samedi 8 mars 2008

Suffisant, mais pas nécessaire

Depuis trois jours, je fais des cauchemars.



La lecture d'un billet de l'indispensable Françoise du blog REPUBLICÆ, annonçant le probable retour aux affaires de Claude Allègre, a provoqué chez moi cette réaction excessive.

Je croyais que Mr Allègre, après avoir tourné le bout d'essai que vous pourrez visionner ci-après, allait commencer une carrière cinématographique dans un remake des Tontons flingueurs. Il a du être recalé pour un problème de souffle et de diction.




 

NB: Cette vidéo a aussi été signalée par le Charançon Libéré dans son commentaire au billet de Françoise.

Comme on dit dans la presse du dimanche, on ne résume pas la carrière de Mr Claude Allègre, et on le fait quand même.

Ses années de formation ont été marquées par sa rencontre avec Lionel Jospin (homme politique français) au sein d'une équipe de volley ball, Lionel dans le rôle du smasher et Claude dans celui du ballon. Malgré les débuts de Lionel comme taupe trotskiste, leur amitié devait survivre.

Claude Allègre obtint plein de vrais diplômes et s'engagea dans une brillante carrière universitaire. Considérant les disciplines scientifiques trop étroites pour lui, il fonda son propre domaine de spécialité, qu'on pourrait nommer géophysique ou géochimie (mais je pense qu'il trouverait cela trop restrictif). Il y obtint des résultats incontestables et se vit, en 1986, couronné par le prix Crafoord, conjointement avec l'américain G. J. Wasserburg.

Ce prix, prestigieux, confortablement doté mais un peu méconnu, est un couronnement, certes, mais aussi source de frustration. Claude Allègre aimera souligner qu'il en fut le lauréat et que, dans sa spécialité, c'est l'équivalent d'un prix Nobel.

Entre parenthèses, il n'y a pas non plus de prix Nobel en mathématiques (la petite histoire raconte que Nobel, dont l'épouse avait trébuché pour les beaux yeux d'un mathématicien, n'avait pas voulu en créer). Il y a des récompenses prestigieuses en mathématiques, médailles Fields ou prix Abel, mais je n'ai jamais entendu leurs lauréats en faire étalage.

De 1988 à 1992, Claude Allègre conseille spécialement son ami Lionel Jospin au ministère de l'Education Nationale et deviendra ministre lui-même de 1997 à 2000. C'est à ce poste qu'il obtiendra ses plus beaux lauriers en réussissant à regrouper la grande majorité du corps enseignant contre lui. Bravo l'artiste! J'ai encore une pensée émue pour mes collègues "oui, mais quand même j'ai jamais fait grève contre un ministre de gauche, oui mais quand même il ne dit pas que des conneries, oui mais quand même je sais pas si…, oui mais quand même faudrait pas que…"

Démissionné, Claude Allègre put poursuivre son abondante œuvre littéraire, essentiellement consacrée à l'amour de la Science, et peaufiner son image de scientifique universel au franc et clair langage.

La carrière de Claude Allègre fut largement agrémentée de polémiques, de coups de gueule et de bourdes.

Parmi les bourdes, celle-ci (rappelée par Françoise et citée d'après Agoravox), commise en 1999, par un ministre de l'Education Nationale voulant prouver le triste niveau de culture scientifique des petits français, gavés de mathématiques:


"Allègre : «vous prenez un élève, vous lui demandez une chose simple en physique : vous prenez une boule de pétanque et une balle de tennis, vous les lâchez, laquelle arrive la première ?

L’élève va vous dire : la boule de pétanque ?

Eh bien non (continue Allègre, allègrement) elles arrivent ensemble et c’est un problème fondamental, on a mis 2000 ans pour le comprendre. Ça ce sont des bases, tout le monde doit savoir ça.»

Mais le ministre de l’Education nationale qu’il était à l’époque devait aussi savoir que ce principe n’est valable que dans le vide total.

Dans l’air, environnement plus fréquent sur notre Terre, c’est évidemment la boule de pétanque qui touche le sol la première.

