mercredi 16 décembre 2009

Les obsessions d'Eric Besson

En attendant que le ministère des Expulsions daigne bien vouloir "communiquer" sur la reconduite en Afghanistan de neuf paquets d'angoisse et de désespoir, chargés, au moins menottés, au pire ficelés, dans un avion britannique, je voudrais adresser à monsieur Eric Besson un petit signe de compassion.

Hier, pendant que se manigançait cette expulsion, monsieur Eric Besson était devant les micros d'Europe 1, à bavarder avec Patrick Cohen et Claude Askolovitch, et déclarait ceci:

"Je ne joue pas, je n’esquive rien, je fais appliquer la loi (…) J’essaie d’être un Républicain qui applique avec fermeté et justice la loi française"

Et surtout ceci:

"Est-ce que ça me fait plaisir ? La réponse est non. Est-ce que ça me crée des tourments, des interrogations ? La réponse est oui. Bien sûr que j’y pense tout le temps."

Je vous le remets sans italiques:

"Est-ce que ça me fait plaisir ? La réponse est non. Est-ce que ça me crée des tourments, des interrogations ? La réponse est oui. Bien sûr que j’y pense tout le temps."

Eric Besson, conscience républicaine.

Je dégouline de la plus pure compassion devant l'aveu de cette souffrance morale qui doit l'obséder jour et nuit, mais je me demande aussi: pour qui nous prend-il ?

Quant à la question de savoir pour qui il se prend, je trouve un élément de réponse dans cette phrase prononcée le même jour, à l'Assemblée Nationale:

"Enfin, je voudrais dire qu'en matière de droits de l'homme, je ne suis pas sûr que le gouvernement ait beaucoup de leçons à prendre d'un parti qui vient d'investir Georges Frêche à la tête de la région Languedoc-Roussillon."

Cette pointe politicarde m'incite à penser que monsieur Besson se croit nettement supérieur à monsieur Frêche dans l'échelle de l'ignominie.

C'est, en quelque sorte son auto-évaluation.

Pour moi, qui ai l'esprit large et accueillant, je les placerais bien tous deux dans la même poubelle de l'interminable histoire des infamies nationales.


Ajout vers 17h:

Monsieur Besson est sorti de son mutisme dans la journée...

Je crois bien que j'y reviendrai, le temps de reprendre quelques éléments d'information parus ici ou là...

Personne ne m'attend; alors, cela sera demain, ou après-demain.

lundi 14 décembre 2009

Miction dans un violon

Depuis que l'on sait que "le Stradivarius n'a (presque) plus de secrets", on peut y aller gaîment: pisser dans un violon n'est plus un luxe et se trouve maintenant à la portée de toutes les vessies, même en forme de lanternes.

Le célèbre Stradivarius de Marcel Duchamp.
(Fontaine, 1917)

On peut, à titre d'exemple, rappeler à monsieur Eric Besson, les propos, en forme de promesse ou d'engagement, qu'il a tenus il y a quelques semaines...

Cela s'appelle, vu l'éminente position du monsieur, "pisser dans un Stradivarius".

Inutile, donc, de lui rappeler, comme le fait le Monde, la déclaration dont il nous gratifia après la réussite de son charter vers l'Afghanistan, dans la nuit du 21 au 22 octobre:

Devant la polémique suscitée par ce renvoi, Eric Besson avait annoncé le 25 octobre que, "si la situation continue à se dégrader (en Afghanistan), il n'y aura pas d'autres retours dans les jours qui viennent".

Nous aurions sans doute droit à une savante exégèse de l'expression "dans les jours qui viennent", agrémentée d'une incontournable statistique montrant de manière irréfutable que la situation de l'Afghanistan s'est beaucoup améliorée ces dernières heures.

Pour l'instant, Le Monde assure qu'hier, le ministre des Expulsions ne souhaitait faire "aucun commentaire"sur l'annonce, pour le 15 décembre, d'un "vol groupé" en direction de Kaboul, dans lequel pourraient figurer onze réfugiés actuellement retenus aux centres de Coquelles et de Lille.

Selon la Cimade, la police leur aurait notifié leur expulsion au matin du 12 décembre.

Ce même communiqué apporte quelques lumières sur les méthodes utilisées avec les retenus de Coquelles:

Trompés par les déclarations ministérielles, trompés par plusieurs de leurs interlocuteurs - dont un juge qui leur indique "qu'ils n'ont rien à craindre" - , persuadés qu'ils seront libérés dans quelques jours, les exilés Afghans retenus à Coquelles, malgré leur crainte d'un retour, estiment inutile d'entreprendre une quelconque procédure pour s'opposer à ces renvois.

