lundi 16 mai 2011

Les derniers résistants de l'Occident

Les derniers résistants de l'Occident, option filière porcine, avaient annoncé une exemplaire mobilisation dans les rues de Lyon, où siège, comme on sait, le primat des Gaules. Devait s'y dérouler, selon le projet originel, une impressionnante "marche des cochons" visant à contrer "l'expansion du marché de la viande halal" et "l'islamisation de la France", mais la préfecture du Rhône n'avait pas autorisé la tenue de ce carnaval charcutier. Il fut donc décidé que la "marche" serait transformée en "un rassemblement statique place Saint-Jean pour défendre la liberté d'expression", solution qui convenait mieux aux identitaires ayant les pieds plats et qui permettait de faire venir quelques végétariens attirés par le fumet de la "liberté d'expression".

Les organisateurs, qui avaient annoncé "au moins 600 personnes", n'ont pas dû être trop déçus : la préfecture dénombrant "près de 500 militants d'extrême-droite", le compte y était presque, malgré toutes ces misères que le préfet leur avait faites...

A la lumière de fumigènes rose-cochonnou, de fières et martiales devises furent reprises en chœur : "Première, deuxième génération, nous sommes des mangeurs de cochon", et monsieur Fabrice Robert, président du Bloc Identitaire, put déployer toute son éloquence : "Nous demandons une traçabilité du halal car les non musulmans n'ont pas à subventionner une religion qui n'est pas la leur".

Et, "vers 17 h", nous dit l'AFP, reprise par Le Figaro, "les manifestants s'étaient dispersés «sans incident», selon la préfecture".

Une bien belle jeunesse qui sait encore saluer...
(Photo tirée du portfolio de Lyon Info.)

A l'appel de diverses organisations regroupées autour du collectif Vigilance 69, une contre-manifestation était organisée entre la mairie et la préfecture. Selon les compteurs policiers, elle a rassemblé 800 personnes, et l'AFP y a discerné, en vrac, "élus locaux de gauche, militants CGT, Sud, Attac et Front de gauche et nombreux militants anarchistes arborant foulard noir et drapeau de la Confédération nationale du travail".

Photo Joël Philippon/Le Progrès.

La même dépêche de la même agence ajoute qu'il n'y a eu "aucun affrontement physique entre manifestants des deux bords", tout en ajoutant que, selon la police, "«des échauffourées» ont eu lieu en fin d'après-midi et un commerce de kebabs a été vandalisé à proximité du lieu de rassemblement de l'extrême-droite". Même si on apprend que quatre interpellations ont eu lieu "dans le cadre de ces incidents", les précisions sont rares...

Pour les trouver, il vaut mieux, comme d'habitude, consulter l'indispensable Rebellyon qui décrit ainsi une "rencontre" après dispersion :

(...) les fachos, partis de leur ras­sem­ble­ment, remon­tent les rues en direc­tion de la Croix-Rousse, dans l’idée de casser de l’anti­fas­ciste et pro­ba­ble­ment d’inves­tir ce quar­tier sym­bo­li­que de la résis­tance. Un groupe d’anti­fas­cis­tes sans connaître ce mou­ve­ment se sont diri­gés vers St Jean : la ren­contre a lieu au milieu du pont La Feuillée qui enjambe la Saône entre St Paul et Terreaux. Affrontement bref mais vio­lent, puis­que la police s’y jette immé­dia­te­ment, coin­çant une partie des anti­fas­cis­tes entre eux et les fachos. Quatre de nos cama­ra­des ont été arrê­tés à cette occa­sion (...) .

Et ses suites :

Repoussés dans le Vieux Lyon, les iden­ti­tai­res et autres néo-nazis, énervés, se met­tent à y casser les devan­tu­res des kebabs et autres com­mer­ces tenus - ou sup­po­sés être tenus - par des immi­grés. Plusieurs per­son­nes ont été agres­sées. Ce déchaî­ne­ment ouver­te­ment raciste, digne d’un pro­grome, ne semble pour l’ins­tant pas être dif­fusé dans la presse. La police inter­vien­dra dans la foulée, inter­pel­lant plu­sieurs dizai­nes de nervis d’extrême-droite (de 50 à 80 selon les sour­ces).

Le Progrès a publié plus tard un compte-rendu de ces événements, signé de Geoffrey Mercier. Il comporte des témoignages précis, complétés par le très intéressant point de vue de la préfecture :

Interrogée hier soir sur les circonstances des exactions commises, la préfecture n’a pas souhaité communiquer. Pour Albert Doutre, le directeur départemental de la sécurité publique, "on a assuré la paix publique avec des gens déterminés dans les deux camps à mener des actions violentes".

