vendredi 4 février 2011

Logique de la déchéance

J'aime assez, je l'avoue, imaginer les trépignements sur talonnettes de notre bon président à l'annonce de certains désagréments. Cela ne me prend pas beaucoup de temps, une demi-minute tout au plus, mais cela me permet de commencer la journée dans un état de suave béatitude.

Les motifs de déconvenues ne manquent pas actuellement pour le chef de l'État, comme si tout le monde se liguait pour lui faire de la peine.

Même les sénateurs, jadis si respectueux, ne veulent plus voter, ne serait-ce qu'à reculons, les mesures proposées :

Le Sénat a infligé jeudi un revers au gouvernement en refusant l'extension de déchéance de nationalité à certains meurtriers de représentants de l'autorité de l'État, une mesure phare du projet sur l'immigration, préconisée par Nicolas Sarkozy.

Par 182 voix contre 156, les sénateurs ont repoussé cette disposition annoncée, à grand renfort de roulement de mécaniques, par monsieur Nicolas Sarkozy dans un discours à grand spectacle sécuritaire prononcé, l'été dernier, à Grenoble.

Il était prévu d'étendre la déchéance de nationalité aux personnes ayant acquis la nationalité française depuis moins de 10 ans et qui ont été reconnues coupables d'un crime à l'encontre de personnes dépositaires de l'autorité de l'État. A l'automne, monsieur Éric Besson avait fait au mieux pour introduire cette mesure dans le projet de loi "relatif à l’immigration, à l’intégration et à la nationalité". En première lecture, les dévoués députés avaient voté pour, sans trop d'états d'âmes. Et la commission des Lois du Sénat en avait, la semaine dernière, accepté le principe, mais en avait limité la portée, la liste des "dépositaires de l'autorité publique" se réduisant aux magistrats et aux forces de l'ordre.

Les sénateurs ont refusé d'instaurer "l'idée qu'il y a deux catégories de Français" et de rompre "avec tous les critères d'égalité de la République", sans hésiter à évoquer de manière explicites les références qui s'imposent :

Nathalie Goulet a pris la parole de façon plutôt solennelle pour les sénateurs centristes: "c'est le régime de Vichy qui a inventé la dénaturalisation !", a-t-elle déclaré en racontant comment sa famille, à qui le régime de Pétain a retiré la nationalité française en 1941, avait été parmi les premières à être déportée vers Auschwitz.


On sait pourtant que c'était une mauvaise question.

En l'absence de monsieur Brice Hortefeux, c'est le ministre en charge des collectivités territoriales, monsieur Philippe Richert, qui représentait le gouvernement.

Manifestement peu en forme, il a mollement indiqué :

"On n'est pas en train d'inventer la déchéance de nationalité, elle existe déjà !"

Et, implicitement, il a reconnu l'inutilité de la mesure, avant d'asséner son ultime argument :

Soulignant que sur les 90.000 personnes qui acquièrent chaque année la nationalité par naturalisation, bien peu seraient concernées par la mesure, M. Richert a fait valoir qu'il n'était pas "illogique que quand une de ces personnes se retourne, par meurtre, contre le symbole de cette autorité de l'Etat, on puisse lui retirer sa nationalité".

Cet appel à la logique est assez intéressant.

D'autant plus qu'on le retrouve dans la réaction du ministre de l'Intérieur et des Expulsions vers l'Extérieur :

Dans un communiqué publié à l'issue du vote, Brice Hortefeux a aussi estimé qu'il n'y avait "rien de scandaleux ni de choquant à ce que le gouvernement, sur avis conforme du Conseil d'Etat" propose cette mesure. "Il ne s'agit de rien d'autre que de tirer les conséquences logiques d'un acte qui, par sa nature même, met son auteur en dehors de la communauté nationale", a-t-il ajouté.