Et l'article de Laetitia Van Eeckhout, indique jusqu'à quels arrangements avec les principes du droit international on envisage d'arriver:

Selon Damien Nantes, de la Cimade, dans la requête qu'elle a adressé au juge de la détention et des libertés pour demander la prolongation de la rétention de ces exilés, "la préfecture a indiqué que les autorités afghanes avaient refusé de leur délivrer un laisser passer consulaire, mais que le ministère de l'immigration français devait leur établir un laisser passer européen". Cette procédure est considérée comme "une violation du droit international" par Jean-Pierre Alaux, du Groupe d'information et de soutien des immigrés (Gisti). "Un Etat cherchant à expulser une personne ne peut établir lui-même un laisser passer. Le droit international exige que soit établi un laisser passer consulaire par le pays vers lequel est renvoyée la personne".

Aussi obstinés que le ministre, devant le CRA de Coquelles.

Face à cela, une fois de plus, des militants obstinés se sont retrouvés, hier soir, à Coquelles, pour une première mobilisation.

Relayé notamment par sur le réseau des Jungles, cet appel à protester a rassemblé des militants de SALAM, de Flandre Terre Solidaire, de la Belle Etoile, de la LDH de Dunkerque, de No Border ainsi que des élus apolitiques de la ville de Lens.

Une prise de parole a été mise en place afin d'expliquer l'objectif du rassemblement. Au cours de celle-ci les militants ont dû faire face à une véritable provocation verbale organisée par les policiers qui ont largement outrepassé leur devoir de réserve, mais les militants ne sont pas tombés dans le piège. L'absence des élus calaisiens a été déplorée.

Peu après les manifestants se sont dirigés vers l'arrière du CRA afin de s'approcher des cellules et ainsi exprimer par des slogans leur soutien aux détenus. Les policiers ont bloqué l'accès à cet espace public sans aucune raison, certains d'entre eux s'étant d'ailleurs montrés assez proches de l'énervement...

Une seconde mobilisation doit avoir lieu ce lundi.

Et demain.

Réenchantement de Billancourt

Puisque nous avons eu le Centre Pompidou, le musée d'Orsay, la Bibliothèque François Mitterrand et le musée du quai Branly, nous devrions, pour que la série soit conforme à celles qui figurent dans tous les tests de QI pour les bigorneaux, voir un jour s'ouvrir un musée Sarkozy, qui devrait être consacré à l'Histoire de France.

Nous savons qu'en matière de goûts culturels, le plus grand des présidents à talonnettes ne peut, comme ses prédécesseurs, offrir que ce qu'il a...

Et nous savons aussi que rien ne fait plus vibrer son petit cœur sensible qu'une bonne évocation historique, que cela soit le sacre de Reims ou la fête de la Fédération.

Cela lui permet de citer la sentence du vénérable Marc Bloch, qu'il a eu tant de mal à apprendre sans mélanger (mais maintenant, ça va, merci).

Les vibrations du sacre de saint Louis, d'après une photo d'époque.

Dans leur article du Monde, Arnaud Leparmentier et Thomas Wieder font le point sur l'avancement de cette "belle idée":

Le chef de l'Etat a dévoilé en partie ses intentions lors de son discours sur l'identité nationale, prononcé le 12 novembre à La Chapelle-en-Vercors (Drôme) : "Je retiens la belle idée de créer un Musée de l'histoire de France que tous les enfants des écoles iront visiter, qui sera le musée le plus moderne qui soit, qui ne sera pas figé dans le passé mais qui sera vivant, qui apprendra l'histoire au nom de l'avenir. Ce musée, nous devons l'inventer ensemble."

On peut penser que, conçu avec cette ambition inédite d'apprendre "l'histoire au nom de l'avenir", la quasi obligation institutionnelle de visiter ce lieu "vivant" pourra être étendu aux élèves des collèges et lycées et ainsi remplacer quelques années d'enseignement de l'histoire... Et pas seulement en terminale scientifique.

Il semble raisonnable de supposer qu'un certain nombre d'historiens-muséographes, spécialisés dans la scénographie mémorielle, se sont d'ores et déjà mis au travail pour "inventer ensemble" le "musée le plus moderne qui soit", et que, pour séduire le chef de l'état initiateur, ils sont en train de nous concocter une version multimédia à grand spectacle des fameux manuels Lavisse, obtenue par pollinisation croisée avec l'esthétique Disneyland.

Un peu vieillot, certes, mais tellement d'actualité...

Tâche passionnante, en effet, que celle de narrer, dans l'espace et le temps d'un parcours muséal, le grand récit de la formation de l'identité française, de ses balbutiements dans les abris de Lascaux à sa réhabilitation triomphale dans les palais de la démocratie sarkozienne.

Selon mes sources, alimentées par les meilleurs distillats de notre beau terroir, la conception de la "salle Guy Môquet", qui devrait être l'aboutissement de la "galerie de la Résistance", déchaîne véritablement les imaginations de nos créatifs de la mémoire édifiante. Je ne puis encore rien révéler des projets en cours, sauf peut-être un probable partenariat avec la société Kleenex.

