mardi 7 décembre 2010

Une mauvaise blague

A l'appel de monsieur Éric Cantona, nous, les blogueurs de Trifouillis-en-Normandie, qui se réunissent régulièrement chez Pierrot, café-bar-tabac-loto-pmu-journaux sis place de l'église, avions décidé de semer la terreur dans toutes les banques du canton, ou plutôt dans la banque du chef-lieu de canton. Nous avions décidé d'opérer le retrait de nos avoirs déposés au Crédit Rural, Industriel et Commercial.

Nous avions emprunté quelques maillots au club de foute local, et, pour compléter, nous avions l'intention d'acheter, en arrivant, des masques "Eric Cantona" encore en stock au magasin de farces et attrapes. Arrivé le dernier - il me fallait bien garer la quatrelle -, j'ai été un peu dépité de constater qu'il ne me restait plus aucun masque à l'effigie du célèbre terroriste bancaire. La patronne de la boutique me proposa sans entrain une grande variété de "Nicolas Sarkozy", qu'elle était prête à solder, parce que, selon elle, cela se vendait de plus en plus mal. Je lui demandai, à tout hasard si elle n'avait pas quelques nouveautés, et aussitôt son visage aussi déprimant qu'une année sans carnaval s'éclaira. Oui, bien sûr, elle avait reçu les nouveautés 2012 !

Et c'est ainsi que je découvris un fort ressemblant masque "Dominique Strauss-Kahn" qu'elle me céda au prix fort.

Pendant ce temps, mes comparses, et néanmoins complices, ne m'avaient pas attendu pour investir les locaux du CRIC.

Ce fut une erreur.

L'accueil, en notre agence, est assuré par un charmant petit jeune homme, bien de sa personne mais un peu trop gominé effet mouillé. Il ne sait apparemment rien faire d'autre que d'indiquer aux client(e)s quel automate pourra répondre à leurs besoins. En voyant entrer trois "Eric Cantona" en maillot, il a évidemment pris peur, et cru qu'il s'agissait du hold-up d'une nouvelle bande de gangsters. N'écoutant que son courage, qui alors battait la chamade au niveau de son gros orteil, il a écrasé dudit gros orteil le bouton d'alarme.

Démasqués, mes anciens amis ont été placés en garde à vue.

J'entre en scène.

J'ignorais ces développements déplaisants lorsque je fis mon entrée dans les locaux du CRIC en demandant à voir le directeur.

Une charmante hôtesse d'accueil remplaçait le jeune homme, victime d'un malaise. Elle faillit partir elle aussi en syncope en reconnaissant en moi l'irrésistible french lover du effèmaille, comme elle crut bon de prononcer. Mais elle m'annonça et me conduisit sans tarder dans l'élégant bureau de la direction. Je m'y installai à mon aise.

Le directeur, croyant m'amadouer, m'offrit un Knockando "Master Reserve 21 years", et, pour bien montrer que j'étais un socialiste décomplexé, je l'acceptai en exigeant des glaçons.

Au terme d'une conversation très technique, et d'une âpreté sans concessions de part et d'autre, mon interlocuteur dut convenir qu'il ne lui restait plus qu'à me laisser les clés de l'agence.

Je lui proposai d'emporter la bouteille avec lui, mais il tint à me la laisser.

Avec le coffret.

lundi 6 décembre 2010

Hippocrate dit non

Il fut un temps, pas si lointain, où l'on parlait plaisamment du "trou de la sécu". Ce temps est révolu, et l'on parle plutôt de "déficit", ce qui est plus impressionnant.

Cependant, ce sujet de conversation, fort propice au contrepet et autres subtiles manipulations langagières, a connu, à l'époque, son quart d'heure de gloire. Il se plaçait vers la fin des repas de famille, entre la bûche-crème-au-beurre et le pticafé. Chacun y allait de ses chiffres, de ses anecdotes exemplaires et de ses solutions expéditives. Avec le service du café, et dans l'attente du pticalva, le calme revenait qui permettait de mesurer à quel point il faisait mauvais dehors...

J'ai retrouvé cette chaude ambiance argumentaire en lisant des extraits d'un entretien de monsieur Thierry Mariani, paru en août dans le magazine Minute. Ces morceaux choisis peuvent se dénicher sur un site qui s'efforce d'informer la Chrétienté*...


