mercredi 13 octobre 2010

Une vie sans importance

Hier, au lieu de rejoindre la grève et les cortèges, nos élus ont continué leur sale boulot législatif:

Les députés ont adopté le projet de loi sur l'immigration, mardi 12 octobre, par 294 voix contre 239. Le groupe UMP a globalement voté pour, à l'exception de douze de ses membres, dont le député des Yvelines Etienne Pinte. Le groupe du Nouveau centre (NC) s'est divisé entre votes pour et abstentions. Les groupes de gauche, qui ont mené bataille contre ce projet, ont voté contre.

Monsieur Éric Besson peut être content de lui, et de ceux qui ont soutenu, amendé et durci son projet. Au nom de la loi, et un peu plus aisément, on pourra continuer à broyer des vies sans importance.

Des femmes, des hommes, des enfants, moins importants que du bétail.

Quelle importance peut bien avoir la vie de Skiffter, cet enfant de 6 ou 7 ans séparé de sa mère a été expulsée mercredi dernier vers le Kosovo ?

Aucune, puisque ses parents sont des "clandestins".

D'ailleurs son histoire est si peu intéressante que les médias ne l'ont pas relayée. Je n'ai pu la découvrir que grâce à la vigilance de Napakatbra (Les mots ont un sens) qui signalait, dans sa revue de presse/web de lundi, un article de Lyon Capitale. Restait à consulter la page du RESF 69, pour essayer d'y voir un peu plus clair. LibéLyon n'a pas été informé, ou n'a pas cherché à l'être...

Les parents de Skiffter sont des Albanais du Kosovo, pays qu'ils ont quitté parce qu'ils y risquaient leurs vies. Leur fils est né en Allemagne, peu de temps avant leur arrivée en France en 2003. Il est maintenant scolarisé à l'école Michelet, dans le 2e arrondissement de Lyon. Il ne faut pas cacher qu'il a des difficultés, mais il faut aussi souligner qu'il va à l’école régulièrement et qu'il est suivi en orthophonie.

Le père et la mère ont tous deux besoin de soins médicaux. Monsieur Berisha, notamment, est atteint d'une maladie qui nécessite un traitement lourd et inaccessible au Kosovo. Malgré cela, toutes les demandes de titres de séjour pour raison de santé ont été refusées.

En septembre, Nusrete Berisha a été arrêtée avec son fils, et ils ont passé 48 heures au Centre de rétention de Lyon. Un juge des Libertés, empêcheur d'enfermer en carré, a ordonné leur libération, mais la préfecture a fait appel de cette décision. Cet appel devait être examiné le 7 octobre. Le 22 septembre, la police est venue arrêter Nusrete à son domicile pour la reconduire au CRA, mais, cette fois, sans son fils. Et comme si la préfecture avait voulu prendre de vitesse la cour d'appel administrative, madame Berisha a été expulsée le 6 octobre...

Selon le compte-rendu de RESF:

L’expulsion a eu lieu malgré les conclusions du rapporteur de la République - que l'avocate a pu consulter dès mercredi après l'expulsion et qui sont favorables à Madame Berisha puisqu'elles estiment que la préfecture "a fait une erreur substantielle en rendant une ordonnance illégale et qu'en conséquence, il devait y avoir injonction faite de délivrer des cartes de séjours au couple Berisha".

Le 7 octobre, "Skiffter et son père étaient présents à l'audience, sous la protection de parents d'élèves et de plusieurs personnes de RESF. Le rapporteur de la République a demandé l'annulation des procédures prises à l'encontre des deux parents, l'attribution d'une autorisation provisoire de séjour, et le réexamen du dossier sous deux mois".

(Il faut maintenant attendre la décision du tribunal.)

Parmi les parents d'élèves, était peut-être présente Véronique qui a tenté d'alerter les "journalistes lyonnais" en leur envoyant un mail, et qui a fini par susciter l'article de Lyon Capitale - où l'on peut constater, à lire les commentaires, que le troll lyonnais a le cerveau aussi consistant que la quenelle locale.

Elle y pose cette question:

Que répondre à un enfant qui cherche le soir des montagnes pour cacher son copain ?

A vrai dire, je ne sais pas...