Existe aussi en version large.

On apprend, dans ce même article du Monde, que la "belle idée" de monsieur Nicolas Sarkozy pourrait voir le jour sur l'île Seguin, à Boulogne-Billancourt...

Le président de la République n'a pas encore fait ses arbitrages. Mais, selon des sources concordantes, c'est cette option qu'il privilégie.

Je suis assez peu porté sur la sacralisation mémorielle des hauts lieux, mais je trouve quelque chose de très édifiant dans cette petite idée-là, qui consiste en somme à recouvrir un lieu symbolique, celui des luttes et des fiertés ouvrières, par le clinquant moderniste d'un Musée de l'histoire de France dans sa lecture sarkozienne.

A chacun son histoire, peut-être.

Dans la mienne, demeure la longue marche vers le père Lachaise, le 4 mars 1972, pour accompagner le cercueil de Pierre Overney, assassiné aux portes de Renault-Billancourt, par Jean-Antoine Tramoni, agent de sécurité de la Régie.

Tract du 25 février 1972, jour de la mort de Pierre Overney.




"La pyramide des martyrs obsède la terre."

René Char,
Le bouge de l'historien,
Seuls demeurent (1938-1944), Fureur et mystère, Pléiade p 145.

jeudi 10 décembre 2009

Les réflexions du crétin de service

Depuis l'aube d'hier, j'attendais.

J'attendais de pouvoir accéder, sur le site du quotidien Libération, à la tribune signée Laurent Joffrin, et intitulée, de manière à la fois lucide et prétentieuse, Tarnac: Réflexions d'un idiot utile.

Le bruit courait que c'était du pur et grand Joffrin, en au moins deux feuillets...

Mais cet article était réservé aux abonnés.

Il m'a fallu résister à l'envie d'aller au café-tabac-journaux de Trifouillis-en-Normandie pour acheter l'exemplaire papier que le tenancier reçoit chaque matin pour le renvoyer le lendemain.

Je me suis héroïquement cloîtré en mon manoir, y épuisant rapidement une importante réserve de cigarettes, que je ne renouvelai point, afin de ne pas céder à la tentation d'acheter le numéro de Libé...

Je fumai mes mégots, les mégots de mes mégots. Et je finis par fumer les filtres.

Ce matin, j'avais une langue épaisse comme ça.

Votre grand mère a sûrement une recette.


Le texte de Laurent Joffrin, maintenant accessible à tous, entend épuiser cette grave question, qui en constitue l'incipit :

Que pensent vraiment les militants de Tarnac (...) ?

On comprend vite que le subtil Laurent Joffrin n'a jamais eu l'intention d'aller le leur demander. Il préfère appliquer sa sagacité à un texte d'Eric Hazan, "l’un des principaux soutiens des accusés de Tarnac injustement emprisonnés", qui a été publié dans le journal Libération, le 6 novembre, sous le titre Un an après Tarnac, le temps de la révolte. (On trouvera ce texte sur le site d'Eric Hazan.)

Eric Hazan, promu par notre éditorialiste maître à penser des "militants de Tarnac", ou encore "théoricien d’une sombre radicalité", a piqué au vif la sensibilité politique joffrinesque en écrivant:

«Pour retourner contre l’Etat les armes qu’il pointait sur nous, nous avons fait appel dans nos interventions publiques au vieux fonds humaniste-démocratique de la gauche. Dans l’inquiétude où nous étions sur le sort de nos amis emprisonnés, nous avons eu spontanément recours à cet arsenal usé mais rassurant, le mieux fait pour réunir des voix, des sympathies, des signatures.»

Ulcéré par une telle ingratitude, Laurent Joffrin se voit comme l'un de ces "démocrates qui soutenaient les bolcheviks victimes de la répression tsariste" et que Lénine nommait des "idiots utiles". J'espère que cette référence historique aura été un baume pour lui...

Il exagère bien un peu dans le registre de l'héroïsme virtuel en notant que les "idiots utiles", au sens de Lénine,"furent les premiers à être mis en prison ou fusillés par la Tchéka"; nous n'en sommes pas là : Laurent Joffrin et ses amis, malgré leur soutien aux bocheviks de Tarnac, sont encore en liberté.

Eric Hazan, dans les récents cauchemars de Laurent Joffrin.

Notre éditorialiste est peu enclin à admettre que ne sont, effectivement, que "balivernes" une "démocratie" qui produit, au nom du suffrage universel, un certain président de la république et un "humanisme" qui implique, au nom du droit d'ingérence, certains bombardements de populations civiles.

Mais comme il redoute de mourir "idiot", il nous offre une relecture de L'insurrection qui vient, quitte à s'éloigner définitivement des "militants de Tarnac".