Pour lancer son offensive contre l'Aide médicale d'État (AME), qu'il assure pourtant être "nécessaire pour des motifs humanitaires", monsieur Mariani avance quelques chiffres:

Ces deux dernières années, les dépenses de l’AME ont augmenté quatre fois plus vite que celles du régime général, soit 17% ; et ces dix derniers mois, accrochez-vous, elles ont augmenté, en Ile-de-France, de 66% !

J'ai servi assez longtemps le Nombre et les nombres pour me désintéresser totalement des "chiffres" ainsi balancés au public, sans trop de référence...

Alors je passe, mais dès que, comme mon beau-frère, monsieur Mariani en arrive aux racontars, je dresse l'oreille.

Trouvez-vous normal que, dans les soins couverts par l’AME, l’on trouve les cures thermales ou la procréation assistée ?

Et je trouve intéressant qu'il ajoute alors:

J’ajoute qu’un enfant né par assistance médicale rend inexpulsable l’immigré illégal qui a bénéficié de ce traitement…

Dieu ! que "l'immigré illégal" est sournois !

Après avoir envisagé diverses possibilités de fraudes, notre brillant causeur termine par l'anecdote qui doit emporter notre adhésion à ses vues:

En Géorgie, j’ai eu connaissance de l’existence d’un trafic de Subutex fourni par des dealers se le procurant gratuitement, en France, grâce à l’AME !

Dieu ! que "l'immigré illégal" est retors !


Cet "immigré illégal", en cure à Vichy, dealait du Subutex.
Quand il a exigé une fécondation in vitro, il s'est fait repérer.

Sur son blogue, Contes publics, Philippe Le Coeur, journaliste au Monde, annonçait:

Les sénateurs ont voté, samedi 4 décembre dans le cadre de l’examen du projet de budget pour 2011, des amendements qui annulent deux des articles introduits par les députés visant à réduire l’aide médicale d’Etat (AME) dont peuvent bénéficier les personnes en situation irrégulière.

Et il précise:

Les députés avaient exclu du panier de soins pris en charge à 100 % des bénéficiaires de l’AME certains actes, produits ou prestations dont le service médical rendu est “faible” ou qui ne sont pas destinés directement au traitement d’une maladie, comme les cures thermales ou le traitement de la stérilité. Ils avaient également institué une contribution forfaitaire des bénéficiaires - adultes - de l’AME de 30 euros par an sous la forme d’un timbre fiscal. Ce sont ces deux dispositions que les sénateurs ont annulé.

Pour se consoler, avant de probablement repartir à l'attaque, monsieur Mariani pourra toujours lire les commentaires qui suivent ce billet. Il y retrouvera l'essentiel de son argumentaire, et d'autres rumeurs infondées sur le sournois et retors "immigré illégal" qui vient chouraver notre Subutex.

Le billet lui-même lui apprendra, s'il ne le sait déjà, que l'opposition aux arrangements prévus de l'AME a été menée par monsieur Alain Milon, sénateur UMP du Vaucluse, par ailleurs médecin.

Celui-ci ne s'est pas contenté de bobards:

"L’AME correspond à des soins de première nécessité. Les cures thermales et les fivettes ont été citées, mais ces exemples ne correspondent à aucune réalité constatée. D’autre part, le risque de « tourisme sanitaire » est sans objet puisque les étrangers gravement malades lorsqu’ils arrivent en France relèvent de la CMU et de la CMU-c."

Par ailleurs, monsieur Milon avait déposé un amendement, qui a été adopté, modifiant la disposition, votée par l’Assemblée nationale, qui soumettait à un agrément préalable la prise en charge des bénéficiaires de l'AME pour des soins hospitaliers.

"La procédure d’agrément prévue par cet article s’apparente à un réexamen systématique des conditions d’accès à l’AME dont la durée moyenne actuelle est de vingt-trois jours", a souligné M. Milon, l’auteur de l’amendement. "Soumettre la conduite d’examens à un tel délai ne peut que conduire à aggraver la situation sanitaire du malade ; une telle procédure est également susceptible de pousser les bénéficiaires de l’AME à retarder leur demande de soins, aggravant leur situation sanitaire. Elle risque enfin de transformer les examens planifiés en soins inopinés, perdant ainsi toute efficacité".