Mais je me vois mal dire à cet enfant que tout cela n'a vraiment aucune importance.

mardi 12 octobre 2010

Protection de la jeunesse

Certains membres du gouvernement ont cru voir dans la prétendue stabilisation du nombre des manifestants contre la loi sur les retraites une preuve de l'efficacité de la "pédagogie" mise en œuvre par la nébuleuse qui détient le pouvoir. Il leur faudrait reconnaître maintenant leur erreur d'appréciation, car il semble bien que les plus experts d'entre nous dans le domaine de la pédagogie n'apprécient pas celle du gouvernement, et sont en train d'entrer dans ce mouvement d'opposition à une réforme majoritairement désavouée.

Je veux parler, bien sûr, des lycéen(ne)s et étudiant(e)s, qui en connaissent un rayon, en matière de pédagogie à gogo. La plupart d'entre eux/elles a déjà connu deux ou trois révolutions dans la science didactique, et a pu apprécier le savoir-faire de dizaines de pédagogues diplômés. C'est là une expérience qui compte...

Évidemment, la capacité de jugement de ces jeunes concitoyen(ne)s est souvent mise en doute, et souvent par les pédagogues qui ont, partiellement, pour tâche de la développer chez eux/elles. Je me souviens qu'à chaque début de "mouvement lycéen", la salle des professeurs bruissait de supputations sur la durée de la "désorganisation" des cours. On y analysait avec soin la proximité plus ou moins grande des vacances, et on y scrutait avec attention les prévision météorologiques, estimant qu'une bonne "entrée maritime" à trois jours des congés ramènerait au bercail le troupeau égaré. Toutes ces conversations se teintaient d'une ironie plutôt amère, de celle qui, dit-on, règne dans les offices notariaux.

Il faut bien reconnaître que la pédagogie s'accommode très bien d'un certain mépris.

C'est connu, un rien amuse la jeunesse.
(Photo Paris-Normandie, manifestation de Pont-Audemer.)

Faute de pouvoir interdire les manifestations aux mineurs de moins de dix-huit ans, les pédagogues gouvernementaux ou élyséens ont multiplié les avertissements.

Vendredi matin, monsieur Raymond Soubie, conseiller social de l'Elysée (sic), a tenu à faire savoir qu'il jugeait "totalement irresponsable que des adultes en situation de responsabilité dans certaines organisations invitent les lycéens à aller dans la rue pour le sujet des retraites".

Monsieur Luc Chatel, ministre de l'Éducation Nationale, a publié un communiqué où il condamne "l’irresponsabilité de tous ceux qui mettent les lycéens en danger en les appelant à des actions qui risquent de dégénérer". Deux jours plus tard, sur France Info, il y va de sa phrase-choc: "Moi, je veux rappeler que manifester sur la voie publique c’est dangereux".

Peu à peu cette pédagogie de pères fouettards va être dépassée.

Madame Valérie Pécresse, ministre de l'Enseignement Supérieur, va se montrer étonnamment accommodante, en déclarant le plus sérieusement du monde:

"Que les jeunes s'intéressent à la vie politique du pays ça ne me choque pas. Au contraire. Ils sont majeurs et ils votent. C'est normal qu'ils soient associés aux réformes que nous faisons."

Sa phrase-choc - "Nous faisons cette réforme pour la jeunesse de France" - ne manque pas d'une certaine grandeur un peu surannée.

Aujourd'hui même, monsieur Raymond Soubie a cru bon d'appeler les jeunes à descendre dans la rue pour "défendre une réforme faite pour eux", prouvant par là qu'un grand pédagogue devait toujours avoir le dernier mot pour rire.

C'est sans doute un homme de bon conseil, mais ne serait-il pas quelque peu "irresponsable" ?


PS: A lire, le billet de Jean-François Couvrat, sur son blogue-le-Monde, avec un éclairage intéressant sur le conseiller de l'Élysée.

lundi 11 octobre 2010

Une autre image explicite

L'audience générale vient tout juste de se terminer. Le souverain n'a pas quitté son siège, il s'y détend. Ce relâchement est imperceptible, sans laisser-aller: la petite taille du monarque ne lui permet pas le moindre tassement sur lui-même. Il laisse ses avant-bras s'incliner vers l'assise du fauteuil, mais ses mains gardent trace d'une crispation. Son visage est pâle, on peut y lire une grande lassitude, et peut-être la montée d'une douleur. Le regard se perd très loin, dans l'infiniment vague...