Exercice difficile, tant nous avons été abreuvés de commentaires et d'analyses sur ce petit livre...

Au moins, Laurent Joffrin nous en offre-t-il un des résumés les plus crétins qu'on ait lus:

L’action préconisée par les auteurs du livre consiste à créer des «communes» antisystème vivant en marge de la société. Jusqu’à présent, elle a débouché sur la relance d’une épicerie-buvette à Tarnac (Corrèze), à la grande satisfaction des habitants du village qui voient se poursuivre sous leurs yeux la régénération du tissu économique corrézien chère à Jacques Chirac. Lénine avait adopté pour slogan «tout le pouvoir aux Soviets». Désormais, c’est : «tout le pouvoir aux épiceries-buvettes».

Avec un esprit aussi incisif, monsieur Joffrin devrait se lancer dans le journalisme...

Laurent Joffrin, dans les récents cauchemars de Laurent Joffrin.

Retrouvant son sérieux pontifical après ce trait, notre pape de la presse dénonce deux "thèses" qui lui semblent particulièrement "néfastes".

La première veut que la démocratie soit illusoire, que la liberté de choix n’existe pas en régime capitaliste. Aliénés, manipulés, les citoyens se croient libres mais ils sont les jouets de structures mentales invisibles et oppressives.

A cela, il répond en pondant une jolie perle:

Or l’Histoire a démontré que cette idée était fausse : certes l’aliénation existe et l’idéologie dominante exerce son emprise. Mais elle n’est pas totale. La plupart des grands acquis du mouvement ouvrier, ceux qui ont fait pièce au capitalisme, justement (le droit syndical, les congés payés, les assurances vieillesse ou maladie, la limitation du temps de travail), ont été obtenus en régime de liberté, grâce à l’usage combiné de la lutte sociale et du suffrage universel, c’est-à-dire de la raison des opprimés, librement exercée.

Nous renverrons discrètement Laurent Joffrin à l'abondante bibliographie concernant l'histoire des luttes sociales...

Quant à la seconde "thèse", notre penseur la résume de telle sorte ("le mépris du travail") qu'elle n'en est pas une.

Sa réponse, décrivant "les «communes» de l’avenir [qui] doivent donc rester oisives et vivre de peu, financées par les prestations sociales qu’elles détournent sans états d’âme", adresse un clin d'œil entendu aux dénonciateurs de ceux "qu'on paye à rien foutre", et s'achève sur une belle profession de foi:

L’effort progressiste consiste à trouver une meilleure organisation dans laquelle les hommes font valoir leurs capacités et posent les bases matérielles d’une vie meilleure grâce à la maîtrise de la technique.

Il existe aussi une abondante bibliographie sur l'histoire de cette utopie technique...

Laurent Joffrin, dans ses rêves d'enfant.

A peine relèvera-t-on que l'éditorialiste le plus bête de France réalise le tour de force, comme on dit en anglais, de nous délayer deux feuillets sur ce "que pensent les militants de Tarnac", sans jamais citer leurs déclarations ou leurs écrits.

On peut les lire, sans abonnement, sur le site de leurs soutiens.

mercredi 9 décembre 2009

A l'UMP, on tient bon la hampe

«Les peuples d’Europe sont accueillants, sont tolérants, c’est dans leur nature et dans leur culture. Mais ils ne veulent pas que leur cadre de vie, leur mode de pensée et de relations sociales soient dénaturés»

Nicolas Sarkozy, chroniqueur contemporain,


Je crains fort que le drapeau national ne fasse pas partie de mon "cadre de vie" habituel, n'influe en rien sur mon "mode de pensée" et ne joue, en réalité, qu'un rôle anecdotique dans mes "relations sociales".

Pourtant, j'ai reçu dans ma prime jeunesse une éducation républicaine approfondie à l'école communale et participé assidûment aux cérémonies patriotiques où notre maître, hussard noir en blouse grise, impérativement nous conviait.

Parmi les rescapés des diverses guerres qui regroupaient leurs bonnes trognes couperosées autour du monument aux morts de la commune, c'était le porte-drapeau qui attirait le plus mon attention.

Mais, et c'est désolant, bien sûr, ce n'était pas du tout à cause du drapeau qu'il portait, mais plutôt à cause du dispositif qui lui permettait de le porter.

Cet accessoire, le baudrier porte-drapeau, ressemble à une ceinture herniaire, munie d'un étrange étui pénien, reposant dans la région inguinale, dans lequel s'insère la pointe de la hampe du drapeau.

Ce harnachement me paraissait très malcommode, inconfortable et légèrement obscène...

Baudrier porte-drapeau en cuir noir.
(En vente dans toutes les bonnes maisons, environ 90 €)

Profondément marqué, et à jamais, par ce traumatisme républicain, qu'il faudrait bien sûr analyser à l'aide des concepts de déplacement et de condensation, je n'aurais jamais l'idée de brandir le moindre drapeau, grossier et évident substitut phallique, dans une salle des mariages...