Monsieur Milon a pu convaincre ses collègues sénateurs/trices en parlant le langage un peu sec des gestionnaires de santé publique. J'ose croire qu'il a aussi parlé, en tant que soignant, guidé par les vieux principes hippocratiques.

Car il n'y a pas de honte à parler au nom de ces grands principes face à ceux qui leur opposent une "saine gestion".

Quand la gestion s'oppose aux principes, c'est peut-être qu'elle est malade.



* Lié par une promesse faite jadis une fidèle abonnée, je ne vous en donne pas l'adresse. Mais je peux tout de même vous indiquer, pour vous aider, qu'on y trouve aussi de fermes réactions sur la "communion à grand spectacle de la reine d'Espagne"...

dimanche 5 décembre 2010

De la poésie au carré

Reste d'indéracinable conscience professionnelle, quand je croise en rayon un recueil intitulé Quadratures, j'y jette au moins un œil. Si, par surcroît, ce livre est publié aux éditions Nous, avec une postface de Jacques Roubaud, j'y jette le second. Et, bien trop influençable, je les remets dans ma poche, le livre avec.

Après passage à la caisse, bien entendu.


L'auteur, Dominique Buisset, se présente ainsi, avec une certaine réticence un peu ronchonne, sur la quatrième de couverture:

Dominique Buisset ? Pourquoi vouloir apprendre quelque chose de l’auteur, livre fermé ? Tout l’essentiel est là, dedans, parmi les feuilles. À quoi bon savoir s’il habite à Paris ou en Corse ? s’il n’a pas la télévision mais d’autres livres, bon nombre en latin et en grec ? La relation entre auteur et lecteur est un jeu à deux inconnus, dont le lieu est l’absence.

A quoi bon ? Certes. Mais pourquoi pas ?

Alors disons que Dominique Buisset ne cache pas, sur sa fiche d'adhérent de la Maison des écrivains, qu'il est né en 1945, qu'il "écrit de la poésie, des proses brèves, des articles à propos des poésies grecque et latine", qu'il a soigné quelques "traductions (du grec ancien, du latin, de l’allemand)" et peaufiné quelques "livres pour la jeunesse, chez Flammarion et chez Nathan (notamment, chez ce dernier éditeur, sous le nom de Jean Martin, des adaptations de l’Iliade et de l’Odyssée, d’Homère)". Et ajoutons même, pour compléter la délation, que ladite fiche donne une bibliographie complète des travaux de notre discret poète et que ladite bibliographie permet de retrouver lieux et dates des premières publications des diverses parties de Quadratures - renseignements qu'à sa demande peut-être, l'éditeur ne précise pas.

La première partie, intitulée Quadrature, avait été publiée en 1992, dans le numéro 62 de la revue Po&sie. Elle est constituée de vingt-et-un poèmes carrés - autant de vers dans le poème que de syllabes dans chaque vers. La rigidité de cette contrainte tirée au cordeau, que les dizains de décasyllabes de la Délie de Maurice Scève ont jadis illustrée, ne fige aucunement la fluidité de cette poésie. Élégante et limpide, elle va jusqu'à rendre un hommage à la forme "bellement circulaire" - dont pourtant, on le sait, la quadrature ne saurait se régler au cordeau.

****************8

Les images chassent le temps le temps
que le temps nous chasse bientôt gisant
sur le dos comme une planche suivant
la houle toujours en avant fuyant
le gros le mauvais et rouleuse tant
qu'elle vive et tourne en un ciel brillant
de clous pour clore nos yeux clignotants
mettant pour toujours à couvert du vent
la sagesse enfin à tout renonçant
autant qu'à l'image à la chasse du temps.

Il n'est pas nécessaire d'aller très avant dans la lecture de Quadratures pour mesurer l'attachement de Buisset à une prosodie assez stricte. Le carré 4 de Quadrature, qui est un septain d'heptasyllabes, nous le dit expressément:

**********4

Si peu que rien que je sache,
la parole a besoin d'ordre,
et, la tête sous la hache,
je ne saurais en démordre.
Qui voudra bien s'amourache
du chaos ! Moi, pour retordre
les mots sans ordre, macache !