Il faut admettre qu'a dû se développer, dans l'entourage intellectuellement si fertile du président de la République, une conception non-standard de la logique, qui nous échappe encore partiellement. Car en suivant le fil des propositions "logiques" ou non-"illogiques" de nos deux ministres, on arriverait, en bonne logique classique, à établir, en corollaire, qu'un de-souche né de-souche de chez de-souche ad infinitum, tel que je le suis, serait plus autorisé, en droit, à assassiner, si le besoin s'en faisait sentir, un juge ou un policier, que son voisin naturalisé depuis moins de dix ans...

Or cela m'étonnerait fort que monsieur Hortefeux ne trouve "rien de scandaleux ni de choquant" dans cette proposition...

jeudi 3 février 2011

Départ d'un train en gare d'Anduze

Les fidèles lecteurs de la Vie du Rail savent que l'art cinématographique doit beaucoup à l'existence du chemin de fer.

Une vidéo assez récente, tournée dans une gare des Cévennes, confirme avec éclat la justesse de cette remarque :



On voit que ce petit film entremêle avec beaucoup d'élégance de nombreuses références aux grands classiques ferroviaires du septième art, de L'Arrivée d'un train en gare de La Ciotat (1895) à Ceux qui m'aiment prendront le train (1998), en passant, évidemment, par La Bête humaine (1938).

Mais c'est la prestation très remarquée d'un beau cow-boy post-moderne dégainant sa gazeuse qui a fait tout le succès de ce court-métrage.

Action !

L'idée de départ est due au très créatif monsieur Max Roustan, député-maire UMP d'Alès, et président de la Communauté d'agglomération du Grand Alès. Il souhaitait agrémenter la cérémonie de présentation de ses vœux d'un petit voyage touristique et il décida d'emprunter, avec quelques invités, le train à vapeur des Cévennes. Un certain nombre d'habitants et d'élus de la communauté de communes Autour d'Anduze (2C2A), que monsieur Roustan aimerait bien rattacher à "son" Grand Alès, a ressenti ce scénario "comme une provocation", et décidé d'en perturber le déroulement en bloquant symboliquement le petit train touristique dans leur gare.

Le début du film rend assez bien l'ambiance pacifique et plutôt bon enfant de cette action de protestation. Les antagonistes s'ignorent ou se saluent, discutent ou se coupent la parole, mais n'échangent ni invectives ni torgnoles...

Le blocage de la voie de chemin de fer est ensuite mis en scène de manière assez allégorique, avec un bel ordonnancement en première ligne de figurants portant l'écharpe tricolore et un harmonieux regroupement de têtes chenues en seconde ligne. Une pancarte brandie accentue la juste symétrie de la scène, et quelques slogans meublent le fond sonore.

Un gradé de la gendarmerie vient saluer les élus de premier rang. On ne décèle aucune animosité dans cette poignée de main.

L'un des élus présents sur les rails, monsieur Alain Beaud, maire PS de Saint-Sébastien-d'Aigrefeuille et président de la 2C2A, raconte :

Les gens étaient rassemblés devant la locomotive. Le commandant de la gendarmerie d'Alès, Frédéric Warion, vient à notre rencontre et nous demande nos intentions, ce qui est traditionnel. Nous lui disons que nous ne souhaitons pas empêcher le train de partir, simplement manifester notre mécontentement en lui donnant un retard, de l'ordre de cinq à quinze minutes. Quand ce délai serait écoulé, on lui dit qu'il vienne nous prendre par le bras, on s'écarterait alors. Ce message est passé aux manifestants, qui attendent.

"Et subitement", notre beau cowboy (car c'était lui...), sans sommation, "se met à gazer tout le monde".

Quelque chose s'est détraqué dans la mise en scène, et l'on voit un officier de gendarmerie qui se lance dans un numéro d'acteur dépassant largement son rôle... S'ensuivra une séquence lamentable de bagarre mal réglée, avec des scènes de violence réglementaires mais inutiles, et des figurants en uniforme apparemment surpris par le cours pris par les événements et incapables d'improviser autre chose que des coups de matraques.

