lundi 8 mars 2010

De la bêtise considérée comme l'un des beaux arts

Monsieur Besson (Eric) est en passe de devenir LE spécialiste mondial du puissant concept d'identité nationale.

Après avoir rencontré le vif succès que l'on sait avec son grand et "légitime" débat, il annonce:

"Le 8 avril, j'animerai un colloque intitulé 'Identités nationales, identité européenne' avec des ministres et intellectuels européens".

Des ministres, cela se trouve assez facilement...

Et, hélas, des "intellectuels" aussi.

Il est sans doute encore trop tôt, mais je n'ai pu trouver la liste des intervenants de ce colloque.

Salif Mandela Djiré, non invité.

Salif Mandela Djiré ne sera probablement pas invité à participer à ce colloque: il n'est pas un "intellectuel européen".

De plus, il a reçu au début de ce mois une Obligation à Quitter le Territoire Français (OQTF) applicable au 19 mars 2010.

Il s'est inscrit en Droit, en 2001, à l'université Paris 8, puis en Anthropologie en 2002. Il a mené à bien une thèse de doctorat en Anthropologie (La spécificité du Mali sur l’échiquier africain), sous la direction de Pierre-Philippe Rey, et il l'a brillamment soutenue en avril 2009.

Il est actuellement enseignant, chargé de cours au département d'Anthropologie de l'Université Paris 8 (UFR «Territoires, Environnements, Sociétés»).

Le collectif des enseignants et des personnels du département d'Anthropologie s'est réuni en assemblée générale le 03 mars 2010 et a adopté à l'unanimité une motion appelant "tous les étudiants, enseignants et personnels des départements et formations de l'Université Paris 8 à se joindre à toutes les initiatives utiles pour lever cette mesure injuste et scandaleuse".

Avec cette menace d'expulsion, la politique de monsieur Besson atteint une manière de sommet dans la bêtise, cette consternante bêtise qui finit toujours par se montrer dans ces opérations de repli sur soi: il est sans doute préférable de pratique et enseigner l'anthropologie entre "intellectuels européens" (et encore, hein ! par trop exotiques, tout de même...).

Si le triomphe de la stupidité vous donne des airs de hérisson en colère, vous pourrez signer la pétition qui a été mise en ligne pour demander aux autorités de lever cette OQTF.



PS1: Vous pouvez aussi visiter le "blog de coordination des initiatives pour garder Mandela".

PS2: Je regrette que la pétition soit hébergée par mesopinions-point-com, où l'on demande au signataire... sa nationalité ! C'est un peu bébête, non ? J'ai signé quand même.

Prêt à manger mon chapeau

Comme j'ai eu l'honneur et l'avantage de vous le dire, pas plus tôt qu'hier, monsieur Sarkozy, président en exercice, a présidé, en fin de matinée, une "réunion avec les associations membres du collectif "Grande Cause nationale 2010", engagé dans la lutte contre les violences faites aux femmes, à l'occasion du 100ème anniversaire de la Journée internationale des droits de la Femme".

Étaient également présent(e)s:

"Mme Michèle ALLIOT-MARIE, ministre d'Etat, garde des sceaux, ministre de la justice et des libertés, M. Brice HORTEFEUX, ministre de l'intérieur, de l'outre-mer et des collectivités territoriales, Mme Fadela AMARA, secrétaire d'Etat chargée de la politique de la ville, et Mme Nadine MORANO, secrétaire d'Etat chargée de la famille et de la solidarité".

Le communiqué de la Présidence de le République précise:

Le Président de la République a d’abord rendu hommage au rôle éminent joué par les associations dans l’information, la prévention et l’accompagnement des femmes victimes de violences et dit toute sa détermination à lutter contre ces exactions.

On notera qu'aucun hommage analogue n'a été rendu à la gendarmerie de Château-Renard, ni même d'ailleurs...

L'ultime phrase du pénultième paragraphe contredit mes pessimistes anticipations:

Interrogé en particulier sur la situation de Mlle Najlae LHIMER, le Président de la République s'est dit prêt à l'accueillir en France, si elle le souhaite.

Je me vois donc dans l'obligation morale de manger mon chapeau, ou du moins le seul couvre-chef en ma possession: le bob qui protège mon cuir encore chevelu lorsque je me décide à tondre la pelouse de mon parc...