Eh bien non, Claude Allègre n’en a pas démordu, et pendant plusieurs semaines, dans les colonnes du Canard, il a défendu mordicus sa thèse.

Il a fallu que Georges Charpak, prix Nobel s’il vous plaît, prenne sa plus belle plume pour pourfendre l’ignorant dans les colonnes dudit Canard (déchaîné pour le coup)."



Cette bourde, assez étrange de la part d'un auteur d'une biographie de Galilée, est très intéressante par ce qu'elle révèle de l'idée que Claude Allègre se fait de la science. Idée qui lui permet de distribuer des certificats de scientificité (ou de non-scientificité) de façon péremptoire. Reçu par Alain Finkielkraut à l'occasion de la sortie son maître ouvrage philosophique La Défaite de Platon, il explique:

"Une science naturelle, son test c'est le réel; les mathématiques, leur test, c'est la cohérence. Les mathématiques, c'est une autre activité, tout à fait noble, mais qui n'est pas substituable aux sciences de la Nature." France-Culture, le 17/02/1996

Cette invocation au réel, confondu avec la réalité, que l'on retrouve dans un certain discours politique, est souvent bien reçue par le gros bon sens du gros de la troupe. Mais on oublie (volontairement ?) que le réel, pour un scientifique, c'est le résultat d'une élaboration intellectuelle. On pourrait demander à Claude Allègre ce qu'a de réel un électron. Lui,
 il doit savoir.

Mais revenons à sa merveilleuse bourde. Quel est le réel dans l'énoncé de Galilée sur la chute des corps ? Sûrement pas la réalité courante, puisque que cet énoncé concerne la chute des corps dans le vide et a été avancé en un temps où la Nature avait plutôt horreur du vide, si je me souviens bien. On peut toujours imaginer Galilée montant au sommet de la tour de Pise pour faire son expérience (il n'a sans doute pas fait ce coup médiatique). Mais il est plus sérieux de penser que c'est un besoin de cohérence qui a conduit les scientifiques à concevoir un réel (le vide) peu réaliste pour rendre compte de la chute des corps.

Le test du réel, en cette circonstance, aurait du être fatal à Claude Allègre. Il ne l'a pas été.  Nous en déduirons, tristement, que la chute dans le ridicule n'affecte pas les ministres de l'Education Nationale.

Nous en verrons quelque jour de nouveaux exemples.

PS1: Je n'ai pas pu retrouver l'ayant-droit de la belle qualification de C.A. utilisée dans le titre. 

PS2: Reconnaissance pour les liens à mes maîtres Françoise et le Charançon libéré

jeudi 6 mars 2008

Les gars d'Ménilmontant (bis)

Dans la famille des dépressions, on connaît bien la depressio post coïtum, la depressio post partem… (on discute ferme chez les scientifiques de l'existence d'une depressio post mortem)

On connaît beaucoup moins bien une affection qui apparaît en période préélectorale, que les spécialistes nomment, en leur jargon, la depressio ante electionibus piegeaconibus amen. Les malades, il n'y en a pas un sur cent, mais pourtant ils existent, guérissent assez spontanément à la fin de la période. En général, ce sont alors les non-malades qui souffrent.

L'an dernier, j'ai failli en crever.

Et je crois bien que j'aurais fini par pousser mon dernier couac de saxophoniste si je n'avais eu la chance de rencontrer, sur le marché Pyrénées-Ménilmontant, des militant(e)s d'extrême gauche faisant campagne pour le (non) candidat Patate.

C'était place du Guignier. Dans le froid hivernal, le grand Riton la manivelle chantait d'antiques bourrées bellevilloises pendant que l'antiquaire du coin sortait les verres et trouvait une utilité décente à ses affreux guéridons. Le représentant de la commune libre de Bellevill'Montant distribuait ses tracts (format A3 entièrement faits à la main) et guettait d'un œil assoiffé l'arrivée de la bouteille.

Devant les passants terrorisés, les terroristes patatistes développaient leur rhétorique terrorisante:



Pris en otage par cette bande je développai un syndrome de Stockholm foudroyant, me chargeai de stiqueurs et rentrai chez moi en hurlant !Qué Viva Patata!