Il est assez instructif, sur cette intervention du commandant, de prendre l'avis de professionnels. Le sujet ayant été proposé sur le Forum Gendarmes & Citoyens, on peut y lire un bon nombre de réactions. Malgré la très grande modération de ce forum, la prudence des intervenants, et le fait que beaucoup paraissent, dans la réflexion et l'expression, plus gendarmes que citoyens, il semble que l'action du chef d'escadron ait été assez généralement désapprouvée, ne serait-ce que comme "lamentable gestion d'une manifestation pacifique" (sic). Au fil des pages, vous verrez s'imposer la volonté, dans les commentaires, de faire la part des choses non montrées sur la vidéo, et surtout la volonté de ne pas dégrader l'image de l'institution.

Encore quelques pages et la discussion ne tournera plus qu'autour de ce que veulent cacher les deux montages qui ont été mis en ligne par Edmond Zimmermann, quitte à l'accuser d'avoir procédé à une sournoise manipulation. Si j'en crois ce qu'il en dit dans son blogue du Reboussier, ses adversaires ne s'en privent pas... Contacté par des journalistes du Monde, Edmond Zimmermann leur a assuré qu'il allait déposer, chez un huissier, les rushes de sa vidéo afin qu'ils soient "à la disposition de la justice". Il ajoutait :

"Il y a au total une vingtaine de minutes de bande, j'ai coupé parce que c'est trop long mais il n'y a rien qui permette de tricher ou qui montre des violences quelconques."


La seconde grande vedette du jour.
(Photo : Train à Vapeur des Cévennes.)

Il ne semble pas que la maréchaussée ait été prise à partie par les manifestants. Le gendarme cévenol est peut-être placide, mais s'il se sent, à tort ou à raison, attaqué, ou débordé, il réplique. Les images diffusées le montrent amplement. Or jusqu'au geste technique du commandant, tout le monde reste bien tranquille...

Les zimportantes personnalités - "une vingtaine d'élus, qui étaient attendus par du public à la salle des fêtes de Saint-Jean-du-Gard" -, qui se trouvaient dans le train, auraient-elles été menacées d'autre chose que d'un retard dans leur précieux timing ?

C'est ce qui semble s'insinuer dans cette insistance à signaler le caillassage du train et les dégradations subséquentes de "la locomotive, qui est classée monument historique".

Admettons que des jets de pierres aient pu avoir lieu hors-champ, après la montée en voiture des personnalités et le départ du train. Admettons même que ce vilain sournois d'Edmond Zimmermann les ait coupés au montage... On peut alors se demander ce que faisaient les gendarmes, bras croisés sur le quai, au lieu de courser les voyous caillasseurs et de protéger le "monument historique".

Quant à ce qui a suivi l'action du chef d'escadron, cela semble n'être que la conséquence de ce geste inadmissible.

Il n'y a pas que des moutons dans les Cévennes.


PS : Le Monde nous apprend ceci :

Le directeur général de la gendarmerie nationale a demandé jeudi l'ouverture d'une enquête administrative de l'inspection générale de la gendarmerie. Il s'agit de faire "toute la lumière" sur la manifestation du 21 janvier au cours de laquelle des participants disent avoir été victimes de violences de la part des gendarmes (...). Par ailleurs, un élu socialiste, ayant participé aux manifestations, affirme que 30 plaintes seraient en préparation.

Et dans Libération, on peut lire ce témoignage :

«C'était une manière symbolique d'exprimer notre mécontentement. Un coup médiatique. On voulait juste retarder le train, rien de plus», raconte Louis Julian. Un commandant de la gendarmerie a intimé l'ordre aux manifestants de regagner le quai. «Ce que j'ai fait. Et là, d'un coup, sans sommation, le commandant a sorti un aérosol de lacrymo et a aspergé les gens à bout portant. Il y avait des personnes âgées, des enfants, c'était très violent. A un moment, le commandant a fait tomber l'aérosol à mes pieds, j'ai tenté de le ramasser pour le jeter au loin. Trois ou quatre gendarmes m'ont alors ceinturé et m'ont balancé six ou sept coups de poings dans la figure», poursuit-il.