Une certaine idée de la "paix publique".
(Photo Florent Aceto, pour Lyon Capitale.)

Un autre incident ayant quelque peu, n'en déplaise à monsieur Doutre, troublé la "paix publique" était évoqué par une dépêche de l'AFP, que j'ai pu lire ce matin en Une du NouvelObs-point-com :

Une quinzaine de skinheads ont provoqué une rixe dans la nuit de samedi 14 mai à dimanche 15 mai à Lyon, quelques heures après un rassemblement de groupuscules d'extrême droite qui a conduit au placement de six personnes en garde à vue, selon la police et les pompiers.

Vers 1h30, "une quinzaine d'individus typés extrême droite, à tendance skinhead" s'en sont pris dans la rue aux clients d'un bar situé sur les pentes de la Croix-Rousse, dans le Ier arrondissement, "dégradant l'entrée du bar", a-t-on appris auprès de la police.


"Deux personnes ont été victimes de légères violences mais il n'y a pas eu d'interpellation", les forces de l'ordre n'ayant pu rattraper les agresseurs, selon la même source.


Cette dernière remarque confirme une constatation scientifique irréfutable : l'extrêmedroitiste court bien plus vite que le bacqueux, qui court lui-même plus vite que l'ultragauchiste...


PS : On trouve encore moins d'articles pour parler du rassemblement, ce ouiquende, sur le plateau des Glières, de 3500 à 4000 résistants nettement plus authentiques que les casseurs qui ont pu opérer à Lyon. Parmi eux, quelques un(e)s, qui ont aussi résisté au passage du temps, méritent d'être qualifiés d'"historiques", si l'on veut, mais sûrement pas d'"anciens résistants", comme le fait Le Monde pour présenter leur nouvel "appel aux jeunes générations"...

Cet appel, lancé samedi dernier, me semble peu repris dans la presse du jour - les "unes" sont plutôt encombrées, il me semble.

Le voici :

Appel de Thorens-Glières, le 14 mai 2011

Le 8 mars 2004, treize vétérans des mouvements de Résistance et des forces combattantes de la France libre lançaient un "Appel aux jeunes générations" dénonçant notamment "la remise en cause du socle des conquêtes sociales de la Libération". Cette tendance régressive s'accélère dramatiquement. Nombre de citoyennes et citoyens s'en indignent.

Partout la prise de conscience que les valeurs, toujours actuelles, incarnées en 1944 dans le programme du Conseil National de la Résistance, ouvrent l'espoir qu'un mieux-vivre ensemble est possible. Il est aujourd'hui concevable de définir un nouveau "programme de la Résistance" pour notre siècle. Au lieu de cela, le débat public qui s'annonce avec les élections de 2012 semble privilégier les manœuvres politiciennes au service d'intérêts particuliers sans traiter :
  • des causes politiques des injustices sociales,
  • des raisons des dérégulations internationales,
  • des origines des déséquilibres écologiques croissants.
Comme en 2004, nous souhaitons que tous les citoyens, tous les partis, tous les syndicats, toutes les associations participent à l'élaboration d'un Projet de Société du 21ème siècle en repartant du programme du CNR "Les jours heureux" adopté le 15 mars 1944.

Ce programme politique constitue toujours un repère essentiel de l'identité républicaine française.

Avec l'association "Citoyens Résistants d'Hier et d'Aujourd'hui" nous appelons tous les partis politiques, toutes les candidates et candidats à un mandat public dans le cadre des élections présidentielle et législatives de 2012 à prendre trois engagements qui mettront réellement en application la devise républicaine "Liberté Égalité Fraternité".

Premièrement, afin de garantir l'égalité :

Lancer immédiatement le travail législatif et réglementaire qui permettra de reconstituer les services publics et institutions créés à la Libération pour aller vers une véritable démocratie économique et sociale. Possible en 1944, cette démarche l'est d'autant plus aujourd'hui, alors que le pays n'a cessé de s'enrichir depuis. Droit à la santé pour tous, droit à une retraite, droit à l'éducation, droit au travail, droit à la culture demeurent les seuls véritables garants de l'égalité républicaine. Une égalité qui n'a de sens que dans le respect du droit des étrangers.

Deuxièmement, afin de garantir la liberté :

  • Approfondir la forme républicaine du gouvernement afin de séparer clairement les pouvoirs et renforcer la démocratie parlementaire au détriment de notre régime présidentiel personnalisé.
  • Développer de nouvelles pratiques de la démocratie dans laquelle l'action de la société civile sera reconnue, et restaurer les conditions du principe d'ailleurs défini à l'article 2 de la constitution actuelle : "gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple".
  • Garantir la qualité du débat démocratique et la fiabilité des contre-pouvoirs, en assurant à nouveau la séparation des médias et des puissances d'argent comme en 1944.
Ces 3 axes de débats devront aboutir à une démarche souveraine d'"Assemblée constituante" vers de nouvelles pratiques républicaines.