Mais, comme je suis un vieux Normand d'une prudence de Sioux (un inavouable métissage, probablement), je ne procéderai à cette dégoûtante dégustation qu'après le retour de Najlae sur le sol orléanais...

Et cela, en compagnie de monsieur Fragneau, qui, lui, devrait bien en avaler sa casquette.

L'opportunité m'en semble avérée...

dimanche 7 mars 2010

Journée très symbolique des droits de la femme

Afin de marquer symboliquement la centième journée internationale des droits de la femme, monsieur Nicolas Sarkozy a décidé de rester à la maison: il est vrai qu'on le voyait mal, flanqué de mesdames Bachelot et Morano, présider à la réouverture d'un centre d'interruption volontaire de grossesse...

Par exemple.

Il recevra, nous dit-on, "les associations membres du collectif «Grande cause nationale 2010»".

"Cette réunion de travail permettra de dresser un bilan d'étape des actions entreprises, notamment dans le cadre du plan triennal de lutte contre les violences faites aux femmes 2008-2010, et d'évoquer les pistes permettant de renforcer la prévention et la protection des victimes de ces actes de violence".

Ce vague "collectif" regroupe probablement les associations qui ont reçu le "label Grande Cause Nationale", attribué par le premier ministre "à des organismes à but non lucratif qui souhaitent organiser des campagnes faisant appel à la générosité publique" et leur permettant "d'obtenir des diffusions gratuites (...) sur les services des sociétés nationales de programme, France Télévisions et Radio France", comme nous l'explique un encadré pédagogique sur la page du Portail du Gouvernement annonçant l'heureuse décision de monsieur Fillon de désigner "la lutte contre les violences faites aux femmes" comme «Grande cause nationale 2010».

L'annonce faite aux femmes,
par monsieur Fillon, le 25 novembre 2009.


On peut toujours rêver en imaginant que l'une ou l'autre de ces associations labellisées en vienne à évoquer devant ce friand amateur de faits divers qu'est notre président le cas de Najlae Lhimer, victime de la violence de son père qui voulait la contraindre à un mariage forcé, victime de la violence de son frère qui l'a battue comme plâtre pour un mégot de cigarette, et victime de la violence institutionnelle qui l'a expulsée de notre sol alors qu'elle venait chercher protection...

Mais qui osera, sous les ors de l'Élysée, prendre au mot ce pompeux engagement d'un ancien candidat:

À chaque femme martyrisée dans le monde je veux que la France offre sa protection, en lui offrant la possibilité de devenir française.

Photo illustrant l'article de Mourad Guichard dans Libé-Orléans.

"Retour, justice, protection, régularisation", ces quatre mots ont été scandés par 500 personnes réunies samedi, à Château-Renard, où habitait Najlae, à l'appel du comité de soutien.

Mourad Guichard, qui suit cette affaire depuis le début pour Libé-Orléans, en donne un fidèle compte rendu:

Le cortège est parti de la place de la mairie vers 15 heures pour sillonner les rues de la ville direction la gendarmerie. Là, pendant que les manifestants observaient une minute de silence, Patricia Parisot, une proche de Najlae, déposait un courrier de protestation. La manifestation, (...) s’est ensuite dispersée, dans le calme, après une nouvelle halte sur la place de la mairie.

On peut aussi lire le récit personnel qu'en fait Djemâa Chraïti dans son blogue, Regards croisés, hébergé par La Tribune de Genève, sans s'embarrasser de ménager les susceptibilités franco-française...

Elle reprend la vidéo postée par Mourad Guichard.

Je la poste également, non qu'elle soit spectaculaire, mais parce que j'ai été touché de voir ces gens scandant les slogans en les lisant sur leurs petits papiers et parce que la "reprise" finale, avec son rythme pêchu, probablement imposé par la "jeunesse", a dilaté mes vieilles artères...


La "lettre symbolique" qui a été remise par Patricia Parisot à la gendarmerie était adressée "à mesdames et messieurs les gendarmes de Château-Renard", en voici le texte:

Mesdames et Messieurs

Nous étions moins nombreux le 19 février pour accompagner dans vos bureaux Najlae quivoulait déposer plainte pour coups et blessures à l’encontre de son frère qui venait de la frapper violemment.