Enfin, lemonde.fr a mis en ligne toutes les images enregistrées par Edmond Zimmermann, et détaille le témoignage de Louis Julian.

mercredi 2 février 2011

L'Europe face aux envahisseurs

Avec beaucoup d'humanité, monsieur Brice Hortefeux a su renouer les fils du dialogue social avec les compagnies de CRS qui menaçaient de prolonger inconsidérément des grèves de la faim à peine commencées. Il y avait urgence : les carapaces dont s'affublent ces indispensables auxiliaires de sécurité ne sont pas, comme on sait, en matériaux très rétractiles, et il aurait été fort coûteux de renouveler l'équipement de nos remparts républicains affectés de cette inévitable fonte lipo-musculaire qui suit les jeûnes prolongés.

C'est donc avec l'esprit libre, tout à la satisfaction du devoir accompli, que le ministre de la police et des expulsions a pu se présenter, ce mercredi, devant les sénateurs pour "faire le point sur son action depuis 2008" et défendre le projet de durcissement du "dispositif" de lutte contre "l'immigration clandestine" initié par son "collègue", monsieur Éric Besson.

Vous trouverez une partie de ses notes de travail dans l'article de Jean-Marc Leclerc, dans le Figaro, accompagné d'une "infographie" à l'usage des amateurs de ces chiffres qui sont présumés faire une politique.

Un tel bilan devrait vous émoustiller...

Cette nouvelle loi est, on le sait, présentée comme "la transcription en droit français de décisions prises (...) au niveau [européen]", en 2008, sous l'impulsion de monsieur Hortefeux, alors ministre de notre identité menacée. Ce "pacte européen sur l'immigration et l'asile" n'était lui-même que la "transcription" en technolangue communautaire de toutes des xénophobies du vieux continent.

Xénophobies de tous les pays, unissez-vous !

Pour bien montrer aux sénateurs quels dangers menacent l'Europe aux trop anciens parapets, on pourrait suggérer à notre ministre des fortifications réelles ou virtuelles de faire état de ces trois envahisseurs mongols qui sont parvenus jusqu'à Rennes, malgré la très grande vigilance communautaire.

Ils ont respectivement 13 ans, 2 ans et un mois. Leur mère est morte d'épuisement le 4 janvier, à 34 ans, et leur père est en rétention aux Pays-Bas.

Et, bien sûr, ça fait peur...

Un grand frisson d'indignation devrait parcourir les rangs de la haute assemblée, si soucieuse des deniers publics, en apprenant que le petit dernier, né prématurément à la mort de sa mère, est encore hospitalisé à Rennes, aux frais du contribuable...

Un petit malin, assurément.

Alta Ming, à la place que lui a accordée l'Europe.
(Photo : Le Mensuel de Rennes.)

L'histoire de ces trois redoutables envahisseurs, de leur mère et de leur père, on peut la lire sur le site du RESF, dans un communiqué daté du 27 janvier :

Amarjargal GANAA et Alta MING, un couple de Mongols, demandent l’asile aux Pays-Bas en 2007. Déboutés, ils rejoignent la trop longue cohorte des réfugiés sans papiers. Leur fils Ulaaka (né en 1997) les rejoint. En juillet 2008, nait à Rotterdam un second enfant, Amarbayasqalan. Alta Ming est arrêtée le 25 juin 2010 et placée en centre fermé aux Pays-Bas. Le 28 octobre, le père, Amarjargal GANAA est également arrêté. Enceinte et malade, Alta est libérée le 20 novembre 2010. Les autorités néerlandaises lui donnent 48 heures pour quitter le pays. Amarjargal GANAA est maintenu en rétention pendant que sa femme et ses enfants sont chassés. Ils se réfugient en France, à Rennes, où vit une petite communauté mongole.