Un second personnage occupe la partie gauche du cadre. Il s'agit d'un vieux courtisan qui semble s'être approché avec précipitation de sa majesté, ainsi qu'en témoigne le désordre du pan de sa veste sur ses fesses. Il se penche vers le roi, le corps cassé en deux, s'appuyant de la main gauche au bras du fauteuil. De l'autre, il tient les lunettes qu'il n'a pas pris le temps de ranger, et il accompagne du geste les paroles, requête ou plaidoyer, qu'il adresse au monarque. Sa position incommode permet d'admirer la grande souplesse de l'échine de ce noble vieillard.

Mais sa majesté sent venir la migraine, et sa pensée s'explicite...

"Casse-toi, pauvre con, tu vois bien que tu me prends la tête."
(Cette photo date de 2008, elle est de Philippe Wojazer, pour REUTERS)

Aussi loin que je remonte dans mes souvenirs, je crois bien n'avoir jamais éprouvé la moindre admiration pour ce "pauvre" monsieur Bernard Kouchner. Pour moi, il a toujours été le prototype de ces "ainés" militants dont l'épouvantable esprit de sérieux a gâché les flonflons de la fête soixante-huitarde, et qui n'ont finalement jamais milité que pour eux-mêmes.

La lamentable histoire de cette prétendue lettre de démission arrivée au Nouvel Observateur et pas à l'Elysée m'amuse à peine... La vérité doit être encore plus "pathétique" que ce que l'on en dit: j'imagine bien monsieur Kouchner se trompant de boîte postale dans un accès de gâtisme assez précoce, qui aurait suivi de près une crise de lucidité très tardive.

Le seul bénéfice que j'aie pu en retirer est la profusion de ces images montrant le ministre des Affaires Étrangères face au président de la République.

Celle que j'ai choisie n'est pas la plus obscène - j'aime autant ne pas avoir à subir une interdiction aux mineurs -, mais, comme beaucoup d'autres qui ont été utilisées dans la presse, elle a ceci de commun avec la pornographie qu'elle suscite une certaine fascination, où se trouvent mêlées, indissociables, attirance et répulsion.

Après tout, il est salubre de se faire parfois voyeur du pouvoir.

vendredi 8 octobre 2010

Photos explicites

La Mairie de Paris a répondu au quotidien Libération, qui l'avait interpellée au sujet de l'interdiction aux mineurs de l'exposition Larry Clark au Musée d'Art Moderne.

Elle reproche à Libération de n’avoir pas «permis à ses lecteurs de mesurer» cette décision car le quotidien a publié «des photos de Larry Clark qui ne font pas partie des plus sensibles. Face à un tel procédé, on peut se demander où sont les Tartuffe», dit-elle.

On voit que le débat est vif, animé, d'un haut niveau, mais reste correct: "Tartuffe" n'est pas explicitement un nom d'oiseau.

Nous irons voir ce que Libé nous a caché que nous ne saurions voir...

Libération est très fier d'avoir publié en Une
"une photo extrêmement explicite de Larry Clark".

Sur le fond, et en passant au dessus des gesticulations de notre quotidien matinal qui se voudrait de référence, il est intéressant de lire la lettre ouverte que l'Observatoire de la liberté de création a dressé au maire de Paris et au directeur du musée.

Copicollons:

Lettre ouverte de l'Observatoire de la liberté de création à Bertrand Delanoë, Maire de Paris et à Fabrice Hergott, Directeur du Musée d’Art moderne de Paris :
Paris, le 5 octobre 2010

Monsieur le Maire, Monsieur le directeur du Musée d'art moderne de la Ville de Paris,


Vous avez pris, au prétexte que la loi aurait changé en 2007, ce qui est faux pour le sujet qui nous préoccupe, une décision bien regrettable. En interdisant l’exposition de Larry Clark aux moins de 18 ans, alors que ses photographies ont déjà été montrées à la Maison Européenne de la Photographie il y a trois ans, et alors que, depuis, rien n’a changé dans la loi, contrairement à ce que vous affirmez, pour les expositions, vous adressez un signal régressif et rétrograde, non seulement au monde de l’art, mais au public, ce peuple que vous prétendez protéger.