Nous l’avons vue partir d’ici, quelques jours à peine avant que l’Assemblée Nationale, unanime, vote la loi destinée à renforcer la lutte contre les violences faites aux femmes.


Comme nous tous, Najlae croyait que l’accueil et l’assistance aux victimes était une priorité de la Gendarmerie Nationale, et pourtant :

- ses coups et blessures vous ne les avez pas vus !

- sa plainte vous ne l’avez pas entendue !

Elle est passée du statut de victime au statut de coupable, du statut de femme battue au statut d’individu «expulsable».


A ses blessures a été ajoutée la violence administrative.


Aujourd’hui nous sommes des centaines ici à Château-Renard, comme nous étions déjà à Orléans samedi dernier, pour faire entendre la vérité et vous dire notre indignation.

On nous dit que votre témoignage est puissant car vous êtes des personnes assermentées. Eh bien nous, tous réunis ici, professionnels de l’éducation nationale, amis de Najlae, simples citoyens ou élus de la République, nous vous disons que, guidés par un devoir d’humanité, dispensé de serment, nous réclamons la vérité, la justice et le respect des droits de l’Homme tout simplement.


Aucun ordre ne doit imposer à quiconque de bafouer les principes et les valeurs qui ont été construits après les périodes les plus douloureuses de notre histoire.


Najlae incarne les vertus mises en avant tous les jours dans les discours de ceux qui parlent de cohésion sociale et d’identité nationale : Laïcité, intégration, solidarité. Ces valeurs, elle les a affichées dans sa vie de tous les jours ici à Château-Renard, à la médiathèque, au collège et dans son lycée d’Olivet. Ces valeurs n’ont pas été partagées par son frère ne supportant pas l’émancipation de sa sœur. C’est pour cela qu’il l’a frappée.


Nous avons ici même eu la preuve qu’il est facile d’expulser promptement une femme battue, nous faisons ici aujourd’hui la preuve de notre capacité à mobiliser rapidement et durablement un grand nombre de personnes qui veulent donner du sens à «ce vivre ensemble» dont a tant besoin notre pays, et qui seront présentes à chaque fois que les droits de l’Homme (avec un grand H) seront attaqués.


Nous ne fléchirons pas. Nous exigeons le retour de Najlae et resterons mobilisés jusqu’à son retour, sa protection et sa régularisation.


Le comité de soutien à Najlae


Il n'est pas trop tard pour signer la pétition: cliquez sur la banderole et vous y êtes.

Ne croyez pas que les gendarmes de Château-Renard ressentent une trop profonde solitude...

Dans le cadre de sa campagne "Ni une Ni deux, contre la double violence faite aux femmes étrangères", la Cimade a fait une expérience de "testing" (enquête anonyme réalisée par téléphone auprès de 75 commissariats - 18 sur Paris, 30 en banlieue parisienne et 27 en Province), "pour observer les conditions d’accueil et de prise en charge des femmes étrangères victimes de violences".

Les éloquents résultats obtenus sont les suivants:

A la question de savoir si une femme sans papiers battue par son conjoint pouvait venir déposer plainte,

38% des commissariats ont indiqué qu’elle serait interpellée, dont 5% qu’elle ne pourrait même pas porter plainte. 12% des commissariats contactés ne pouvaient donner de réponse.

Ces réponses indiquent qu’un peu moins de la moitié des commissariats contactés ne respectent pas le code de procédure pénal et la jurisprudence existante sur ce sujet. Il existe un véritable fossé entre la loi et la pratique d’ailleurs dénoncé par la Commission Nationale de Déontologie de la Sécurité. Saisie en 2008 sur la situation d’une femme interpellée et expulsée alors qu’elle venait déposer plainte contre son mari violent, la Commission a estimé «qu’en faisant primer la situation irrégulière des personnes victimes de violences et dépourvues de titre de séjour [elles] se voient interdire, de ce fait, de déposer plainte et de faire sanctionner les auteurs de ces violences permettant ainsi leur impunité».

Par ailleurs, l’enquête révèle que 52% des commissariats interrogés n’ont pas de personnels spécialement formés à la question des violences. Si dans certains commissariats des psychologues ou des « référents violences » ont été recrutés, ces chiffres montrent que le dispositif est encore largement insuffisant.