On ne s'étonnera pas qu'il ait été le seul à répondre en vers mesurés à la question qu'avait posée Henri Deluy, rédacteur en chef de la revue Action poétique: "La forme poésie va-t-elle, peut-elle, doit-elle disparaître ?" Cette réponse, publiée dans le numéro du premier trimestre 1994 d'Action poétique, est reprise dans Quadratures, dont elle constitue la quatrième partie. Son titre, Six cents syllabes à circonscrire une ballade pour rire, décrit la forme utilisée: une ballade encadrée de deux fois trois dizains de décasyllabes...

*****Ballade pour rire

Ma foi, les morts n'ont rien à dire :

ils n'ont qu'à s'estimer heureux
quand un vivant veut bien les lire

et qu'il se penche un peu sur eux,
car tout le profit qu'il en tire
c'est de s'esquinter les yeux
à ce triste et oiseux loisir :
les morts sont de bien tristes sires.

Mais quand les morts n'ont rien à lire
au bois gratté, jaune et cireux,
ils ont beau s'efforcer d'en rire,
leur bouche est un vide hideux.
Pas une langue ne s'en tire,

s'il ne s'en grave une signe d'eux :
blancs de colère et sans mot dire,
les morts sont de bien tristes cires.

Or, on a beau faire et beau dire,
les vifs veulent rêver des cieux,
pas songer aux morts et pâlir...
Vains dieux ! Comme il faut être vieux
jeu, pour s'inquiéter de la cire
perdue au fond de leurs yeux creux,
de leurs tablettes ! Pour y lire...
Les morts ont de bien tristes ires.

Vifs, que ce loisir ne m'attire
de vous nulle ire ! Lire et dire
leur cire morte est mon plaisir.

A l'entour de cette ballade où se dit le plaisir de l'érudit, s'inscrivent les dizains qui égrènent leurs six cents syllabes sur l'air du temps qui passe sur tout et de tout qui passe au fil du temps.

Mais notre poète ne peut s'empêcher de pirouetter pour conclure:

*****************7

Tout doit disparaître ! En mille, en cent ans...
Rien ne peut durer l'infini du temps.
A toutes les vies la mort s'enchevêtre
et toute saison finit, sans "peut-être..."
Toute chose est mise, au fil de l'instant,
en liquidation : saisir au comptant !

Comment n'aurait-il pas de fin, le mètre
qui fait venir l'esprit juste à la lettre ?
D'ici là, - j'enrime les malcontents -,
tout dix doit paraître, cela s'entend.

On pourrait craindre que la poésie de Buisset, savamment fignolée, dans le respect, un peu ironique parfois, des règles classiques, ne tourne au vain ressassement des vanités des vanités et de toutes ces sortes de choses bien compassées. Ce serait oublier l'humour latent du poète dans sa manière de "retordre les mots", et ces éclats de beauté abrupte et tranchante qui vous prennent comme par surprise, au détour d'une page:

Apeurés tels des lapereaux,
Quand bien même nous nous hâtons

D'émousser dans l'oubli sa lame,
Un poème est comme un couteau

Et sa lecture écorche l'âme :

D'elle et du lapin, le plus beau,

Mis à sécher sur deux bâtons,

C'est l'envers sanglant de la peau.


(Extrait du proême de Parascève, sixième et dernière partie des Quadratures.)

vendredi 3 décembre 2010

Ces gens, jeunes personnes et mêmes individus...

Hier, dans LibéRennes, une brève :

MAISON DE LA GREVE - La petite douzaine de jeunes personnes qui s’étaient installées dans les anciens locaux de la CFDT, cale de la Barbotière à Rennes, pour y tenir des “ag interpros”, une “cantine” et des ateliers informatique, vidéo, soudure, sérigraphie, mécanique, etc. ont été délogées jeudi matin (02/12) par les forces de l’ordre. Rebaptisé “Maison de la Grève”, l’endroit se voulait l’épicentre des “luttes sociales” depuis le mouvement contre la réforme des retraites. La ville de Rennes souhaite y regrouper plusieurs services d’aide aux “personnes en grande précarité”.