Doit-on vous rappeler, Monsieur le Maire, que votre parti a voté cette loi largement défendue par les députés socialistes, non en 2007, mais en 1994 ? Que cette loi que vous prétendez découvrir aujourd’hui, Monsieur le Directeur, l’Observatoire de la liberté de création la dénonce comme liberticide depuis des années dès lors qu’elle permet la poursuite pénale des œuvres de l’esprit ? Ces fameux articles 227-23 et 224-24 ont permis la plainte de la Mouette contre l’exposition Présumé Innocent dès 2000, mais faut-il vous rappeler que cette procédure unanimement critiquée a abouti pour l’instant à un non lieu ? Et qu’aucune procédure contre les œuvres fondées sur ces articles, grâce au fait que nos juges se révèlent jusqu’à ce jour des défenseurs, eux, de la liberté de création, et du droit du public à accéder aux œuvres, n’a finalement abouti ?


En interdisant l’exposition de Larry Clark aux moins de 18 ans, que prétendez vous faire ? Donner raison à cette loi que vous prétendez dénoncer ? Faire mieux que la Mouette qui prétend protéger les enfants, que l’Agrif qui prétend protéger les catholiques, ou que Promouvoir qui défend l’identité française ?


Ces articles de loi que vous appliquez aujourd’hui aveuglément constituent en délit la diffusion à des mineurs de messages pornographiques. Ainsi, vous osez désigner comme pornographiques des images qui représentent la sexualité de jeunes gens, commettant un contresens sur les œuvres que vous avez pourtant décidé de montrer. En ravalant Larry Clark au rang de vulgaire pornographe, vous desservez l’artiste que vous exposez, et déniez au public le droit de se faire sa propre opinion sur les œuvres. Plus précisément, vous excluez les adolescents de toute possibilité d’approche de photographies qui explorent des territoires, souvent difficiles, qui les concernent directement. Vous jugez en lieu et place des citoyens, ce qui est l’attitude contestable de tous les censeurs.


Cette loi que vous utilisez comme prétexte est une loi pénale : vous l’avez transformée, ce qui est le rêve de tous les réactionnaires, en loi de censure préalable. Permettez-nous de vous rappeler que les poursuites pénales contre l’exposition Présumés Innocents à Bordeaux n’ont pas empêché son bon déroulement, et que cette exposition a eu lieu sans censure du maire Alain Juppé.


Vous venez donc de commettre, Monsieur le Maire, Monsieur le directeur du Musée d'art moderne de la Ville de Paris, une double faute politique : censurer, et travestir la réalité pour vous justifier.


Vous comprendrez que nous rendions cette lettre publique.


Bien cordialement,


Agnès Tricoire

Déléguée de l’Observatoire de la liberté de création


Voilà que me semble tout à fait explicite.

jeudi 7 octobre 2010

Parole de la haine ordinaire

Sur le point de faire quelques pas de valse préfectorale, monsieur Philippe Galli a profité du congrès des maires du Loir-et-Cher pour faire ses adieux à la scène départementale. Et on peut dire que, si monsieur le futur ex-préfet désirait un triomphe et une standing ovation, il l'a obtenue. Il a probablement dû juger qu'en ces temps incertains, il n'y a pas de mal à se faire du bien.

Il faut reconnaître que ce n'est pas un mince exploit, pour un préfet sur le départ, que de faire se lever près de 300 élus municipaux en congrès et de les faire applaudir à se rompre les phalangettes. Certes, les maires ont toujours intérêt à être connus et appréciés du "représentant de l'autorité de l'État" dans le département, mais ils auraient pu accompagner son départ de quelques manifestations de soulagement, voire d'animosité.

Quelques réfractaires sont restés assis, les bras croisés.
(Photo NR, La Nouvelle République.)

Monsieur Galli a utilisé une technique qui semble promise à un bel avenir: il a dit à voix haute "ce que l'on n'ose pas dire", en s'appuyant sur des rumeurs circulant à voix basse. Il a ainsi aisément incarné cette belle figure paradoxale du haut fonctionnaire qui, ôtant le bâillon de son devoir de réserve, se pose en champion de la liberté d'expression.

Selon lanouvellerepublique.fr, le préfet a souhaité revenir sur les événements survenus à Saint-Aignan durant l'été, en laissant entendre qu'il ne lui avait pas été "possible" de "[s]'exprimer aussi clairement qu'[il] l'aurai[t] voulu". Un tel préambule nous avertit que, pour la suite, il faut s'attendre à "du lourd", comme on dit élégamment.