Hébergés tant bien que mal par leurs compatriotes, dormant parfois dans la rue, Alta et ses enfants sont brinqueballés d’hébergements d’urgence en hôtels miteux. Elle s’épuise. Le 4 janvier, elle décède à l’hôpital de Rennes, à l’âge de 34 ans. L’enfant qu’elle porte peut être sauvé. Prématuré, il est encore hospitalisé. Les deux aînés sont recueillis provisoirement par une famille mongole sous le contrôle de l’ASE. Le plus grand est scolarisé au Collège des Hautes Ourmes à Rennes.

Leur père, Amarjargal GANAA, a été présenté le 18 janvier à un juge néerlandais qui a décidé la prolongation de sa rétention. Il exige un document attestant la paternité pour le libérer !

Hier, un article de Libération nous apprenait qu'Amarjargal Ganaa avait pu téléphoner, depuis son centre de rétention, à la famille d’accueil de ses enfants et avait annoncé que le ministère de l’Intérieur néerlandais acceptait qu'il se rende en France à condition que son homologue en soit d'accord...

Cette information a été confirmée par un article du Mensuel de Rennes, et par un nouveau communiqué du RESF :

Le ministère de la justice néerlandais vient d’informer l’avocat de M. GANAA que les autorités françaises avaient donné leur accord pour le transfert en France de ce père de famille mongol de trois enfants, lundi prochain 7 février. Cette information a été confirmée par l’ambassade des Pays-Bas.

RESF et tous les soutiens de la famille Ganaa se réjouissent de cette première victoire qui démontre une nouvelle fois que, seules, la solidarité et la mobilisation peuvent avoir raison de l’inhumanité des décisions prises par l’application de politiques européennes de l’immigration qui oublient que, derrière les chiffres et les dossiers, ce sont des vies humaines, des familles que l’on broie.

Toutefois, cette avancée ne saurait être considérée comme une victoire complète, car le transfert sur le territoire d’Amarjargal Ganaa ne nous donne aucune garantie quant à sa libération et à l’obtention d’un titre de séjour. Les autorités néerlandaises le remettront lundi aux autorités françaises qui, seules, décideront de son statut sur le sol français et, donc, de celui de ses enfants, dont le plus jeune, 1 mois, est toujours hospitalisé.

On comprend bien que nos autorités peuvent encore estimer que cette famille d'envahisseurs mongols a "vocation à" être placée en centre de rétention avant son expulsion vers la Mongolie.

En quelques jours, on doit bien pouvoir équiper le CRA de Saint-Jacques de tout ce qu'il faut pour accueillir un prématuré dans sa bulle...

mardi 1 février 2011

L'héroïsme selon Joffrin

Si la joffrinade d'hier était savoureuse, celle d'aujourd'hui dépasse toutes les prévisions. Elle s'intitule Héroïsme, compte 258 mots et 1555 caractères, et s'ouvre par une référence à Vladimir Ilitch Oulianov, que monsieur Laurent Joffrin a sans doute très peu lu, mais dont il aime beaucoup citer quelques platitudes à l'occasion :

Lénine avait raison, qui s’y connaissait un peu en la matière : quand ceux d’en bas ne veulent plus et que ceux d’en haut ne peuvent plus, la révolution triomphe.

Vous aurez deviné qu'il ne faut pas manquer de lire ce court morceau de prose française où le patron de Libération se mue en chantre de la "révolution d'Égypte (...) en marche", ce "raz-de-marée de la liberté [qui] balaie les séides du raïs comme jadis la mer Rouge avait noyé ceux de Pharaon".