A la suite de quoi, le communiqué se termine par cette invitation, que l'AFP n'a pas reprise:

Pour réaffirmer la nécessité de protéger effectivement les femmes étrangères victimes de violences, la Cimade vous convie
à l’inauguration d’un commissariat modèle

le lundi 8 mars à 13h00, Place du Châtelet à Paris.

En présence du ministre de la solidarité avec les femmes étrangères
et du commissaire divisionnaire Beausourire.

Si vos obligations professionnelles et/ou familiales vous empêchent d'assister à cette inauguration, vous pourrez peut-être vous libérer pour rejoindre la manifestation de 18h 30, place de la Nation, à Paris. D'après le comité de soutien, une grande banderole avec le portrait de Najlae devrait occuper le 3ème rang.

(A Orléans, un rassemblement est prévu à 17h, place d'Arc.)

samedi 6 mars 2010

Deux ans, trois mois et quelques jours

Le 27 novembre 2007, Pierre, un lycéen de 17 ans, fut la victime, à Nantes, d'une agression dans laquelle il perdit l'usage de son œil droit.

Deux ans, trois mois et quelques jours après les faits, la presse nous apprend, avec la plus précautionneuse des circonspections, que l'enquête est arrivée à son terme et que le présumé responsable direct de la blessure de Pierre, jusqu'alors entendu en qualité de "témoin assisté", vient d'être mis en examen pour "violences volontaires avec arme par personne dépositaire de l'autorité publique".

On peut en conclure, provisoirement, que les investigations ont été menées sans confondre vitesse et précipitation, et que le principe de présomption d'innocence a été scrupuleusement respecté.

Il faut préciser que l'agresseur présumé de Pierre est un membre des forces de l'ordre, porteur ce jour-là d'un "super flash-ball", alors "en cours d'expérimentation", dont il aurait fait usage, devant le rectorat de Nantes, en direction d'un groupe de lycéens manifestant contre le projet de loi relatif aux libertés et responsabilité des universités (LRU).

Les lanceurs de balle de défense entrent en action.
Photo publiée le 28 novembre 2007 par Indymedia-Nantes.

Si la plupart des membres de la confrérie journalistique brode laconiquement sur la même dépêche, le/la rédacteur/trice de France-Soir, notre "grand quotidien national", fait un peu plus en annonçant, à propos du "fonctionnaire de police" "mis en examen":

C’est la victime collatérale du processus judiciaire.

Heureuse formule qui nous rappelle que tout policier suspecté dans une affaire ne peut être que suspecté d'être innocent, ou victime...

Au sol, le 27 novembre 2007, la victime.
Photo publiée Indymedia-Nantes.

L'instruction devrait encore durer trois mois...

Trois mois après lesquels on pourra commencer de songer à organiser un procès, à moins que l'on ne décide de laisser le dossier sombrer en douceur dans l'oubli.

Mais je doute que cela se fasse si aisément: la famille de Pierre ne veut pas oublier.

Elle a fait passer à la presse un rappel des faits, accompagné du texte suivant explicitant les motivations de son action:

Jeudi 4 mars 2010
Communiqué de la famille du lycéen blessé par un tir de flash-ball

Nous avons hâte que cette affaire se clôture. Nous avons besoin d'un procès maintenant pour :

1. élucider les motivations du tireur et de sa hiérarchie ;


2. que la République n'expérimente plus secrètement de nouvelles armes sur des enfants ;


3. pour le Droit de manifester paisiblement sans être mutilé à vie ;


4. pour le Devoir des policiers de ne pas ordonner des violences absurdes et disproportionnées ou à ne pas obéir à ces ordres.


Nous sommes loin de l'exigence d'un procès pour obtenir "réparation" du préjudice causé par le tireur cagoulé, que certains posent en "victime" du devoir.

Nous sommes loin aussi du "débat" politicien ou politicard sur les demandes sécuritaires...

D'ailleurs, les politiques n'ont pas réagi à cette mise en examen.

Ils sont bien trop occupés à réviser la liste des tarifs des transports publics...


PS: Rappel.

Le blogue "27 novembre 2007" tient à jour les informations sur cette affaire et les affaires analogues.