Mais cela se fait...

Car tous les goûts sont dans la Culture.

Et tous les dégoûts également, ainsi qu'on peut en juger par ce projet de loi visant à interdire tout pavoisement étranger lors des mariages en mairie, qui a été rangé dans les tiroirs de l'Assemblée au début du mois de novembre, et que 103 députés de droite entendent soutenir.

Déposé par monsieur Elie Aboud, député UMP de l'Hérault, ce texte entend donner aux maires la possibilité d'"interdire aux participants d'arborer des drapeaux ou signes d'appartenance nationale autres que ceux de la République française".

Comme j'ai beaucoup de mal à comprendre en quoi la présence d'un drapeau étranger dans une mairie peut perturber l'ordre public, j'ai jeté un coup d'œil rapide aux embryons d'argumentaires donnés par la presse.

Monsieur Elie Aboud évoque des perturbations "de plus en plus fréquentes" lors de mariages, en particulier dans le sud de la France:

"Les invités arrivent dans ces cabriolets ou des voitures que je ne pourrais pas me payer. Ils ne respectent pas le code de la route, roulent avec de la musique orientale à fond, les drapeaux algériens ou marocains agités à l'extérieur. Ils font des allers-retours dans tous les sens à toute allure. Et à l'intérieur de la mairie, il y a des cris et des drapeaux ."

Monsieur Jean-Claude Bouchet, député UMP du Vaucluse et maire de Cavailllon, qui, depuis six mois, a inventé de faire signer aux futurs époux une charte de "bonne conduite" républicaine avant la cérémonie, s'en explique ainsi:

"On faisait face à des débordements importants, avec des convois qui prenaient des ronds-points en sens interdit, avec des tambours dans la mairie, avec des drapeaux. C'était le souk."

A les entendre, on pourrait croire que l'interdiction du drapeau étranger va résoudre un problème de circulation à contre-sens que la police municipale, voire nationale, pourrait sans doute régler.

Mais leur franc-parler décomplexé, avec ces nauséabondes allusions à la "musique orientale à fond" et au "souk", lui aussi oriental, cela va de soi, trahit la motivation assez détestable de ces bonnets de nuit, pisse-froid et peine-à-jouir nationaux qu'offensent l'expression débordante d'une joie familiale que rien, en général, n'interdit de partager.

Prochainement la couronne de fleurs d'oranger sera rendue obligatoire.


La petitesse de ces gens-là nous donnerait presque envie de le leur faire bouffer, leur drapeau.

Avec la hampe.


PS: Je me permets de dédier aux 103 parlementaires amoureux du drapeau tricolore, les dernières strophes du fameux pastiche Le salut du drapeau, écrit par Paul Reboux et Charles Müller, à la manière de Paul Déroulède.

La scène se situe sous les murs de Metz, en 1870.

Un bruit se fait jour: «La France est trahie!»
Et Bazaine écrit: « Livrez les drapeaux!»
De quel deuil alors son âme est meurtrie!
Faut-il donc remettre, ô chère patrie,
Ta plus pure gloire aux mains des Pruscos?
Un bruit se fait jour: « La France est trahie!»
Et Bazaine écrit: «Livrez les drapeaux!»

Dans ses doigts il tient l'étoffe sacrée;
Sur sa face mâle ont coulé des pleurs.
«Jamais a-t-il dit, ô race abhorrée,
Jamais, moi vivant, les rives de Sprée
Ne verront l'éclat de nos trois couleurs!»
Dans ses doigts il tient l'étoffe sacrée;
Sur sa face mâle ont coulé des pleurs.

Il étend sa lèvre à moustache blonde
Comme pour baiser le noble étendard,
Lorsque, tout à coup, un éclair l'inonde:
« Si je le mangeais? .. Il n'est pas au monde
Contre les uhlans de plus sûr rempart!»
Il ouvre sa lèvre à moustache blonde
Comme pour baiser le noble étendard.

Il mangea le bleu, le blanc, puis le rouge;
Son cœur est trop haut pour un haut-le-cœur.
Sur son front d'airain pas un pli ne bouge;
Masque qu'on dirait sculpté par la gouge,
Du festin sublime il reste vainqueur;
Il mangea le bleu, le blanc, puis le rouge;
Son cœur est trop haut pour un haut-le-cœur!

Puis, après la soie, il mangea la hampe;
Ce fut le plus dur, le plus valeureux:
On l'avait taillée en chêne d'Étampe;
Mais lui, de l'aubier surpassait la trempe,
Étant de ce bois dont on fait les preux.
Donc, après la soie, il mangea la hampe,
Ce fut le plus dur, le plus valeureux.