Troisièmement, afin de garantir la fraternité :

Travailler les coopérations avec les peuples et les pays, en refusant l'actuelle dictature internationale des marchés financiers qui menace la paix et la démocratie. Favoriser résolument des solutions soutenables pour les équilibres écologiques, dans les limites de développement compatibles avec la survie humaine. Écarter de la marchandisation totale les besoins vitaux de l'être humain comme l'eau, la nourriture et l'énergie. Il est temps de bien vivre ensemble, dans la haute nécessité de l'épanouissement du plus grand nombre et d'offrir une perspective d'avenir prometteur aux jeunes générations.

Plus que jamais, comme le proclamait en 2004 l'Appel des Résistants aux jeunes générations, à ceux et celles qui font ce siècle qui commence, nous voulons dire avec affection : "Créer c'est résister. Résister c'est créer".

Les signataires :
Raymond Aubrac, résistant ;
Stéphane Hessel, résistant, déporté ;
Marie-José Chombart De Lauwe, résistante, déportée, présidente de la Fondation pour la mémoire de la déportation ;
Daniel Cordier, résistant, secrétaire de Jean Moulin ;
Georges Séguy, résistant, déporté ;
Walter Bassan, résistant, déporté ;
Henri Bouvier, résistant, déporté ;
Léon Landini, résistant FTP MOI ;
Pierre Pranchère, résistant ;
François Amoudruz, résistant, déporté, membre de la présidence nationale de la FNDIRP ;
Jean Marinet, résistant, déporté, président de la FNDIRP de l'Ain ;
Noëlla Rouget, résistante, déportée ;
Odette Nilès, résistante, ex-fiancée de Guy Moquet ;
Charles Paperon, résistant, co-président de l'ANACR Finistère ;
Pierre Moriau, résistant.

dimanche 15 mai 2011

Triple entente multiculturelle

On raconte (*) que, le 12 août 1961, Joachim Kühn, qui avait 17 ans, reprit le train de 22 heures pour rentrer à Leipzig, en Allemagne de l'Est. Il venait de passer quelques jours chez son frère Rolf, son ainé de 15 ans, musicien professionnel installé à Berlin-Ouest. Cette même nuit, pendant son retour, fut mis en chantier le mur de Berlin qui devait matérialiser pour des années le rideau de fer.

Cinq ans plus tard, le jeune pianiste fut invité à participer à la Friedrich Gulda Internationaler Jazzkonkurrenz, qui doit se tenir du 17 au 24 mai 1966, à Vienne.

Joachim Kühn dut se rendre à Berlin, pour obtenir un visa de très courte durée.

"Lorsque je suis allé à Berlin pour ce visa, l'hôtesse de l'agence d’État m'aimait bien, j'avais plusieurs fois eu affaire à elle. Je pense qu'elle a un peu poussé les choses... (...) Les agents communistes m'ont regardé ; l'un d'eux m'a dit : 'Jure que tu vas revenir, jure-le.' J'avais la main dans la poche, j'ai croisé les doigts, j'ai juré..."

Pour avoir ce droit de sortie du territoire, lui qui avait déjà décidé d'oublier d'y revenir, il aurait été capable de jouer tout son répertoire classique en croisant les doigts.

Ou même sans les doigts...

Pochette d'un disque bien oublié des frères Kühn, enregistré à Hambourg en 1968.
On y voit Rolf à la clarinette, Joachim à je ne sais quoi,
Stu Martin devant ses percussions, Volker Kriegel à la guitare,
et Günter Lenz à la basse électrique.

Sa liberté toute neuve, et tant attendue, allait rencontrer celle du free jazz qui, dans ces années-là, et pour une très courte période, fleurissait de belle manière en Europe. A cette explosion de toutes les audaces et de quelques colères, il allait joindre toute son énergie, qui n'était pas médiocre, et toute sa virtuosité, qui était éblouissante, et probablement découvrir que la liberté, en musique comme en tout autre domaine, peut n'avoir aucune limite.

C'est à cette époque que je l'ai vu et entendu pour la première fois. Ce devait être au tout début des années 1970, au Centre Culturel Américain, alors installé boulevard Raspail.



Un solo de 1970, illustré d'une photo chronologiquement décalée,
et malheureusement perturbé par un signal radio intempestif...


Mes goûts n'ont pas toujours suivi ceux de Joachim Kühn dans son insatiable appétit de musique.