Dans cette période où la parole était distribuée avec minutie (?) entre la pesante scansion des versets incantatoires du plumitif du candidat Sarkozy et les psalmodies aux vertus hypnotiques de la candidate Royal, le détournement anarcho-foutraque de la campagne par Patate avait de quoi me séduire. La vraie fausse campagne parlait plus, pour moi, de politique vraie que les candidats.



Des actions menées par Patate avant sa dissolution, ou son exil, j'en retiendrai deux.

Le dépôt des 500 patates au Conseil constitutionnel:


 
(Les 500 patates, refusées par le Conseil Constitutionnel, ont été ensuite offertes et dégustées aux alentours du métro Parmentier (évidemment))


Une tentative de réaffectation du commissariat (le plus proche de la rue Rampal, où avait été arrêté un grand-père sans papiers):

Photos




PS: Le site du candidat Patate, contenant un "souvenez-vous".
       Pour voir plus de photos de la dernière action.

       Les survivants de l'épopée patatistes se réuniront à la Rotisserie un de ces jours.
       J'en reparlerai et si je peux, je vous donnerai le menu. C'est à base de patates.

mercredi 5 mars 2008

Les gars d'Ménilmontant

Lorsque j'en ai marre de la vallée normande où je passe le plus clair de mon temps, et le plus sombre aussi, je vais prendre un peu d'altitude sur une des collines inspirées de notre belle capitale. Pas à Montmartre, non, mais sur les coteaux où se développèrent jadis les charmants villages de Belleville et de Charonne, dont il reste, malgré une urbanisation insensée, quelques traces (en voie de muséïfication à Charonne, pas encore vers Belleville).

Dans l'entre-deux, sur le territoire du hameau de Ménilmontant, je dispose d'une vaste gentilhommière de 25 m² environ, dont la fenêtre donne sur une petite voie qui fut autrefois un chemin rural serpentant entre les vignes aux produits criminogènes.

Quand j'arrive, secouant la boue normande qui colle encore aux semelles de mes espadrilles catalanes, je pénètre dignement dans un vrai café parisien.

Jusqu'à peu, j'y prenais un café-clope.

Depuis peu, je me contente d'un café-journal.

Et quand c'est dimanche, j'ose le café-croissant. Le dimanche, on a le temps.

La dernière fois, c'était lundi, et il n'y avait qu'un le Parisien qui traînait.

Après avoir lu, en première page "Nagui se blesse en faisant du ski", je suis parti à la pioche vers l'intérieur, jusqu'aux "échos de campagne", où j'ai lu ceci:

"XXe . Hier matin, la traditionnelle distribution de tracts au marché des Pyrénées, a viré à la bagarre. Des militants d'extrême droite se sont trouvés opposés à des militants d'extrême gauche. Quel groupe s'est attaqué à l'autre? L'affaire est assez confuse. La police s'est rendue sur place et a interpellé une dizaine de personnes avant de les relâcher. Un militant d'extrême gauche aurait été blessé. Dans un communiqué Fernanda Marrucchelli, de la Gauche alternative, et Pénélope Duggan, de la liste 20e Paris 100% à gauche (liste soutenue par la LCR) ont dénoncé ces actes. Les militants du FN, eux, auraient même porté plainte."

Le marché des Pyrénées, qui se tient entre la place du Guignier et le carrefour Pyrénées-Ménilmontant, est une institution du quartier. Je n'aime pas trop l'économie de marché, mais j'aime plutôt les marchés en général, et celui-là en particulier. J'y ai souvent croisé (et un peu plus car affinités) des "militants d'extrême gauche", avec des tracts entre les dents… (1)

N'ayant que peu de temps devant moi, je n'ai pu recueillir de témoignages directs. Mais pour me faire une idée, j'ai recherché quelques indications dans les divers communiqués que j'ai pu trouver.