Les événements du dimanche 18 juillet ? Une « réaction inadmissible à un fait divers tragique », accuse Philippe Galli qui poursuit : « L'examen des faits montre que la manifestation spontanée de colère s'avère être une opération de communication montée par deux familles de la communauté des gens du voyage avec la complicité de notre chaîne de télévision régionale, dont le seul but aura été de donner en spectacle des exactions pour les uns et de réaliser une opération commerciale en vendant les images aux chaînes nationales pour l'autre ».

Hors tribune, et après avoir reçu une ovation pour son "invraisemblable courage", qui a "bluffé" le président du conseil général, monsieur Maurice Leroy, le préfet aurait confié:

"J'attends sereinement qu'on m'attaque en diffamation."

Autrement dit, ceux qui aimeraient que monsieur le préfet donne les preuves de ce qu'il avance devront attendre la tenue de son procès en diffamation, s'il y a plainte.

Un point semble inexact dans les propos de monsieur Galli, qui accuse la "chaîne de télévision régionale" d'avoir "réalisé une opération commerciale en vendant les images aux chaînes nationales". Selon le chef de la rédaction de France 3 Centre, Yvan Avril, interrogé par l'AFP, les images tournées à Saint-Aignan ont été "simplement envoyées aux chaînes nationales du groupe France Télévisions", et non "vendues" comme le dit le préfet. Il a dû confondre avec quelqu'un d'autre.

Dans le petit nombre des réfractaires aux applaudissements figurait monsieur Christophe Degruelle, le président d'Aggloplys (communauté agglomération de Blois). Selon la Nouvelle République, il a motivé son abstention ostensible de manière assez prudente:

« Qu'un préfet parle vrai me convient ». (...) « Je suis aussi partisan de l'ordre et de la sécurité. Mais le congrès des maires n'est pas l'enceinte appropriée pour exprimer une analyse personnelle. Ce sujet appelle de la sérénité. Je m'interroge sur l'opportunité de mettre en cause certains médias. Un processus judiciaire est en cours. Laissons-le établir les responsabilités. »

Ses propos sont un peu plus fermes dans LibéOrléans:

«Je ne comprends pas que l’on jette une profession à la vindicte populaire». (...) «Soit il en dit trop, soit pas assez. Le fait de mettre la presse en cause de cette manière et en ce lieu, a quelque chose de gênant. Je crains également que ces propos ne contribuent un peu plus à libérer la parole...».

Il aurait fallu dire à monsieur Degruelle qu'il n'avait déjà plus rien à craindre. C'était fait. Au moment où il devait répondre aux journalistes, la parole libérée s'était déjà fait entendre dans la salle.

Monsieur Daniel Charluteau, maire de Thésée, la commune où Luigi Duquenet a été abattu, n'est, paraît-il, pas content du tout d'avoir vu une chaîne nationale couper dans une interview qu'il lui avait accordée lors des événements de juillet... La judicieuse sortie du préfet lui a permis de se libérer:

"Je me demande si certains journalistes ne sont pas issus de la communauté des gens du voyage."

Jean-Louis Boissonneau, le rédacteur de La Nouvelle République qui rapporte cette interrogation, ajoute ceci:

On ne possède pas de statistiques sur l'origine des confrères. Mais on peut remercier le maire de Thésée. Nombre de journalistes sont en effet des voyageurs dans l'âme et se sentent honorés de sa réflexion.

Je suppose que monsieur Daniel Charluteau doit être très fier de son "bon mot", qui, nous dit-on, "a obtenu un franc succès d'audience". Il ne peut ignorer que de telles phrases, où était évoquée une autre "communauté" que celle "des gens du voyage", ont été prononcées comme d'évidentes banalités, et pas seulement à propos des "journalistes", mais de toutes sortes de professions, pendant les décennies qui ont précédé les grandes décisions du triste Maréchal Ducono...

Mais la parole de monsieur Daniel Charluteau est maintenant libérée...



PS: Puisqu'on libère aussi les associations d'idées, voir dans Le Monde, MENS, le fichier ethnique illégal sur les Roms.

mercredi 6 octobre 2010

L'homme en pyjama sous contrainte

Le début d'un article, daté du 25 février 2009 et publié sur le site du collectif des 39 contre la nuit sécuritaire, a réveillé en moi un très ancien souvenir presque oublié:

Jadis, les habitants dans le voisinage d’un établissement psychiatrique n’étaient pas surpris de voir, de temps en temps, un pyjama poursuivi par deux blouses blanches… Un pensionnaire prenait l’air… Le personnel faisait un peu de sport… Scènes de la vie (presque) quotidienne.