Certes, notre roué éditorialiste bémolise quelque peu son propos, mais ces réserves sont balayées par le tempétueux souffle lyrique de sa péroraison :

Mais l’heure n’est pas aux lugubres prophéties, qui sont depuis des semaines démenties avec gloire par l’insurrection des peuples. L’heure est à la célébration de l’héroïsme populaire, qui fait trembler les tyrans et basculer l’Histoire. Une grande lumière vient soudain d’Orient. Nous assistons à un lever de soleil.

L'héroïsme de monsieur Laurent Joffrin, qui probablement s'y connaît très peu en la matière, consiste surtout, pour l'instant, à braver le ridicule.


Quelque chose de Lénine, en plus flamboyant.

lundi 31 janvier 2011

Rions un peu en attendant la retraite

Sur un coup d'inspiration subite qui ressemblait à un fort coup de vent, j'ai décidé vendredi d'occuper mes loisirs à préparer mon dossier de demande de départ à la retraite.

Dans mon cas, c'est une occupation à plein temps, et j'ai donc dû me tenir à l'écart de ce blogue pendant cette période d'intense activité cérébrale. J'en sors dans un état proche de celui que l'on prête à ce pauvre monsieur Chirac.

Autoportrait du blogueur en pleine reconstitution de carrière.
(Photo : AFP/Patrick Kovarik.)

Pour me replonger dans le flux tourmenté de l'information, j'ai prudemment avancé un orteil (le gros) dans la petite flaque commise par le bon monsieur Laurent Joffrin, dans le Libération du jour.

Il s'agit d'un court éditorial, subtilement intitulé Ramsès et Ubu, qui commence par une histoire drôle :

Une blague a longtemps couru au Caire. Depuis Nasser, chaque raïs est remplacé par un raïs plus bête que lui. Et pourquoi Moubarak est-il encore en place ? Parce qu’il n’a trouvé personne de plus bête que lui.

Cette "blague", en réalité, n'est pas du tout cairote...

Monsieur Laurent Joffrin ne fait ici qu'adapter une historiette que l'on se raconte volontiers aux abords de la machine à café dans les locaux même du quotidien qu'il dirige :

"Depuis Serge July, chaque directeur de Libé est remplacé par un directeur plus bête que lui. Et pourquoi Laurent Joffrin est-il encore en place ? Parce qu’il n’a trouvé personne de plus bête que lui."

Notre éditorialiste poursuit en annonçant qu'"apparemment, cette difficulté est aujourd’hui levée"...

Dans le cas de Libé, on y songe.


Avec lui, la blague pourra continuer.

Le papier de monsieur Joffrin, malgré son humour léger, m'ayant flanqué un mal de crâne d'anthologie, je me suis orienté vers le site du Monde, où m'attendait un article très rafraîchissant, signé de l'énigmatique Le Monde.fr avec AFP.

Avec une remarquable économie de moyens, ce rédacteur anonyme, qui est peut-être une rédactrice, a réussi à faire éclore sur mon visage las, raviné par la douleur céphalique, une ombre de sourire.

Je me permets de vous le conseiller, cela doit être tout aussi efficace sur la déprime du lundi.

L'article s'intitule :

Les CRS dénoncent un "déni de dialogue social"

Et il est illustré par une photo présentant "Des CRS, alors qu'ils protégeaient un dépôt pétrolier contre les blocages, à Caen, le 19 octobre".


Les CRS, experts en dialogue social.
Photo : AFP/Kenzo Tribouillard.)

jeudi 27 janvier 2011

... et fiers de l'être

La ville de Tours, en Indre-et-Loire, est bien connue pour ses rillettes, un peu moins grasses que celles du Mans, dans la Sarthe, et ses congrès historiques qui sont incomparables.

Le dernier en date était celui du Front National, où l'on put voir le vieux lion de Saint-Cloud laisser la présidence du parti à sa propre fille, madame Marine Le Pen.

Au lieu de se réjouir de la présence dans leur bonne ville de tant de personnalités, quelques milliers de personnes avaient tenu, le 15 janvier, à marquer leur désaccord avec les idées frontistes. Malgré (ou à cause de) la présence imposante de forces de sécurité, des incidents ont éclaté entre celles-ci et, nous dit-on comme d'habitude, "des militants d'extrême-gauche, qui s'étaient glissés parmi les manifestants, selon une source policière". Vingt-deux personnes ont été interpelées.