Malgré les pincettes en forme de guillemets que le rédacteur de cette information croit bon d'utiliser, elle a au moins l'avantage de faire sentir que la Maison de la grève de Rennes était un de ces lieux où continuait de s'expérimenter une autre manière de vivre les luttes sociales. Installée fin octobre dans des locaux vacants, pendant "le mouvement contre la réforme des retraites", la Maison de la grève avait survécu à l'enterrement de ce mouvement par les partisans du "Tous ensemble, on rentre chez nous".

Elle n'aura pas survécu, du moins à cet endroit, aux mauvaises manière de la municipalité "socialiste" de Rennes. Celle-ci a soudainement ressenti l'urgence qu'il y avait à récupérer ces locaux, et a, par conséquent, tout mis en œuvre sur le plan juridique pour que l'expulsion des occupants réguliers ou occasionnels soit possible avant la fin de l'hiver.

C'est à des actions courageuses de ce genre, savez-vous, que l'on reconnaît un vrai parti de gouvernement...

On va vous benner tout ça vite fait, avant la neige.
(Photo C. S. /Le mensuel de Rennes.)

Au lieu de s'intéresser à ce qui se passait à la Maison de la grève, il semble que les élu(e)s "socialistes" de la ville ont préféré mettre en avant un projet "social", prétendant que "ce dossier peut être planté si ces gens ne prennent pas leurs responsabilités", pour citer l'élégante déclaration de madame Nathalie Appéré, rapportée par le Mensuel de Rennes :

"Nous avions négocié des crédits d'Etat afin d'implanter dans ces mêmes locaux l'association de la sauvegarde de l'enfance à l'adulte, qui protège des jeunes en difficulté. Nous pensions également y installer des locaux pour la structure Puzzle qui prend en charge les sans domicile fixe. Nous étions prêts à démarrer les travaux."

Et, craignant peut-être une critique de leur "socialisme", les "élus" ajoutent:

"On a le projet de faire une maison sociale qui aide les enfants en difficulté ainsi que les sans domicile fixe... Qu'on ne vienne pas nous dire qu'on ne fait pas de social, ou qu'on n'est pas de gauche."

Ce sont donc ces gens-là, avec leur conception caritative du "social", qui ont demandé et obtenu l'expulsion manu militari de cette "petite douzaine de jeunes personnes", dont l'effectif s'élevait à 13 squatteurs/teuses lorsque les forces de l'ordre - "70 gendarmes mobiles venus épauler les polices nationales et municipales" - ont pénétré, vers 6h du matin, dans les locaux de la Maison de la grève.

L'article du Mensuel de Rennes nous assure que "le délogement s’est passé sans incident", et nous livre l'état des lieux, ainsi que des détails pratiques sur les travaux entrepris illico presto par l'impatiente municipalité rennaise:

"Les lieux sont relativement propres et bien tenus, les locaux n'ont pas été endommagés par l'occupation illégale", livre Laurent Jarry, responsable du service propreté de la ville de Rennes. "Nous mettrons une journée à murer tout le rez-de-chaussée du bâtiment. Nous allons poser 350 parpaings", ajoute un des sept maçons de la ville présent sur place. "Le premier étage sera barricadé et le bâtiment sera mis hors d'usage. L'eau et l'électricité seront complètement déconnectées."

On voit qu'il y avait vraiment urgence...

Travaux sous haute protection.
(Photo C. S. /Le mensuel de Rennes.)

Un rassemblement de protestation était prévu à 17 heures, hier soir, devant la mairie. Il a bien eu lieu, et a fait l'objet d'un compte-rendu d'une savoureuse combativité:

Couvent des Jacobins et tentative d’expulsion de la Mairie

Ce soir, trois cent personnes ; d’après nos sources ; se sont rassemblées à 17h00 place de la Mairie en soutien à la Maison de la Grève après son expulsion ce matin.

Le cortège s’est rendu au Couvent des Jacobins, où il y avait une exposition sur le projet de centre de congrès de la ville de Rennes. Leur future Maison du Capital a été contestée par le décrochage spontané d’une bonne partie de leur publicité à la gloire de celle-ci.

Ce que l’on ne manquera pas de nommer saccage répond symétriquement à celui auquel se sont adonnées les forces de l’ordre ce matin à la maison de la grève.