(Ma mémoire est incapable de restituer le lieu et la date de cette scène, mais je suppose que je devais être très jeune. Ce fut ma première rencontre avec la folie, et j'ai dû, pendant quelques années peut-être, m'en faire l'image d'un homme en pyjama faisant demi-tour et s'en retournant entre deux infirmiers en blouse blanche...)

Comme le dit cet article, Chasse aux fous nécessairement dangereux, "les temps ont changé", et pas seulement parce que le personnel n'est plus en nombre suffisant pour pouvoir faire du sport pendant les heures de service, mais aussi parce que la folie est devenue un enjeu de sécurité publique, bien commode à manipuler médiatiquement - l'article cité en donne un bel exemple...

Quelques faits divers bien exploités suffiront, pour un pouvoir obsédé de sécurité, à montrer que l'homme en pyjama est possiblement dangereux, puis qu'il est (possiblement) dangereux, et enfin qu'il est dangereux. Et que cela n'est pas supportable...

A la mi-novembre 2008, au lendemain de la mort, à Grenoble, d'un étudiant de 26 ans, agressé au couteau par "un déséquilibré" de 56 ans, "échappé d'un hôpital psychiatrique", monsieur Nicolas Sarkozy demandait au gouvernement de préparer une réforme du droit de la psychiatrie. Dans le même temps, les médias multipliaient les articles, témoignages, entrevues et tribunes sur le sujet. Un coup de filet à grosses mailles dans l'océanique internet m'a permis de ramener un assez grand nombre de textes publiés, ici et là, à cette époque. Je n'ai pas tout dépouillé, mais j'ai pu constater que, l'auteur du coup de couteau étant supposé souffrir de schizophrénie, cette affection mentale avait la vedette. Outre l'avis éclairé des spécialistes, on trouve des témoignages de familles de malades, et aussi d'une nouvelle variété de victimes, la "victime d'un schizophrène". Curieusement, je n'ai pas trouvé, faute peut-être d'avoir bien cherché, de témoignage d'une personne atteinte de schizophrénie... En somme, tout le monde est en grande souffrance - ce qui est vrai-, mais apparemment pas les malades eux-mêmes - ce qui est pourtant vrai aussi.

N'a-t-il pas fière allure, ce "furieux" ?
Et la camisole lui va si bien.


Sans tarder, à son habitude, monsieur Nicolas Sarkozy devait prononcer un discours programmatique. Ce fut le 2 décembre 2008, au cours d'une visite à l'EPS (Établissement Public de Santé) Érasme d'Antony. On peut se convaincre, à lire le texte de cette allocution, ou à la regarder la vidéo, que le président n'a pas mis longtemps à édifier un vaste plan de réforme en forme de cathédrale sécuritaire visant à "améliorer la surveillance des patients susceptibles de représenter un danger pour autrui". Il le détaillait déjà sa furieuse conviction accoutumée.

Il aura fallu attendre le début du mois de mai 2010 pour voir apparaître, en Conseil des Ministres, ce projet de loi censé réformer la loi du 27 juin 1990, "relative aux droits et à la protection des personnes hospitalisées en raison de troubles mentaux et à leur conditions d'hospitalisation". On nous annonçait une discussion pour l'automne; mais comme le calendrier parlementaire est un peu retardé par l'examen de la loi "Besson", j'ignore si cela sera maintenu.

Dans ce nouveau texte, on peut relever trois nouveautés:

1) L'instauration d'une hospitalisation complète initiale de 72 heures au plus, permettant à l'équipe médicale de définir la modalité des soins proposés, ou imposés. Cette période d'observation a, bien sûr, reçu, chez les opposants à la loi, le gentil surnom de "garde à vue psychiatrique", et il faut bien reconnaître que ça y ressemble fortement.

2) La possibilité d'admettre un présumé malade dans un service de psychiatrie à la demande d'un tiers, en se fondant sur un seul certificat médical initial circonstancié (et non plus deux). L'autorisation de sortie, elle, devra être validée par un collège de trois soignants.