Il murmurait: France! et mangeait, quand même!
Lorsque tout à coup son cœur s'arrêta:
L'aigle de Sedan!... Il devint tout blême,
Et le coq gaulois, de ce cœur l'emblème,
N'admit point l'oiseau qui capitula.
Il murmurait: France! et mangeait, quand même ...
Et puis, d'un seul coup, son cœur éclata!

Paul Reboux et Charles Müller, A la manière de..., Les Cahiers Rouges, Grasset, 1998.

mardi 8 décembre 2009

Œufs interdits à Rennes

En entendant parler de "grève des chômeurs", monsieur Qui-c'est-qui-paye et madame Ça-nous-coûte-cher ont bien ricané au bout du comptoir.

Et puis le monsieur a demandé à Pierrot de leur remettre "la même chose".


Paris, samedi 5 décembre 2009.
(Photo Flo Py)

Pourtant, je suis convaincu que ces deux amoureux de bonne soupe et de beau langage n'ignorent pas que "grève" et "chômage" ont quasiment échangé leurs significations. Ils savent que le mot "grève" dérive du nom de la place parisienne, sise vers l'actuel Hôtel de Ville, où se rassemblaient les ouvriers sans emploi en quête d'un travail, et que "être en grève" (au sens ancien) signifiait "être au chômage" (au sens moderne).

Ils savent aussi, ces ricaneurs, que c'est probablement à partir de 1848 que le mot "grève" a désigné un arrêt volontaire de travail, dans un but revendicatif, ou même révolutionnaire et que, de manière éphémère, on a dit que l'on mettait le patron "en grève", pour exprimer qu'en abandonnant son poste de travail, on l'envoyait faire du recrutement parmi les loqueteux en place de Grève.


La place de Grève sur le plan de Bâle,
ou plan de Truschet et Hoyau (circa 1552
)

Dans un pays dont le président se vantait il y a quelque temps d'avoir rendue invisibles les grèves des travailleurs, il est évident qu'une "grève des chômeurs", pour se faire entendre, doit au moins recourir au degré zéro de l'expression publique: la manifestation.

La journée du samedi 5 décembre devait ainsi comporter un certain nombre de cortèges, à Paris et en régions.

La manifestation parisienne, dans laquelle la préfecture a parcimonieusement dénombré 1400 personnes, a rassemblé entre 4000 et 5000 participants, selon mes sources qui, sans vouloir me vanter, sont très fiables.

Rennes, samedi 5 décembre 2009.
(Photo Benjamin Keltz et Pierrick Sauvage)

A Rennes, les 500 personnes qui se sont réunies, vers 15h, à l'appel de l'assemblée régionale des chômeurs et précaires en lutte, se sont d'abord trouvées devant le mur formel d'une interdiction de manifester, et les murs plus concrets de compagnies de CRS en ordre de gazage et matraquage.

Selon le Mensuel de Rennes:

Motif avancé : «aucune déclaration n’a été faite en préfecture et la techno-parade a lieu au même moment.» Officieusement, les forces de l’ordre craignent un Poitiers bis où des militants d’extrême gauche avaient ravagé le centre-ville.

Le motif officieux n'est là que pour corroborer une rumeur qui avait déjà été insinuée dans la presse quelques jours auparavant.

On notera que les relations parues dans les journaux locaux ne signalent ni dégradations, ni casse, mais plutôt une stratégie de blocage systématique de la part des forces de l'ordre, avec sa conséquence:

Les premières échauffourées naissent. Une pluie d’œufs remplis de peinture noire et d’huile de moteur tombe sur les forces de l’ordre. Les policiers contiennent la foule et usent parfois de leur tonfa et de gel lacrymogène pour éloigner les militants les plus énervés.

Nous retrouverons ces "œufs" patiemment remplis...

Policiers en danger usant de leur insecticide,
avec discernement.


Vers 17h, les derniers manifestants, une centaine, tentent de rejoindre une salle promise dans la maison des associations.

Selon le communiqué de l'assemblée régionale des chômeurs et précaires en lutte, mis en ligne le samedi soir, l'accès à cette salle leur aurait été refusé par "la responsable des lieux", sur "l'ordre de la mairie de Rennes"*.

C'est à ce moment qu'on put assister à l'intervention des ultimes sauveurs de l'ordre public, un groupe de jeunes gens musculeux appartenant à la brigade anti-criminalité qui, après tabassage tous azimuts, procédèrent à quatre interpellations.

Placés en garde à vue, les quatre manifestants interpellés ont été libérés hier soir. Selon Ouest-France, le parquet avait décidé de les faire juger en comparution immédiate pour violence sur policiers. Ils ont décidé de demander un délai pour préparer leur défense. Le procès est fixé au 18 janvier 2010.

Une centaine de personnes étaient là pour les accueillir, "malgré le froid, la pluie et surtout les pressions humiliantes des flics", ainsi que l'indique un témoin.