Le cortège a continué sa route pour procéder à l’expulsion de la mairie.
La porte a été bien secouée mais la police est intervenue avant que la porte ne cède.

Nous nous sommes dispersés dans le jeudi soir quelques temps plus tard.

A notre connaissance, il n’y a pas eu d’arrestation.

La Maison de la Grève vivra.

Évidemment, la presse, relativement discrète sur l'expulsion matinale, parle davantage du "saccage" vespéral.

D'autant plus que monsieur Daniel Delaveau, maire de Rennes, président de Rennes Métropole, est très colère, et l'exprime, en termes choisis, dans un communiqué tout aussi combatif, mais en beaucoup moins drôle :

Depuis plusieurs semaines, sous l'appellation "Maison de la grève", un groupe occupait illégalement des locaux rue de la Barbotière, locaux destinés par la Ville à des associations, liées notamment à l’accompagnement de l'urgence sociale.

La Ville de Rennes avait clairement mis ces personnes devant leurs responsabilités. Conformément à l’ordonnance rendue par le Président du Tribunal de grande instance, la Ville a demandé l’évacuation de ce squat, qui a été opérée par les forces de police ce jeudi matin.

Ce soir, ces mêmes individus ont pénétré dans le Couvent des Jacobins et saccagé l’exposition qui présente au public le futur Centre des congrès de Rennes Métropole. Je tiens à saluer le sang-froid avec lequel les équipes de l’Office de tourisme, qui organisaient une visite de l’exposition au moment de cette irruption, ont fait face à la situation.

Les mêmes individus ont ensuite tenté de forcer les portes de l’Hôtel de Ville.

Je condamne avec la plus grande fermeté ces agissements totalement irresponsables et demande que tout soit mis en œuvre pour en retrouver les auteurs. Nous allons bien évidemment procéder à un dépôt de plainte.

On comprend qu'il soit si colère, ce monsieur si responsable... Il n'y a pas que le "social" dans sa vie, il y a aussi le prestige de "sa" Ville.

jeudi 2 décembre 2010

La dictature nouvelle est arrivée

Je me faisais un plaisir de pouvoir lire bien tranquillement au coin du feu l'article placé en tête de gondole de ce "Libé des philosophes" acheté ce matin. Son titre, WikiLeaks : la dictature de la transparence, et sa signataire, madame Élisabeth Roudinesco, historienne, directrice de recherches à l’université de Paris-VII (GHSS), me laissaient espérer une sorte d'orgasme intellectuel ineffable.

Las ! il me fallut déchanter.

Grave.

Apparemment, je suis arrivé un peu tard. Car il m'a semblé que la question de "la dictature de la transparence" avait été réglée depuis longtemps par notre historienne qui assène comme une transparente évidence: l'exigence de la transparence de l'information est une exigence dictatoriale. Point.

Elémentaire, mon cher lecteur !

Ceci étant, madame Roudinesco arrive à remplir son contrat, qui devait être fixé à deux petites colonnes, sans aucunement s'essoufler, mais sans analyser quoi que ce soit non plus.

Plutôt que de préciser, pour les ignares campagnards de mon genre, ce qu'est, pour un(e) intellectuel(le) parisien(ne), cette "question de la transparence" qui, selon elle, se trouve "une fois de plus" posée, madame Roudinesco commence en exprimant, de diverses manières, son agacement devant ce "déballage" orchestré par des "pirates surdoués" se prenant pour "les nouveaux Robin des bois". Elle nous fait part de ce qu'elle a retenu de "l'idée fixe de cet étrange hacker australien - Julian Assange -, qui se croit un bienfaiteur de l'humanité alors même qu'il est pourchassé - peut-être à tort - par la justice suédoise dans le cadre d'une enquête pour suspicion de viol et d'agression sexuelle". On devine quelle valeur peut avoir une "idée fixe" d'un tel individu... Et madame Roudinesco de citer le "Il est mon fils et je l'aime" de la mère de Julian Assange, afin de pouvoir dire qu'il "a pu occuper sur la Toile tantôt la place d'un héros planétaire et tantôt celle d'un suspect adoré de sa maman".

Elle nous montre ainsi, pour notre plus grande satisfaction, qu'elle pratique en virtuose la méthode dichotomique des grands maîtres anciens...

"Libé des philosophes" oblige.