D'abord, celui des deux candidates (signalé par le Parisien):

"Aujourd’hui, dimanche 2 mars, une vingtaine d’individus armés de manches de pioches et de bombes lacrymogènes, parmi lesquels des membres du Front National de la Jeunesse, ont agressé des militantEs sur le marché des Pyrénées (20e arrondissement). Ces actes abjects et inadmissibles sont les pratiques d’un parti – le FN, qui n’a certes plus le même poids politique, mais dont les discours sont légitimés et véhiculés par le gouvernement Sarkozy: le tout sécuritaire, le racisme, la xénophobie… Solidaires des militants antifascistes blessés, nous invitons la population du 20e arrondissement à la vigilance et à la condamnation de ces pratiques fascistes.
Paris, le 2 mars 2008
Fernanda Marrucchelli – Gauche Alternative
Pénélope Duggan – liste 20e Paris 100 % à Gauche (liste soutenue par la LCR)."


Ensuite, sur Indymédia, un communiqué d'un groupe de militants présents sur le marché:

"Attaque fasciste dans le XXe arrondissement de Paris Date Tue, 4 Mar 2008 00 :02 :31 +0100 (CET)

Dimanche 2 mars 2008, sur le marché de la rue des Pyrénées, une quarantaine de nervis de l'extrême droite française, dont des membres du service d'ordre du FN, et de Pro Patria, mouvement néo-fasciste, s'étaient fixés comme objectif une descente musclée sur le quartier. Armés de barre de fer, de casques et de torches, leur but était clairement d'en découdre aussi bien avec les habitants du quartier qu'avec les militants présents. Grâce à notre vigilance, les nervis d'extrême droite ont été stoppés et canalisés à l'entrée du marché ce qui a donné lieu à de violents affrontements en pleine rue devant les yeux médusés des badauds. Cette année le FN avait déjà tenté de venir en force sur ce marché. En effet, il y a 15 jours, le candidat du FN pour le 20ème arrondissement, alors protégé par le Renouveau Français de Thibaud de Chassey, avait essayé de s'imposer sur le marché. Ces derniers avaient alors rebroussé chemin rapidement face à la présence des militants et militantes antifascistes. Une fois encore l'extrême droite a pu constater que nous ne tolérons pas sa présence dans les rues de Paris.

Scalp-Reflex Paris

SCALP-Reflex, groupe parisien du Réseau No Pasaran ! 21 ter rue Voltaire 75011 Paris 01.43.48.54.95. 06.30.91.89.48."


Et pour être tout à fait objectif, le communiqué du Front National:

"dimanche 02 mars 2008
Incidents dans le 20e arrondissement de Paris

Ce dimanche matin, un groupe de militants du Front National, venus soutenir sur le marché Pyrénées-Ménilmontant (XXe arrondissement) leur candidat dans le cadre de la campagne des élections municipales à Paris, a été très violemment pris à parti par une cinquantaine de nervis armés, issus de divers groupuscules d’extrême gauche radicale.

Tanguy Deshayes, tête de liste dans le XXe du "Pôle des Tricolores", liste présentée par le FN et Martial Bild à Paris, et le Front National dénoncent cette scandaleuse agression et déplorent ce climat de violence qu’essaient d’imposer en cette fin de campagne des organisations qui souhaiteraient, au déni de toute démocratie, empêcher notre mouvement de venir à la rencontre de ses électeurs, et du peuple français, dans un arrondissement populaire de Paris.


Des plaintes ont été déposées et certains individus, professionnels de l’agitation et de l’activisme gauchiste ont déjà été identifiés. Le Front National suivra avec la plus grande vigilance les développements policiers et judiciaires de cette affaire.

Il appelle enfin les électeurs du XXe arrondissements excédés par de tels comportements sectaires et choqués par cette démonstration extrêmement brutale à le dire par leur vote le 9 mars prochain."



J'aime assez cette variété d'ironie que l'on appelle aussi "foutage de gueule" (je la pratique parfois, à l'occasion) et je suis toujours ravi lorsque je vois certains de nos compatriotes dénoncer les comportements sectaires et pleurnicher au nom de la démocratie.

Mais, bref, au vu de ces divers communiqués, il semble bien difficile de faire une synthèse... tout juste peut-on regretter l'extrême naïveté des militants d'extrême droite, s'imaginant être les bienvenus dans un quartier pareil, qui, sans être un paradis, prouve à qui le fréquente l'inanité de toute xénophobie et de tout racisme.