3) Enfin, la possibilité d'imposer des soins à un patient suivi en ville, avec l'obligation de consultations régulières dans un établissement de santé. Ces "soins ambulatoires sous contraintes " sont évidemment mis en place pour pallier le manque de place dans les unités spécialisées. Cette dernière modalité ne saurait être effective - seulement effective -, qu'en lui adjoignant des moyens de vérifications, de contrôle et de surveillance, sur lesquels je n'ai pas trouvé de détails.

Il semble bien que nous soyons là en face d'une de ces lois que, dans ma lointaine jeunesse, on nommait "lois scélérates" et qu'il est bon ton de qualifier désormais de "liberticide". Mais peu importe, où une telle loi s'installe, la liberté tarde à repousser...

Ce serait folie que de ne pas s'y opposer.

On peut le faire notamment en rejoignant la liste des signataires de l'appel contre les soins sécuritaires "Mais c'est un homme...", qui a déjà été relayé par ma voisine Flo Py, de retour sur sa Place assise non numérotée.

La Nuit Sécuritaire, site du collectif des 39, dont l'appel initial a reçu près de 30000 signatures depuis le 15 décembre 2008, se veut un "point de rendez-vous de tous ceux qui souhaitent contribuer à la promotion de la sante mentale, et refuser les projets sécuritaires qui font du malade une personne qu’il faut enfermer".

Inutile de préciser que la fréquentation de ces pages est tout à fait recommandable, mais que personne ne vous y contraint.

Même si vous croyez ne pas l'être,
vous pouvez toujours cliquer pour accéder au site.

lundi 4 octobre 2010

Recette de soupe populiste

Monsieur Moi-j'dis-c'que-j'pense et madame, née Tiens-qu'on-va-s'gêner, ont du ressentir un émoi quasi orgasmique en découvrant la couverture du Point de la semaine dernière. Outre 43 pages "Spécial Placements", un entretien inédit avec Claude Lévi-Strauss, une célébration de l'amour par monsieur Luc Ferry et des révélations sur la sortie du bois de monsieur François Fillon, la Une promettait, de manière implicite certes, mais on sait lire, de tout nous dire sur "CE QU'ON N'OSE PAS DIRE", notamment sur "Immigration, Roms, allocations, mensonges..."

Putassier, certes, mais bien mis en page.

On sait que les vaillants rédacteurs du Point ont rempli ce programme avec une conscience professionnelle digne d'éloges, allant même jusqu'à fournir, sans doute à titre d'exemple pour la rubrique "mensonges", un reportage entièrement fictif sur la polygamie.

Quelques naïfs demanderont pourquoi un journaliste qui "travaille depuis vingt ans dans les cités" a besoin d'un "fixeur" pour enquêter sur ces pratiques qui y seraient si répandues... Je ne saurai leur répondre. Toujours est-il que monsieur Jean-Michel Décugis a fait appel pour son papier aux services du subtil Abdel, qui lui aurait été recommandé par madame Sonia Imloul, auteure, en 2009, d'un rapport sur la polygamie pour l'Institut Montaigne. On voit que, comme tout bon rabatteur, un "fixeur" a besoin d'un pedigree. Et Abdel n'a pas déçu: on lui demandait de la polygamie, il a servi de la polygamie. Et avec tous les assaisonnements souhaités.

Le grand reporter ayant accepté le principe d'un entretien par téléphone, Abdel s'est tout simplement mué en madame Bintou, Malienne de 32 ans, troisième épouse d'un Français d'origine malienne, et a répondu aux questions de monsieur Décugis de manière très convaincante. Son numéro d'imitateur, voix, accent, vocabulaire, syntaxe, était bien au point, on peut le vérifier: Abdel le subtil a filmé son coup de téléphone. Comme c'était à s'y méprendre, notre journaliste s'est mépris. En rédigeant son papier, il s'est cru tenu de rajouter une louche de réalisme convenu, en décrivant l'appartement, un "F4, au troisième étage", où "s'entassent une douzaine d'enfants", ainsi que son interlocutrice, madame Bintou, "une jeune femme au joli visage légèrement scarifié de chaque côté des yeux".

Putassier, mais quelle mise en page !