Lecture indispensable.

jeudi 4 mars 2010

Une réserve bien gardée

Il est assez réconfortant de jeter un coup d'œil sur l'agenda en ligne du Comité de soutien pour le retour de Najlae.

En cliquant sur le bandeau, vous accéderez au site du comité de soutien.

J'espère qu'au Maroc, où elle a été expéditivement expulsée à l'aube du samedi 20 février, Najlae Lhimer peut se tenir informée des actions menées par tous les amis qu'elle ignorait peut-être avoir dans la région, et que cela lui remonte le moral...

Régulièrement maltraitée et battue par le frère chez qui elle s'était installée, en 2005, pour échapper à un mariage arrangé par son père, Najlae s'était rendue, le 18 février, à la gendarmerie de Montargis dans l'intention de porter plainte. Le lendemain, elle a été placée en garde à vue, puis en rétention. Le samedi 20, à 4 heures du matin, Najlae a appelé ses amis pour leur apprendre qu’elle prendrait l’avion pour Casablanca à 7h 35.

On trouvera les détails, ainsi que les premières réactions, dans l'article de Mourad Guichard, dans Libé-Orléans., et sur la page du site du RESF (où vous pourrez signer la pétition pour le retour de Najlae).

Le 25 février, à l'Assemblée nationale, madame Nadine Morano a été interrogée sur le cas de Najlae. Sa réponse, qui ne distingue pas par une attention excessive à la personne humaine prénommée Najlae, donne la version officielle des circonstances de cette expulsion, et tente de montrer, évidemment, cela va de soi, l'absolue régularité de la procédure.

Si les routines administratives ont été régulièrement respectées, son laïus a été préparé par une "note" que la préfecture du Loiret a fait "remonter"...

Peu satisfait de cette intervention, et en contestant certains points, le RESF 45 a mis en ligne une "Note récapitulative" qui constitue une "Réponse à madame Morano et à tous les représentants de l'État qui préfèrent servir une leçon bien apprise plutôt que de reconnaître leurs torts."

C'est une lecture indispensable, qui montre bien que l'ignominie réside dans les détails.


Selon la République du Centre, la manifestation de samedi dernier à Orléans a réuni cinq cents personnes, dont quelques élus ou candidats:

Le président socialiste du conseil régional, candidat à sa succession, a participé à la manifestation, tout comme le sénateur Jean-Pierre Sueur (PS), Farida Megdoud de Lutte ouvrière, les élus communistes Michel Ricoud et Marc Brynhole, des représentants d'Europe Écologie, des Verts...

Monsieur Bernard Fragneau, préfet du Loiret et préfet de la région Centre, n'a pas souhaité recevoir les associations à l'issue de la manifestation, et a fixé un rendez-vous pour le 2 mars.

Monsieur le préfet est bien aimable.

La délégation a bien été reçue à la préfecture du Loiret, et on peut en trouver un compte-rendu sur la site du RESF.

On ne s'étonne pas trop d'y lire les positions coutumières d'un haut fonctionnaire au garde-à-vous:

Selon le préfet du Loiret :

- Les procédures d’interpellation et d’expulsion sont pleinement justifiées.

- Maintenant qu’il relève du gouvernement, le dossier est clos à ses yeux puisque la préfecture n’a plus son mot à dire.

(...)

- Quant à Najlae, elle aurait refusé de porter plainte. Alors pas question de la protéger !

Mais on y trouve aussi un étrange reproche adressé aux associations:

- Les soutiens ont participé au montage de cette affaire de toutes pièces en raison de la période électorale. La préfecture en veut pour preuve : l’accueil en un temps record de Najlae au Maroc, la mobilisation immédiate des médias et les rapides prises de position de politiques.

A croire que le préfet se monte le bourrichon sous sa casquette à feuilles de chêne...

Il est vrai qu'en période électorale, la mobilisation des politiques, ça fait très mauvais effet, et quand on est soucieux de sa carrière, on en deviendrait parano.

Alors, pour sa défense, monsieur Bernard Fragneau s'est fendu d'un communiqué sournoisement offensif, écrit en grande pompe préfectorale.

(Car, incontestablement, monsieur le préfet a du style: pour dire "si l'occasion se présente", il dit "si l'opportunité m'en semble avérée".)