Aussi croient-ils bon de venir avec quelques ustensiles de propagande, casques, manches de pioches, barres de fer, bombes lacrymogènes, etc., destinés à s'attirer la sympathie d'un public populaire.

Comme si leur allure martiale ne suffisait pas!






(1) Je raconterai un jour leurs terribles agissements.

mardi 4 mars 2008

Le Printemps des Poètes

A quoi bon des poètes en ces temps de pétainisme sous-entendu et mal-entendant?

A donner un "supplément d'âme"? Sûrement pas!

Peut-être un supplément de mémoire?

Depuis un peu plus d'un mois, on peut trouver, sur les bonnes tables des bons libraires, un assez court récit en prose, Parc Sauvage de Jacques Roubaud, "compositeur de mathématique et de poésie".





Deux enfants d'une dizaine d'années, Dora et Jacques, se croisent dans les Corbières, en septembre 1942, dans une ferme à Sainte-Lucie. Dora est là pour attendre un passage de l’autre côté des Pyrénées. Les enfants jouent les jeux que jouent les enfants, découvrent ce que découvrent les enfants… Les bruits du monde montent d'un ton, "des bruits lointains, indéchiffrables, "des voix allemandes dans le parc". Les enfants fuient jusqu'à la gare où un cheminot les fait "monter dans la cabine de son train, un train de marchandises qui s'en allait vers Toulouse". Cinquante ans plus tard, Jacques, aka James Goodman, retrouvera le Journal oublié par Dora, contenant les "messages géométriques" inventés par les deux enfants dans leurs jeux

Ce récit de grande limpidité et grande pudeur se termine ainsi (p. 135):

"C'est à l'aide du Journal de Dora que le récit qui précède a été écrit. A la fin de chaque chapitre a été placé un des "messages géométriques" se rapportant, plus ou moins clairement, à son contenu.

On y joint ici, pour terminer, un dernier exemple, composé non par les enfants, pas par "Bonhomme Jacques" mais par "Goodman James" dans la langue qui était devenue la sienne:

tears at rest "


Autobiographique ou pas (on s'en fiche), le récit s'inscrit de manière évidente dans la singulière entreprise de mémoire que Jacques Roubaud a commencée il y une vingtaine d'année et qu'il a intitulée 'Le grand incendie de Londres'. Cet ensemble de récits (six volumes parus) avec "incises et bifurcations" se répartit en "branches" et se développe en une arborescence qui ne peut que séduire le lecteur écureuil.

Le récit principal du second volume, La Boucle (paru en 1993), comporte un chapitre également intitulé "Parc Sauvage".

On y retrouve la même époque, les mêmes lieux.

On y retrouve aussi deux sympathiques personnages.

Camille, le maître des lieux:

"En fait, Camille Boer était catalan. Il avait, avant la guerre (la guerre d'Espagne), possédé une petite industrie d'instruments orthopédiques (héritée?), et quelque fortune. Anarchiste, comme on croit que le sont volontiers les Catalans, même quand ils ne le sont pas, il avait consacré la totalité de ses ressources catalanes à financer l'achat d'avions de combat pour la République, en pure perte d'ailleurs, à cause de l'infâme «non-intervention» qui les avait bloqués à la frontière. Il racontait son entrevue avec Léon Blum, qui refusait obstinément de les laisser partir clandestinement, disant, d'après lui, «je ne peux pas! Je ne peux pas!», pleurant presque (et le républicain Boer racontait cette scène avec indignation et mépris, comme preuve d'une lâcheté et veulerie invraisemblable chez un Premier ministre du Front populaire, (…)." (La Boucle, p. 144.)