Dans les charges retenues contre les personnes arrêtées reparaissent les curieux "œufs" offensifs:

L'accusation reproche aux prévenus des violences contre les policiers qui contenaient la manifestation des chômeurs et précaires. Des œufs d'encre noire, contenant un produit visqueux et toxique, ont été jetés sur les forces de l'ordre. «C'est un liquide corrosif qui a provoqué des brûlures, expose le procureur. Des policiers ont dû être transportés au CHU de Pontchaillou.» Des analyses sont en cours pour savoir ce que contenaient exactement les œufs.

Le complément d'information demandé par la défense a, bien sûr, été rejeté par le tribunal.

J'ignore si monsieur Hortefeux envisage d'interdire les œufs dans les manifestations.


* Le vendredi 27 novembre, la mairie de Rennes avait fait évacuer le chômeurs et précaires qui occupaient une partie de ses locaux. La police municipale, assistée de la BAC, avait fait ce "travail".

Hier soir, le maire de Rennes s'est encore livré à un exercice démocratico-sécuritaire assez douteux, lors de la réunion du conseil municipal. On pourra en lire le compte-rendu sur Ouest-France.

L'intervention que chômeurs et précaires n'ont pu faire est en ligne sur le site du CIP-IDF.

dimanche 6 décembre 2009

Alain Badiou, ma vie, son œuvre

Chaque soir que Dieu fait - et Il sait qu'il en fait, le Bougre ! -, avant de livrer ma raison au sommeil qui engendre ces monstres dont mon analyste est si friand, je me livre, en me brossant désespérément les dents, à un examen critique de ma conscience, elle aussi entartrée. Cette procédure, que les bons pères de l'Église ont nommée "examen de conscience", est une règle de vie qui est attestée, m'a-t-on dit, chez les adeptes de Pythagore, et n'a, en son principe, rien à voir avec les onctuosités vaticanes.

Ordonques, ayant terminé dans la journée d'hier la lecture de l'Eloge de l'amour, d'Alain Badiou avec Nicolas Truong, publié aux édition Quai Voltaire (Flammarion, 2009), je tentai de récapituler les diverses rencontres que j'avais pu avoir avec l'œuvre du singulier maoïste platonicien que les éditeurs semblent s'arracher depuis l'élection de monsieur Nicolas Sarkozy.

Après bilan, j'ai pris la grave décision de consacrer les premières années de ma retraite bien méritée à l'étude sérieuse de la pensée de cet étonnant personnage.

J'ai des lacunes...

Portrait d'Alain Badiou avec toute sa barbe.

Mon premier contact avec l'œuvre d'Alain Badiou fut tout à fait désastreux.

Au tout début des années soixante dix, un de mes condisciples, qui rivalisait avec moi pour se la jouer intello encyclopédique, me signala Le concept de modèle, d'Alain Badiou, qui se présentait comme Introduction à une épistémologie matérialiste des mathématiques, que l'éditeur François Maspero avait publié en 1969, dans une série de monographies issues du fameux "cours de philosophie pour scientifiques" organisé par Louis Althusser à l'Ecole Normale Supérieure de le rue d'Ulm.

Je fus très mortifié par mon essai de lecture de ce petit livre.

Il est vrai que j'y découvrais la logique mathématique, et dans sa version la plus contemporaine, avec pour guide un jeune philosophe à la rigueur redoutable.

J'avais beau faire semblant, je n'y comprenais rien. De rien.

Très rapidement, je trouvais le moyen de me fâcher idéologiquement avec le camarade qui m'avait conseillé cette lecture, lui faisant savoir que je n'avais nullement l'intention de me faire donner des leçons de mathématiques par un normalien maoïste.

Je me prétendais anarchiste, et j'avais ma dignité.

Portrait d'Alain Badiou sans sa barbe.

Comme je suis d'une nature très rancunière, je me détournai des écrits d'Alain Badiou pour plus d'un quart de siècle.

Je dois dire que cela n'a pas trop entravé sa production.

Au milieu des années 90, c'est un ancien trotskiste à peine repenti, mais à l'esprit large, qui, à force de me tanner, comme ils savent si bien le faire, finit par me persuader de lire Ahmed philosophe, suivi de Ahmed se fâche, publié en 1995 chez Actes Sud-Papiers.

Ahmed philosophe rassemble "vingt-deux petites pièces pour les enfants et pour les autres":

S'avançant masqué sur le théâtre, avec quelquefois un complice involontaire, Ahmed philosophe pour que l'enfance soit avertie, et devienne prodigieusement subtile. par de brèves scènes, des histoires à dormir debout, des farces antiques, des inventions de la langue et du corps, il anime sur scène le hasard et l'infini, la morale et l'événement, la cause et l'effet, la poésie, Dieu, le multiple, le sujet, la nation...