La République du Centre, en sa version papier, donne de larges extraits de ce communiqué:

La récente reconduite au Maroc de Mlle N. Lhimer donne lieu depuis quelques jours à une polémique soigneusement organisée et à l'occasion de laquelle approximations et contre-vérités sont assénées avec une déconcertante assurance.

La participation à cette polémique de certains élus achève de donner à ce dossier une connotation politique et électoraliste évidente.

Tenu par le devoir de réserve qui s'impose à tout membre du corps préfectoral en période électorale, et placé de ce fait dans l'impossibilité de m'engager dans toute apparition ou déclaration publique, je respecterai ce devoir républicain même s'il est patent que certains ont choisi d'exploiter sans le moindre scrupule cette situation singulière - et confortable pour eux - dans laquelle la seule voix qui puisse se faire entendre est celle de l'accusation sans nuance. Le service de l'État, et la neutralité qui en fonde la fierté, imposent cette attitude.

Ce n'est donc qu'une fois retrouvée la faculté républicaine de m'exprimer, soit après le 21 mars, que, si l'opportunité m'en semble avérée, je répondrai à ceux qui ont délibérément choisi le recours à l'outrance.

On peut tout de même se demander si ce bel exercice stylistique contourné ne dépasse pas d'un poil les bornes de la réserve préfectorale...

mercredi 3 mars 2010

En attendant les hirondelles

Plus sûrement que les hirondelles, les poètes ont la charge quasiment institutionnelle d'annoncer l'arrivée du printemps...

Du moins depuis la création du "Printemps des Poètes".

Cliquez sur le logo pour visiter le site dédié à la manifestation.

La douzième édition se déroulera du 8 au 21 mars 2010, autour du thème "Couleur femme".

Il n'est pas certain que nous vivions un temps où se trouve enfin "brisé l’infini servage de la femme", mais il est grand temps de proclamer qu'elle est "poète, elle aussi !"

Et que parfois, elle peut "vivre en poésie".

Valérie Rouzeau.

C'est le choix qu'a fait Valérie Rouzeau.

Pour la découvrir, si ce n'est déjà fait, il faut profiter de la récente réédition en livre de poche, à La Table Ronde, dans la collection La petite vermillon, de deux de ses recueils, Pas revoir et Neige rien.

Le premier qui a été initialement publié en 1999 par les éditions Le Dé Bleu, avait permis de "découvrir" la voix de Valérie Rouzeau: la première édition en a été épuisée en moins d'un an (ce qui est, on l'admettra, assez rare pour un livre de poésie).

Mais il suffit d'ouvrir le recueil pour être empoigné:

Toi mourant man au téléphone pernoctera pas voir papa.
Le train foncé sous la pluie dure pas mourir mon père oh steu plaît tends-moi me dépêche d'arriver.

Pas mouranrir désespérir père infinir lever courir -
Main montre l'heure sommes à Vierzon dehors ça tombe des grêlons.

Nous nous loupons ça je l'ignore passant Vierzon que tu es mort en cet horaire.
Pas mourir steu plaît infinir jusqu'au couloir blanc d'infirmières.

Jusqu'à ton lit comme la loco poursuit vite vers Lyon la Part-Dieu.

Jusqu'à ton front c'est terminé tout le monde dans la petite chambre rien oublier.


Valérie Rouzeau dit de cet adieu à son père qu'il "est sorti tel quel avec ses mots coupés":

"J'avais en fait les rythmes avant d'avoir les mots. En allant à pied au cimetière."

Ces rythmes et ces mots bousculés par ces rythmes, on peut les entendre dans la voix de Valérie Rouzeau elle-même lisant des pages de Pas revoir, mise en ligne par Libération.

(En espérant que le lien soit encore efficace pour quelque temps...)

Le second recueil de cette réédition, Neige rien, publié en 2000 aux éditions Unes, creuse encore davantage les rythmes et les mots, jouant sur leurs sonorités et même, à l'image du titre quasi palindromique, sur leurs lettres...

Mais il s'agit aussi d'un livre de colère:

La colère on en a... c'est pourquoi j'ai voulu que le livre soit imprimé en rouge. Voir rouge, le rouge de la colère et des graffitis.

(Cette volonté n'est pas respectée dans l'édition de poche, au lecteur de lire "rouge"...)