On pourrait croire que notre philosophe du jeudi revient un peu à son sujet lorsqu'elle évoque l'apparition de "dissidents" dans le groupe des "nouveaux Robin des bois". Mais, comme ceux-ci reprochent à Assange son "manque de transparence", madame Roudinesco ne peut éviter d'introduire la très brillante et très inattendue fable de l'arroseur arrosé.

On ne s'en lasse pas...
(A gauche, on reconnaît Julian Assange, dictateur,
à droite, Herbert Snorrason, dissident.)

Ces "dissidents" posent des exigences de transparence plus strictes que celles de Julian Assange, qui avait trouvé, pour l'actuelle publication, une sorte d'aimable agrément de gentils hommes, comme le rappelle madame Roudinesco en utilisant une transparente terminologie :

La décision de déballer telle ou telle archive plutôt que telle autre a fait l'objet, on le sait, d'une négociation : entre les pirates et la presse, puis entre celle-ci et les gouvernants. Dans cette partie à trois, les premiers sont des voleurs d'archives, les seconds imposent une sélection au nom d'une déontologie qui leur est propre et les troisièmes négocient avec les seconds pour rester maîtres d'un événement qu'ils ne contrôlent pas.

De quoi regretter les bonnes manière de Julian Assange, le dictateur détrôné...

Mais dictateur quand même, madame Roudinesco n'en démordra pas. Elle tient son filon.

Pour terminer son bavardage, notre auteure lance comme un appel:

(...) pour rétablir l'équilibre entre la nécessité d'un secret, sans quoi aucun État de droit ne saurait exister, et la nécessité d'une certaine rigueur de l'information, il faudra bien trouver une parade à la sottise infantile des nouveaux dictateurs de la transparence.

Je relis, mais je n'arrive pas à concevoir la nécessité de cette manière d'axiome:

"la nécessité d'un secret, sans quoi aucun État de droit ne saurait exister"

Ça doit être de la philosophie, ça...

J'espère bien que madame Roudinesco, pour qui ça a l'air si élémentaire, reviendra dans un prochain "Libé des intellos parisiens" nous expliquer cette affirmation.

Eric Besson entre en résistance

Comme tous les habitants de Trifouillis-en-Normandie, lorsque tombe la neige, je n'ai qu'une hantise: qu'on "nous" coupe le "courant".

Aussi, dès l'aube, ai-je chaussé mes bottes à crampons pour traverser la campagne déjà blanchie depuis longtemps, et gagner le café-bar-tabac-loto-pmu-journaux-et-périodiques de l'hyper-centre du village. Pierrot, le tenancier a un ex-beau-frère qui travaille sur les lignes EDF, et qui le met toujours au courant - là, il faut rire, ce sont des choses qui se font - des délestages locaux...

Manque de chance, j'ai seulement appris que le beauf à Pierrot était en arrêt de maladie depuis pffiououou..., ce qui en dit long sur la gravité de son mal.

Condoléant, j'ai pris un café, et un numéro de Libé, pour faire plaisir à Pierrot.

C'est comme cela que j'ai su, par un article phare de madame Elisabeth Roudinesco, que l'opération WikiLeaks menaçait le monde démocratique d'une nouvelle, et redoutable, dictature, "la dictature de la transparence".

Il me semble qu'il faut raison garder, comme disent les éditorialistes assermentés. Face à cette bête immonde qui nous menace et qui nous obligerait à vérité et franchise à tous les étages, la résistance se lève.

Et parmi ces résistants de la première heure, un homme qui ne pouvait faire défaut dans la lutte à mener contre cette tyrannie de la vérité absolue en temps réel, monsieur Eric Besson:

Copie d'écran (détail) du site de 20minutes.fr


Comment croire qu'il puisse un jour se soumettre à la "dictature de la transparence" ?

mercredi 1 décembre 2010

J'embolise, tu embolises, ..., ils ou elles embolisent

Il se dit qu'à tout prendre, la mort par hypothermie est l'une des plus douces qui soient. Mais il faut bien reconnaître que cette assertion se fonde sur un assez petit nombre de témoignages vérifiables. On pourrait la tempérer en explicitant les comparaisons. Par exemple, on pourrait tenter de dire qu'il est certainement plus agréable, pour un étranger débouté de sa demande d'asile, de mourir de froid dans une ville de notre douce France que de mourir sous les coups dans une prison de son pays natal. Cependant, quand bien même tiendrait-on pour assurée cette dernière proposition, comment pourrait-on en déduire qu'il est plus jouissif de survivre aux rigueurs d'un hiver précoce que de survivre aux sévices de tortionnaires plus ou moins raffinés ?