La cane Bacadette qui avait été placée en semi-retraite à Sainte-Lucie:

"Elle avait pris du goût pour l'intérieur sombre du rez-de-chaussée, pour la salle à manger surtout au moment des repas, entrant silencieusement et sans hésitation dans la pièce et se hissant sur le fauteuil, où elle s'installait placidement, jouissant avec une évidente bienveillance de notre turbulente compagnie, ainsi que de la douceur des coussins. Elle semblait écouter avec soin la radio (on disait la TSF), peser le pour et le contre (il y avait Radio Paris, mais il y avait aussi, écoute clandestine, "Londres"), sans indiquer clairement ses préférences. Mais un jour, alors que résonnait dans la pièce la voix sénile et sinistre du maréchal Pétain, elle descendit dignement de son fauteuil et se dirigea vers la porte laissant, au moment de sortir, s'échapper de dessous sa queue agitée d'un coup d'éventail rapide une large crotte liquide, brune, glaireuse, en guise de commentaire." (La Boucle, p. 119)

Roubaud a réécrit ces deux anecdotes dans Parc Sauvage. Les phrases s'y font plus courtes, elles avancent à mots comptés. Les mots d'un poète, qui disent ce qu'ils disent, "littéralement et dans tous les sens".

PS1: Tous les extraits cités ont été tirés d'œuvres publiées aux éditions du Seuil.

PS2: La Boucle est sans doute devenu introuvable… Dans ce cas, le meilleur endroit pour dénicher les derniers exemplaires est la librairie de Michèle Ignazi, 17 rue de Jouy, Paris IV.

PS3: Le numéro de février 2008 du Matricule de Anges a été consacré à Jacques Roubaud. 
Sa couverture m'a servi d'illustration pour ce billet.

lundi 3 mars 2008

Un journal qui appartient à de riches managers...

"Un journal qui appartient à de riches managers n'a pas à être lu par quelqu'un qui n'est ni manager ni riche."

Alain Badiou, De quoi Sarkozy est-il le nom ?


Je ne suis ni manager, ni riche, mais je lis encore les journaux.

C'est compulsif.

Il y a bien longtemps, j'ai participé au lancement d'un journal qui n'aurait jamais pu, en l'état, être racheté par un riche manager. Il a été racheté et, sous le même titre, Libération, paraît un "journal de référence". Ne lisant que très exceptionnellement sa version "papier", je ne sais si la section "Contre-Journal" de Libération.fr est publiée "en vrai" de temps en temps. Ce serait bien, car c'est dans cette partie que je retrouve, un petit peu, ce qui faisait la Une, quand Libération était Libé.

Karl Laske, le journaliste du service société qui anime cette page, reconnaît que "se situer sur le terrain de la contre-information au sein même d’un média, qui malgré son indépendance rédactionnelle est souvent perçu comme "dominant", peut sembler paradoxal."

Je trouve aussi, mais si ça peut me consoler des articles qui ne sont que des dépêches AFP dont on a corrigé l'orthographe…

Il dit aussi: "Au sein d’un journal, on voit et mieux qu’ailleurs les sujets occultés, chassés, ou parfois simplement oubliés… Parce qu’ils sont discutés. Un exemple : le traité de Lisbonne. En conférence de rédaction, le service politique constate que la demande d’un référendum n’a pas ou peu de relais politique, et juge qu’il n’y a pas de débat."

C'est moi qui ai pris la liberté de grasseyer quelques expressions pour souligner la hardiesse du service politique. Si j'étais un riche manager, je nommerais K. Laske à la tête du service politique (dictatorial, je serais!).

Parmi les questions n'ayant "pas ou peu de relais politique", je relève le traité de Lisbonne, la question de la laïcité…

Et.

Et, samedi dernier, un entretien avec Olivier Le Cour Grandmaison, enseignant en sciences politiques à l’Université d’Evry-Val-dEssonne, intitulé «Nous assistons à l’avènement d’une xénophobie d’Etat».

Olivier Le Cour Grandmaison Olivier a codirigé le livre "Le Retour des camps?" aux Editions Autrement, en 2007.



On comprend qu'après avoir choisi un titre comme ça, qui doit écorcher les oreilles des locuteurs de la novlangue politiquement euphonique, il ait besoin de s'expliquer...