La colère est tournée contre le fait qu'un P.D.-G. va gagner en un mois ce que ses ouvriers gagnent en dix ans. Elle est là mais je ne peux pas l'écrire comme ça. Ça ferait un tract ou un slogan. Dans Neige rien, il faut entendre aussi "N'ai-je rien". Il n'y est question que de gens démunis

Un bon début,
puis vous lirez Va où, Récipients d'air, Quand je me deux,
aux éditions Le Temps qu'il fait.


Valérie Rouzeau est aussi une traductrice de poésie de langue anglaise.

On lui doit de très belles traductions de Sylvia Plath, de William Carlos Williams et de Ted Hughes.

Elle traduit avec une liberté attentive, comme on pourra en juger sur cette traduction d'Ariel de Sylvia Plath, qui me semble être une véritable "lecture" du poème original :

Stasis in darkness.
Then the substanceless blue
Pour of tor and distances.

God's lioness,
How one we grow,
Pivot of heels and knees! ― The furrow

Splits and passes, sister to
The brown arc
Of the neck I cannot catch,

Nigger-eye
Berries cast dark
Hooks ―

Black sweet blood mouthfuls,
Shadows.
Something else

Hauls me through air ―
Thighs, hair;
Flakes from my heels.

White
Godiva, I unpeel ―
Dead hands, dead stringencies.

And now I
Foam to wheat, a glitter of seas.
The child's cry

Melts in the wall.
And I
Am the arrow,

The dew that flies,
Suicidal, at one with the drive
Into the red

Eye, the cauldron of morning.


Un moment de stase dans l’obscurité.
Puis l’irréel écoulement bleu
Des rochers, des horizons.

Lionne de Dieu,
Nous ne faisons plus qu’un,
Pivot de talons, de genoux ! ― Le sillon

S’ouvre et va, frère
De l’arc brun de cette nuque
Que je ne peux saisir,

Yeux nègres
Les mûres jettent leurs obscurs
Hameçons ―

Gorgées de doux sang noir ―
Leurs ombres.
C’est autre chose

Qui m’entraîne fendre l’air ―
Cuisses, chevelure ;
Jaillit de mes talons.

Lumineuse
Godiva, je me dépouille ―
Mains mortes, mortelle austérité.

Je deviens
L’écume des blés, un miroitement des vagues.
Le cri de l’enfant

Se fond dans le mur.
Et je
Suis la flèche,

La rosée suicidaire accordée
Comme un seul qui se lance et qui fonce
Sur cet œil

Rouge, le chaudron de l’aurore.


(Ariel, de Sylvia Plath, traduit de l’anglais, présenté et annoté par Valérie Rouzeau, éditions Gallimard, Collection Du monde entier, 2009.)



PS: Comme j'ai quelque scrupule à avoir utilisé deux fragments de Rimbaud, je restitue la citation complète:

« Quand sera brisé l’infini servage de la femme, quand elle vivra par elle et pour elle, l’homme, — jusqu’ici abominable, — lui ayant donné son envol, elle sera poète, elle aussi ! La femme trouvera de l’inconnu! Ses mondes d’idées diffèreront-ils des nôtres? Elle trouvera des choses étranges, insondables, repoussantes, délicieuses; nous les prendrons, nous les comprendrons. »

Arthur Rimbaud.
Lettre adressée à Demeny, le 15 mai 1871.

lundi 1 mars 2010

Un sondage de bien belle facture

Voilà un sondage qui, malgré ses bonnes intentions, va sans doute tomber à plat...

Nos politiques sont bien trop affairés à occuper le terrain préalablement déblayé par Xynthia pour se soucier de faire beaucoup de commentaires sur ces résultats:

...qui ne sont pas très lisibles sur cette illustration
empruntée à 20minutes.fr...

Ce très joli sondage, réalisé par Obea/InfraForces, sur "les Français et l'insécurité en France", est présenté par ses deux commanditaires, 20minutes et France Info, de manières assez différentes: le premier croit pouvoir en tirer que "l'insécurité n'obsède pas les Français", alors que le second affirme que "2 Français sur 3 ont une bonne image de la police".

Monsieur Julien Nègre, qui est chargé d'études à l'institut de sondage InfraForces, estime, pour sa part, que les résultats obtenus sont "rassurants".