Question décisive, mine de rien.

Il faut supposer que cette déduction a été considérée comme valide par le responsable de la direction départementale de la cohésion sociale (DDCS) du Calvados, auteur de ce courriel adressé aux associations chargées de l’accueil des SDF que Libération, l'irréductible ouiquilix à la française, a révélé au public ce lundi.

Les extraits du courriel bas-normand livrés par Libération,
avec friselis de bordures du plus bel effet.

L'existence même de ce mail, et son contenu, est inadmissible.

En assaisonnant mon indignation d'un brin de populisme, je pourrais souhaiter que son auteur soit flanqué à la porte comme un malpropre, et expulsé de son appartement de fonction, s'il en a un.

Le contenu, le voici.

Premier extrait:

Bonjour,
Il a été rapporté à la DDCS que les ménages déboutés de la demande d’asile étaient présents en structure d’hébergement d’urgence.
Lors de la réunion qui s’est tenue en préfecture le 16 juillet, la DDCS avait clairement annoncé que les déboutés ne seraient plus pris en charge dans le dispositif d’hébergement, ce qui ne concerne donc pas uniquement les prises en charge dérogatoires à l'hôtel via le 115 mais aussi les structures d'hébergement.

Deuxième extrait:

Actuellement, de trop nombreuses personnes restent quotidiennement sans solution de mise à l’abri, certaines places d’hébergement d’urgence étant embolisées par des personnes déboutées qui, de par leur situation administrative, n'ont ni le droit à l'accès au logement ni vocation à rester en France.

Troisième extrait:

La DDCS continuera, sous réserve des crédits disponibles pour les nuitées d'hôtel, à héberger les demandeurs d'asile en attente de place en CADA mais pas les déboutés qui ne sont plus des ayants droit suite aux décisions de l'OFPRA et de la CNDA.

Ces morceaux choisis, qui n'ont pas trop besoin d'explication de texte pour être parfaitement clairs, servent de "produit d'appel", avec fac-similés en Une et éditorial assorti, à une "info Libé" exclusive qui a dû sembler prometteuse aux gestionnaires du journal.

Elle semble avoir déçu: l'article principal n'a reçu que 36 commentaires, et l'éditorial, 26 réactions. Une misère... Les trolls habituels ne sont même pas déplacés.

Il est vrai que Tonino Serafini, à qui a été confiée la présentation des documents collectés par Libération, s'est livré à un exercice de collage un peu brouillon, pour illustrer ce que le journal donne comme "l'essentiel": "sous prétexte de manque de place, des préfectures ferment les centres d’urgence aux sans-papiers", avec cet "enjeu":

Le gouvernement va-t-il interdire cette mesure illégale et immorale ?

Quel suspense ! Il a suffit que monsieur Benoist Apparu, secrétaire d'État au Logement, fasse une petite apparition pour annoncer "qu'une circulaire «hiver» serait envoyée «en fin de semaine» à toutes les préfectures rappelant notamment le principe de «l'accueil inconditionnel» dans les centres d'hébergement d'urgence", pour que les responsables de la rédaction du quotidien estiment que la question était résolue.

Il est vrai que le secrétaire d'État a été catégorique:

«J'ai fait appeler les trois préfectures, c'est réglé», a assuré Benoist Apparu, faisant état «soit de zèle soit d'une mauvaise application» des directives.

Vous voyez à quel point il est inutile de lancer des grands mots comme "discrimination", ou "xénophobie"...

En revanche, si vous voulez enrichir votre vocabulaire de gestionnaire, il me semble que vous devriez vous entraîner à conjuguer le verbe "emboliser".

C'est assez facile:

J'embolis e
Tu embolis es
...
Ils ou elles embolis ent.

Pas besoin de préciser ce que l'on entend par "ils ou elles", du côté de la DDCS du Calvados.