Le "chapeau" de l'article:

«Les incidents au centre de rétention de Vincennes ne sont pas des bavures, ce sont des violences structurelles» estime Olivier Le Cour Grandmaison (…). Désormais il est assumé au plus haut niveau de l’Etat que l’étranger en situation irrégulière est une source de troubles et de maux. La traque, l’arrestation et l’expulsion deviennent donc une priorité nationale» analyse-t-il.

Sur la notion de "camp":



« (…) Des lieux très hétérogènes peuvent être effectivement transformés en camp, s’il est possible rapidement d’y parquer un nombre relativement important d’individus en exerçant sur eux un contrôle très strict. Dernièrement à Roissy, des hôtels, des salles d’attentes pour voyageurs normalement, des gares… sont devenus des camps. Le point commun de tous ces lieux, c’est la technique répressive utilisée : l’internement administratif. Il s’agit de priver quelqu’un de sa liberté non sur la base d’un jugement prononcé par un tribunal, mais en vertu d’une décision prise par une autorité administrative. Désormais, nous, et c’est un «nous» collectif, considérons comme normal le fait d’interner des étrangers en situation irrégulière, (…). À droite comme à gauche (pour ce qui est de la gauche parlementaire), l’enfermement des étrangers apparaît comme la solution adéquate. »
«Ces camps nient assurément un principe de base : il ne devrait pas être possible de priver quelqu’un de sa liberté en dehors d’un crime et d’un délit dûment jugé par un tribunal compétent ! Cela ne signifie pas que les internés sont privés de tout droit, mais les garanties sont notoirement insuffisantes. Un état d’exception permanent est mis en place, à l’intérieur même de l’Etat de droit, conçu par l’Etat de droit!»

Je n'ai cité que des extraits du début de l'entretien, en espérant que vous irez le lire en entier.

Pendant votre lecture, vous pourrez voir clignoter une pub qui affichera périodiquement:

"C'est le moment de l'ouvrir."

C'est marrant, la pub…

P.S.

Que l'existence des camps de rétention administrative ne fasse pas débat au sein de la classe politique, on le sait.

Que l'instauration d'un état d'exception passe inaperçu de la majorité de nos concitoyens, on s'en doute.

W. Benjamin écrivait, dans Sur le concept d'histoire: "La tradition des opprimés nous enseigne que l'état d'exception dans lequel nous vivons est la règle"; mais les traditions se perdent, et qui se sent opprimé ?

dimanche 2 mars 2008

L'angoisse de la page blanche

L'angoisse de la page blanche, ça doit être de se retrouver un jour comme ça:




Il s'agit de la page de la page 51 de Vie et Opinions de Tristram Shandy, Gentilhomme, du regretté Laurence Sterne, dans la traduction de Charles Mauron  (1946, chez Robert Laffont; 1982, Flammarion).

Si vous préférez une traduction plus récente, voici celle que nous a donnée Guy Jouvet aux éditions Tristram.



Je ne peux malheureusement pas vous fournir l'original.

Je lis et entends l'anglais comme notre président le prononce... On comprendra que ma bibliothèque soit fort dépourvue de versions non sous-titrées.

Je serais cependant très heureux d'avoir pu, à l'aide de ce petit exemple, attirer votre attention 
 sur le côté extrême des entreprises de traduction.

Sur ce sujet, il n'est sûrement pas inutile de consulter l'avis d'une spécialiste. Il s'agit de Kiki, du Blog de Posuto, qui se livre, sous le titre Yes, I just can do it! , à des considérations d'une inestimable acuité. 

(Je dois avouer que sans son billet je n'aurais su quoi raconter aujourd'hui).

samedi 1 mars 2008

Littérature policière

On attribue à beaucoup de grands penseurs, d'Aristote à Žižek, l'assertion établissant que l'adjectif "militaire" dénature et vide de sa substance tout substantif auquel il est accolé. Exemples: musique militaire, justice militaire. Il en va de même, selon moi, de l'adjectif "policier" (je préfère parler de "polars" que de "romans policiers").

Voici un exemple de littérature authentiquement policière, rédigée probablement par une plume sergent-major ou brigadier-chef (vous avez du remarquer que l'on se préoccupe tellement des "plumes" ces temps-ci qu'on ne sait plus où se les mettre).