Je m'empressai de lire en cachette la farce en trois actes, Ahmed le subtil, parue en 1994, chez le même éditeur, et envisageai le jumelage de Trifouillis-en-Normandie avec la cité de Sarges-les-Corneilles dont Ahmed est citoyen.

Portrait d'Alain Badiou en affiche de théâtre
(reprise de la pièce en 2006)

Ces années-là, je me risquais à faire quelques exposés, en artiste invité, dans le cadre d'une unité de valeur de philosophie.

L'une de mes auditrices libres, après une série que j'avais consacrée aux réflexions sur le concept de nombre menées par les mathématiciens de la fin du XIXème siècle, m'orienta vers Le Nombre et les nombres, paru en 1990 aux éditions du Seuil.

Ma rancune envers Alain Badiou avait perdu de son mordant, et je pus enfin avoir une petite idée de son travail philosophique, dans un domaine que je venais justement d'arpenter en boitillant un peu.

Je conseillerais volontiers à tous les mathématiciens soucieux de réfléchir à leur pratique de se pencher sur les pistes ouvertes par cet empêcheur de penser en rond:

Le nombre n'est ni un trait du concept, ni une fiction opératoire, ni une donnée empirique, ni une catégorie ou transcendantale, ni une syntaxe, ou un jeu de langage, ni même une abstraction de notre idée de l'ordre. Le Nombre est une forme de l'Etre. Plus précisément, les nombres que nous manipulons ne sont qu'un infime prélèvement sur la prodigalité infinie de l'Etre en Nombres.

Portrait d'Alain Badiou parmi le nombre.

Depuis 2003, Alain Badiou donne régulièrement livraisons de ses réflexions "métapolitiques" sur des "circonstances désastreuses" de l'actualité.

Circonstances, 1. Kosovo, 11 Septembre, Chirac/Le Pen (Lignes & Manifeste, 2003), commença de raviver l'animosité de ses adversaires du monde médiatico-intellectuel. Circonstances, 3. Portées du mot «juif» (Lignes & Manifeste, 2005), fut pour eux l'occasion d'ouvrir contre Badiou un procès public en antisémitisme où s'illustra le procureur Eric Marty, intellectuel français.

Mais c'est Circonstances, 4. De quoi Sarkozy est-il le nom ? (Nouvelles Éditions Lignes, 2007) qui allait vraiment le "lancer" médiatiquement. En quelques mois, Alain Badiou devint le "gourou de l'antisarkozie", pour reprendre un titre de Saïd Mahrane dans Le Point.

Alain Badiou se prête d'ailleurs d'assez bonne grâce au jeu. On le retrouve dans la presse, on l'entend à la radio, on le voit à la télé, répondant avec une sainte patience aux éternelles mêmes critiques et objections...


Portrait d'Alain Badiou en vedette médiatique.

Alain Badiou se donne même en spectacle.

Le programme du Théâtre des idées du festival d'Avignon 2008 annonçait pour le 14 juillet, un Eloge de l'amour, avec Alain Badiou et Nicolas Truong:

Qu’il soit réduit à la biologie des passions ou dilué dans l’individualisme relationnel, l’amour est menacé de toutes parts. Or l’amour est un événement qui, tout comme l’art ou la révolte, fait irruption dans la réalité et en rompt la banalité pour ouvrir à la différence, à la rencontre avec la possibilité du “Deux”. Une arme politique aussi, qui doit être sauvée et réinventée.

On peut lire la belle méditation sur "la scène du Deux" que le philosophe donna ce jour-là. Elle constitue un irremplaçable prélude à la philosophie:

Je vous le dis, jeunes gens: qui ne commence pas par l'amour ne saura jamais ce que c'est que la philosophie. (Platon, République, livre V, dans la version d'Alain Badiou)

Portrait d'un peu de philosophie d'Alain Badiou
Vivement la retraite !




PS1: Le concept de modèle, introuvable depuis une trentaine d'années, a été réédité en octobre 2007 chez Fayard, avec une nouvelle préface.

PS2: Une réédition de La Tétralogie d'Ahmed, comprenant Ahmed le Subtil, Ahmed philosophe, Ahmed se fâche et Les Citrouilles, est annoncée, pour janvier 2010, par Actes Sud, dans sa collection de poche Babel.

PS3: Le Nombre et les nombres est sans doute devenu introuvable.

PS4: Saïd Marhane, dans son article du Point, décrit Badiou avec "un pull jaune qu’on ne trouve plus dans le commerce". C'est faux: je peux lui indiquer des adresses, s'il y tient, parce que moi, voyez-vous, j'ai les mêmes pulls que Badiou. C'est à cela qu'on me reconnaît.

PS5: Alain Badiou annonce avec constance et insistance "une 'traduction' intégrale très particulière" de la République de Platon. Soyons patients...