Vue d'un accès au centre des congrès de Tours.
(Photo du 14 janvier, par Alain Jocard/AFP.)

Mardi dernier, monsieur Jean Germain, maire de Tours, avait invité "tous les coordinateurs de l'imposant service d'ordre mis en place autour de cette manifestation à hauts risques". Il tenait absolument à "saluer l'efficacité du dispositif de sécurité coordonné par la préfecture et « la collaboration exemplaire » entre les différents services de la police, de la gendarmerie, de la ville et de l'État". On voit que monsieur Germain est un socialiste moderne, tout à fait décomplexé, et qui n'a pas peur des mots dans lesquels on pourrait entendre de douteuses connotations...

Monsieur Joël Fily, préfet d'Indre-et-Loire, a tenu a impressionner les journalistes en précisant que "la préparation de l'événement avait débuté dès le mois de septembre" et que, pendant trois jours, près de 500 figurants avaient participé à ce "déploiement de forces aussi « robuste » que « dissuasif »"qui "n'avait qu'un seul but : protéger les Tourangeaux des casseurs". Il s'est aussi félicité de "l'efficacité du canon à eau" qu'il prétend avoir été "pour la première fois mis en action en France" - affirmation qui semble assez curieuse.

Apparemment ravi de cette fructueuse "collaboration", monsieur Germain "s'est interrogé sur les dispositions à prendre pour l'organisation des manifestations à venir en 2011", mais n'a pas précisé quels mouvements d'extrême droite envisageaient de tenir congrès à Tours dans les mois qui viennent.

Vinci, Centre International de Congrès de Tours.
En choisissant Vinci, on tutoie "l’idée de Génie" !

Les effectifs du "Mouvement dissident pour une Touraine libre et enracinée" sont peut-être, pour l'instant, un peu trop réduits pour tutoyer "l'idée de Génie", mais il ne faut jurer de rien.

Ce groupuscule, qui se réclame d'un étrange syncrétisme fascisant, a tout de même réussi à rassembler 70 participants à sa grande "marche de la fierté tourangelle", dans la soirée du samedi 22 janvier. Au son des tambours et à la lumière des flambeaux, ils ont pu défiler en toute quiétude dans les rues de Tours, derrière banderole et oriflammes, en braillant Les Lansquenets. Avant de se séparer, un fier-à-bras s'est improvisé orateur pour rendre un vibrant hommage à Saint Martin ou Charles Martel - je n'ai pas très bien compris, j'entends assez mal le tourangeau enraciné...

L'implantation locale de ces fiers tourangeaux s'est trouvée confortée, ces derniers temps, par leur vive opposition au projet monumental dit de la "Femme-Loire", et leur active participation dans la polémique qu'il suscite dans la région (voir le dossier de la Nouvelle République).

L'un des appels à pétitionner contre l'implantation de cette sculpture au-dessus du site de Marmoutier s'ouvrait sur cette poétique trouvaille :


Les fiers tourangeaux enracinés ont préféré une autre illustration :


Ce qui prouve que, s'il n'ont pas encore appris à lire, ils maîtrisent déjà très bien le copié-collé à l'aveugle.

mercredi 26 janvier 2011

Primes à la casse

D'après une enquête que je viens d'effectuer auprès d'un échantillon représentatif des enseignants, proviseurs, principaux et adjoints du canton de Trifouillis-en-Normandie, je puis affirmer que la proportion de "désobéisseurs" est beaucoup moins forte parmi les personnels de direction que parmi les personnels des "équipes pédagogiques". On pourra, certes, critiquer ma méthode; mais elle est à peu près aussi scientifiquement fondée que celle du ministère de l'Éducation Nationale qui maintient sa grande évaluation des acquis et/ou des besoins des élèves de CM2 malgré les fuites dûment constatées...