Il est, en effet, tout à fait rassurant de constater que 85,1% de nos concitoyens admettent être d'accord avec l'assertion suivante:

"Il n'y a aucune raison d'avoir peur de la police quand on n'a rien à se reprocher."

Cela prouve bien qu'au moins 85,1% des "gens honnêtes" n'ont pas encore eu l'occasion d'être placés en garde à vue.

Les Français comprennent vite, mais il faut les matraquer longtemps...

Photo destinée à servir de fond d'écran,
sans doute pour les commissariats.


Malgré les témoignages qui se sont multipliés ces derniers temps sur les procédures prétendues régulières des gardes à vue, les "honnêtes gens", qui n'ont rien à se reprocher, continuent de s'aveugler.

Pour les aider à y voir plus clair, on ne saurait trop leur conseiller d'écouter, pour sauver leurs moments perdus, le reportage de Joseph Beauregard diffusé dans l'émission de Zoé Varier, Nous autres, le vendredi 26 février 2010, sur France Inter.

(Ce reportage peut être écouté "à la carte" pendant 120 jours en allant dans les archives de l'émission, ou téléchargée sur le site nanodata.com)

On y entendra cinq témoignages, "une punkette, un prof de philo, un journaliste, un retraité, un syndicaliste, tous (...) placés en garde à vue alors qu'ils n'avaient commis aucune infraction", et tous arrêtés pour des motifs futiles: la punkette, pour avoir craché dans le caniveau sans voir qu'une voiture de police arrivait; le prof de philo, pour avoir montré son ordinateur en panne à un copain qui pouvait le réparer; le retraité, pour avoir traversé alors que le "petit bonhomme" était "rouge"; le syndicaliste, pour avoir participé à une manifestation devant son entreprise; et le journaliste, pour avoir été simplement présent pour "couvrir" une manifestation à Montreuil...

Dans chacun de ces cas, outre l'habituelle volonté de contraindre, d'humilier ou de faire "craquer" chacun jusqu'à l'utile "outrage et rébellion", on retrouve d'incontestables irrégularités dans l'application de la procédure.

Mais la grande qualité du reportage réside dans la "présence" de chacun des témoins qui s'exprime par le grain et le phrasé des voix, en faisant passer, avec leur vocabulaire propre, ce qui reste de la colère, et pour certains de la haine, ressentie.

Zoé Varier en 1968.
Maintenant, elle écoute beaucoup,
et on la remercie pour ça...

Je ne pense pas que monsieur Charles Pasqua ait été placé un jour en garde à vue pour récurer l'une ou l'autre des casseroles qui l'accompagnent dans ses déambulations.

Mais cela n'empêche pas cet homme sensible de prendre parti dans ce que Jean-Marie Pontaut, journaliste à l'Express, appelle la "polémique de la garde à vue":

L'application actuelle de cette mesure [la garde à vue] est inadmissible dans une société démocratique. Pour moins que rien, on place en garde à vue des adolescents de 13 ou 14 ans. Trop de gens sont détenus dans des conditions ignobles, enfermés dans des cellules infectes, sans avoir le droit de se laver, y compris des femmes.

C'est indigne de la République. La garde à vue est une mesure de sécurité que l'on ne doit appliquer que si les gens risquent de s'enfuir, de porter tort aux autres ou à eux-mêmes. Ce n'est pas sérieux de s'en servir dans d'autres circonstances. Il faut donc réformer ce système.

Pour ma part, je suis favorable à la présence d'un avocat dès la première heure de garde à vue - sauf en matière terroriste - car il y a trop de cas où les policiers se laissent aller. Le tutoiement, par exemple, est intolérable.

On voit que môssieu Charles ne mâche pas ses mots ("sauf en matière terroriste")...

Mais qui pourrait lire ces fortes paroles sans chantonner, en sourdine, ce vieux standard du début des années 1930, repris en un duo fameux par Serge Gainsbourg et Eddy Mitchell ?

Pas moi.


PS:

Le même sondage prétend que 49,8% des sondés sont partisans d'une modification des "conditions de garde à vue".

Interrogé par 20minutes, David Barbas, du Syndicat national des officiers de police (Snop), estime lui aussi que "les conditions sont déplorables".

Tout le monde fredonne la même chanson...