore valides ont organisé un défilé en direction de la place de la République.

Quant aux membres de la direction d'AIDA/Emmaüs, on n'en a pas de nouvelles.

Peut-être se sont-ils fait livrer des sushis...



(*) La CODRESE, c'est, pour décrypter l'acronyme approximatif, la "commission consultative départementale de réexamen des situations administratives des étrangers". Ce "machin" a été mis en place en préfecture, au mois de novembre 2007, avec pour but "de traiter le cas de sans papiers ne pouvant obtenir de titre de séjour parce qu’ils ne remplissaient pas totalement les critères législatifs et réglementaires nécessaires, mais qui pouvaient être considérés comme intégrés et insérés en France ou ne pouvaient retourner dans leur pays d’origine pour des raisons humanitaires ou de risques encourus". Il s'agissait du "recours ultime quand il n’y avait plus aucun espoir, aucune perspective de régularisation". En juin 2010, un appel à solidarité et soutien, signé par la LDH, le MRAP et le CSP59, constatait :

Aujourd’hui, la CODRESE aboutit, par ses règles et son fonctionnement à créer à nouveau une situation où les Sans Papiers n’ont plus aucune perspective de régularisation, alors qu’ils peuvent légitimement y prétendre.

On se demande si ce n'était pas son véritable but...