A ces chiffres en béton je pourrais ajouter un certain nombre d'observations personnelles concernant l'extrême "bonne volonté" des chefs d'établissements scolaires et leur remarquable aptitude à mettre en œuvre les instructions officielles. Aucun n'a jamais failli : il suffisait qu'un groupe d'experts dise "Y a qu'à", puis qu'un ministre ou un président affirme "J'veux que" pour qu'ils relayent d'un enthousiaste "Faut qu'on" devant leurs troupes galvanisées.

Ceci est un vrai faucon de chasse.
(Photo Patrick Martin, Tribune de Genève.)

Ce n'est donc pas pour améliorer le fonctionnement caporaliste de la hiérarchie de l'Education Nationale qu'est envisagée la très modique, et plutôt minable, prime d'un maximum de 6000 euros sur trois ans, qui serait prochainement, nous dit-on, attribuée aux chefs d'établissement... Cette indemnité, qui ne représente, à son optimum, même pas l'équivalent d'un treizième mois par an, devrait coûter "11 M d'euros en année pleine, selon le ministère".

Comme il était de passage à la radio, monsieur Luc Chatel en a profité pour faire l'annonce de ce "nouveau dispositif" :

Après un an et demi de discussions, le ministère a proposé aux trois syndicats représentant les chefs d'établissements, qui l'ont accepté, le principe d'un nouveau dispositif de primes comportant, pour la première fois, une part variable, en fonction de résultats.

Il semble que la révélation du ministre ait quelque peu pris au dépourvu les représentants syndicaux :

« Cette annonce est une grande surprise car nous n’avons encore rien signé, réagit Florence Delannoy, proviseur du lycée Fénelon à Lille et membre du bureau national de SNPDEN, syndicat majoritaire chez les personnels de direction. Le seul document que nous avons signé est un protocole d’accord qui met en place un cadre légal de discussions sur les rémunérations, les carrières, le recrutement, la formation ou encore les conditions d’exercice. » Pour cette représentante syndicale, le montant des primes « n’a jamais été abordé », et surtout « rien n’a été discuté concernant les objectifs à évaluer et la manière de les mesurer ».

Si cela bredouille un peu du côté des syndicats (SNPDEN-Unsa, Sgen-CFDT et Indépendance et Direction), on y est, au fond, bien d'accord "sur le principe d’une prime de fonction et de résultats". On semble surtout gêné par le "calendrier" de cette annonce, et l'on pose quelques lignes de défense :

Reste enfin un point sur lequel les proviseurs interrogés se retrouvent : le timing de l’annonce jugé très mal venu. « Compte tenu du contexte actuel de réception des dotations, avec 16 000 suppressions de postes, cette annonce tombe très mal », note Patrick Fournier. « Non, notre prime n’est pas liée à des objectifs de suppressions de postes », tient à préciser Pascal Charpentier.

Mais si tout se passe bien, les réunions prochaines dans les lycées et collèges seront probablement illustrées par de savantes et stimulantes broderies sur les propos du ministre :

"C'est ça un système éducatif moderne, c'est un système éducatif qui se fixe des objectifs, et qui cherche à améliorer ses performances."

Forte allégorie d'un système éducatif prémoderne
qui ne se fixait pas d'objectifs
et ne cherchait pas à améliorer ses performances.
(César, compression, date inconnue.)

Avec ce "nouveau dispositif de primes", nos managers de l'éducation vont entrer dans la modernité et se voir honorés d'une "rémunération à la performance", tout comme dans la "vraie vie" des entreprises.

Assez bons élèves à l'origine, ils avaient déjà bien assimilé le langage de ce nouveau monde, qu'ils avaient fini par parler pratiquement sans accent.

On leur souhaite maintenant d'en connaître tous les emmerdements.

Et l'on souhaite bon courage aux (ex)collègues.