Daniel Schneidermann, qui ne s'est pas contenté d'avoir Abdel au téléphone, a posté, en libre accès pour le moment, un bel hommage à cet astucieux jeune homme. Il se termine par ces mots:

Osons le mot. Le gamin qui a déboulé hier matin, intègre et joyeux, pour nous raconter le bidonnage du Point, est un résistant d'aujourd'hui. Monté des profondeurs. Mû par quelque chose d'invincible. Je suis fier de l'avoir rencontré.

Excessif ?

Peut-être pas tant que cela.

Mais, de toute façon, en totale contradiction avec l'appréciation de monsieur Jean-Michel Décugis, qui, émergeant de la farine où il s'est fait rouler, affirme:

Mais je ne crois pas que ce soit un geste politique, son discours n'est pas très construit. Je pense que c'est un pied-de-nez, il s'est vengé des journalistes. Bon, je ne sais pas. Je ne suis peut-être pas très objectif.

On lui accordera le droit de manquer d'objectivité avant d'aller se mettre au vert...

Mais pas du côté des Bosquets à Montfermeil.

La rédaction du Point, dans les explications qu'elle sert à ses lecteurs "premières victimes de ce coup monté", aimerait se présenter comme "piégée" par une "manipulation", et promet "d'enquêter sur les raisons de cette manipulation et de mettre à jour les intérêts qu'elle sert".

Si cette enquête est menée avec les mêmes méthodes que les reportages de l'hebdomadaire, on voit à peu près ce que cela peut donner.

Monsieur Franz-Olivier Giesbert, directeur du Point, garde apparemment le moral. Il se risque même à faire, si je ne m'abuse, de l'humour:

"Ça montre aussi à quel point notre métier est difficile."

Je ne sais pourquoi cela m'a rappelé une prestation assez nullissime de notre "Américain d'Elbeuf" face à monsieur Jean-Marie Le Pen...

Les associations d'idées sont parfois aussi fantasques de les "fixeurs".

L'émission L'heure de vérité recevait, le 16 octobre 1985, le vieux renard des déserts de Saint-Cloud, et monsieur Giesbert était chargé de l'interroger pendant un quart d'heure. Pour ce faire, il s'était composé, et affichait, une dégaine d'ado de mauvais poil que l'on vient d'extraire du canapé où il entendait bien se dissoudre. La moue entre bouderie et mépris, la mèche prête à recouvrir les yeux et le ton hésitant entre agressivité et manque de conviction... Évidemment, monsieur Le Pen était ravi de le voir débarquer. FOG ayant déjà la détestable habitude de s'écouter parler, ses questions étaient longues et circonstanciées, ce qui permit au vieux bateleur d'utiliser à plein régime ses techniques d'occupation du terrain, interruptions, ricanement, grosses blagues et formules à l'emporte-pièce. Vers la fin du mauvais quart d'heure passé par notre éminent journaliste (alors au Nouvel Observateur), monsieur Le Pen était assez sûr de ses effets pour pouvoir travailler avec accessoires de bonimenteur: une liasse de télégrammes reçus dans la journée qu'il brandit, triomphant, au nez dépité du maussade FOG. Celui-ci lança alors qu'il n'était pas là pour lui servir la soupe, permettant ainsi au vieux lion de conclure avec des rugissements faussement offensés et vraiment victorieux...

(Ce quart d'heure est visible en deux parties sur le site de l'Ina - Partie I, Partie II.)

Monsieur Giesbert en train de se faire "piéger".

Un quart de siècle plus tard, monsieur Franz-Olivier Giesbert, à la tête de son hebdomadaire, nous sert généreusement une soupe populiste qui a un curieux arrière goût.


PS: Je suis officiellement chargé par l'amicale des blogueurs de Trifouillis-en-Normandie, la Réblouguique des Ploucs, d'informer ces messieudames de la presse que nous nous tenons à leur disposition pour toute enquête approfondie sur les pratiques polygames en milieu rural. Nous disposons de témoignages sûrs et vérifiables sur toutes les formes de polygamie, qu'elle soit alternative, séquentielle ou simultanée. Par ailleurs, bien que nous ne disposions pas d'enquêtes sociologiques étudiant le lien de ce fléau de nos campagnes avec les difficultés scolaires, la délinquance ou les violences à la sortie des bals, ce que nous regrettons, nous pouvons communiquer la récente étude menée par l'un d'entre nous, éminent cul-terreux culturaliste, mettant en évidence une très forte corrélation entre les formes précitées de polygamie et la culture de la betterave sucrière. Au cas où...