Il s'agit du tract qui a été distribué aux passagers du vol Paris-Casa du 27 février. Je l'ai trouvé sur le Quotidien des Sans-Papiers, qui indique pour source Indymédia.

entête (République française, Ministère de l’Interieur et de l’Aménagement du territoire).

Notice d’information :

Mesdames, Messieurs,

Vous avez peut être été sollicité, à titre personnel ou pas des incitations, pour vous opposer à l’embarquement d’une personne expulsée de France en vertu d’une décision légale prise par une instance administrative ou judiciaire et qui embarquera sur le vol que vous empruntez aujourd’hui.

Les éléments suivants doivent être portés à votre connaissance, afin que nul n’en ignore :

La décision de reconduite d’un étranger est un acte légitime de l’État français, qui s’exécute après que toutes les voies de recours aient été épuisées.

À ce titre, le fait d’entraver de quelque manière que ce soit la navigation et la circulation des aéronefs et d’empêcher le départ de cet aéronefs en incitant les passagers à faire débarquer une escorte policière ainsi que l’étranger non admis sur le territoire national ou reconduit hors des frontières françaises, en opposition avec les règles de sécurité et les procédures applicables aux décollages aéronefs, est un délit prévu et réprimé par l’article L 282-1 4° du code de l’aviation civile.

Ce délit sera puni d’une peine de 5 ans d’emprisonnement et d’une amende de 18.000 euros.

La tentative est punie des mêmes peines.

1. En outre, l’outrage et la rébellion, délits prévus et réprimés par les articles 433-5 et 433-6 du code pénal, pourront également être retenus à l’encontre de l’auteur, qui encourra une peine de 6 mois d’emprisonnement et d’une amende de 7.500 euros. Si ce délit est commis en réunion, la peine sera d’1 an d’emprisonnement assortie d’une amende de 15.000 euros.

2. Enfin, la destruction, la dégradation ou la détérioration d’un bien appartenant à autrui (tels que les matériels composant l’aéronef...) est un délit prévu et réprimé par l’article 32261 du code pénal.

L’auteur de ces faits pourra être puni d’une peine d’emprisonnement de 2 ans et d’une amende de 30.000 euros.

Toutes ces peines pourront vous être appliquées sans préjudice de recours civils engagés à votre encontre par la compagnie aérienne, pour réclamer des indemnités de dédommagement.

Nous vous prions de ne pas vous associer à cette consigne et de respecter scrupuleusement les instructions de sécurité de la compagnie aérienne, lors des phases de roulage et de décollage de l’appareil.

Le directeur de la PAF de Roissy Charles-de-Gaulle"

Autre nouvelle que je trouve dans Le Monde.fr

"Le tribunal correctionnel de Bobigny a relaxé, vendredi 29 février, une Française âgée de 30 ans, Khadija Touré, qui s'était opposée à la reconduite à la frontière d'un Malien, en novembre 2006 à Roissy.

Lors de l'audience, le 15 février, le procureur de la République avait requis trois mois de prison avec sursis contre Khadija Touré, accusée d'"entrave à la circulation d'un aéronef", un délit passible de cinq ans de prison et d'une amende de 18 000 euros, selon l'article 282-1 du code de l'aviation civile. "J'ai agi humainement, je ne vois pas ce qu'on peut me reprocher", avait expliqué la jeune femme. "Elle a eu un comportement humain de compassion, de résistance citoyenne" qui est "à l'honneur de notre pays", avait estimé son avocate, Me Irène Terrel.

Le 29 novembre 2006, alors qu'elle embarquait pour le Mali, Mme Touré avait été alertée à l'aéroport par des militants du syndicat SUD-Etudiants de la présence à bord du vol d'un étranger en situation irrégulière expulsé. Une fois embarquée dans l'appareil, elle avait demandé à plusieurs reprises à parler au commandant de bord, qui avait menacé de la débarquer. Le sans-papiers avait finalement renoncé à s'opposer à son expulsion et la passagère s'était rassise. Mais elle avait été interpellée à son retour en France."

Je ne sais pas si le Parquet a fait appel.