Aussi tenter de résumer sa carrière en quelques lignes relèverait pour moi de l'impossible. D'autant plus que la plupart des enregistrements qui ont ponctué ce parcours de plus de cinquante ans est maintenant introuvable... Et les ressources de la toile, où parfois l'on trouve tout sauf ce que l'on cherche, ne m'aident pas énormément.

Impossible d'y dénicher, par exemple, la moindre trace de cette "triple entente" qui s'est développée, pendant plus de dix ans, entre Joachim Kühn au piano, Jean-François Jenny-Clark à la contrebasse et Daniel Humair à la batterie. Il faudra donc vous résoudre, si vous me croyez sur parole - ce dont je doute fort -, à trouver au préalable un disquaire survivant de la grande extinction des disquaires, et lui passer commande de quelques uns des enregistrements du trio le plus ébouriffant des ultimes années du siècle dernier. Vos oreilles innocentes et boulimiques voudront tout entendre, et je vous envie de pouvoir découvrir Easy to Read (1985), Usual Confusion (1993), L'Opéra de Quat'sous (1995) ou Triple Entente (1997), le dernier disque des trois amis, enregistré un an avant la disparition de Jean-François Jenny-Clark.

Une compilation de trois autres albums, parue en 1998.


A soixante-six ans, Joachim Kühn ne fait pas partie de ceux dont je m'amuse à dire que, oui, je l'ai connu vivant, et inventif, mais que, pfff..., comment dire...

Vivant et inventif, il l'est toujours.

A Paris, on a pu le voir, vendredi soir, en duo avec Archie Shepp, à la Fondation Cartier, pour accompagner la sortie de leur disque Wo ! Man - que je compte bien pouvoir écouter un de ces jours, puisque Michel Contat, de Télérama, m'assure que Shepp "a retrouvé la splendeur de sa sonorité au sax ténor".

Ailleurs, soit un peu partout, on pourra continuer de l'entendre en compagnie de Majid Bekkas et de Ramon Lopez, avec lesquels s'est nouée, depuis Kalimba (2007), une nouvelle triple entente musicale dont le multiculturalisme assumé ne devrait pas échapper aux puristes en tous genres.

[A Kalimba, il faut ajouter Out of the Desert (2009), où le trio joue avec des musiciens marocains et béninois, et le tout récent Chalaba (2011).]








Joachim Kühn, piano ; Majid Bekkas, basse guembri et chant ; Ramon Lopez, percussions.



(*) L'anecdote est (évidemment) relatée dans la véritable somme que représente l'ouvrage de Marc Sarrazy, Une histoire du jazz moderne, Joachim Kühn, aux Éditions Syllepse (2003). La citation de Kühn à propos de son visa est tirée de ce livre.

vendredi 13 mai 2011

La soupe du roquet est servie

Il me semble qu'il n'y a pas si longtemps les plus fins analystes politiques de ce pays opposaient un populisme de droite, représenté par monsieur Le Pen (Jean-Marie) et fille (Marine), et un populisme de gauche, représenté par monsieur Mélenchon (Jean-Luc).

Celui-ci est ainsi devenu le paradigme de ce que l'on ne tardera pas à appeler, dans les gazettes qui font l’opinion, le gaucho-populisme.

Ce n'est pas cela qui va apaiser son humeur de dogue...

Car ce qui fait tout le charme, à mes yeux, de Jean-Luc Mélenchon, co-président du Parti de Gauche, c'est sa dégaine de malcontent toujours de mauvais poil – je ne suis pas loin de penser que les raisons de l'être sont innombrables – et ses coups de gueule, avec les dents, parfois surprenants.

Ainsi, rencontrant, dans les studios de France Inter, monsieur Laurent Wauquiez, ministre chargé des Affaires Européennes, il s'est permis de le qualifier de "roquet prétentieux"...

Ça ne fluidifie pas le dialogue, mais ça soulage.

Monsieur Laurent Wauquiez, après toilettage au Conseil des ministres.
(Photo Philippe Wojazer/Reuters)

Il est vrai que, la veille, dans l'émission BFMTV 2012-Le Point-RMC, notre brillant spécialiste des Affaires Européennes, s'était autodésigné comme expert oncologue et avait dénoncé "les dérives de l’assistanat" comme étant le "cancer de la société française". Il avait alors indiqué que, pour en contrer les métastases, son groupe, fort joliment nommé "la Droite sociale" – il y a des choses qui ne s’inventent pas - déposerait "dans les 10 jours" à l'Assemblée une proposition de loi pour contraindre les bénéficiaires du RSA à "assumer" cinq heures hebdomadaires de "service social". Le Figaro avait eu la primeur de cette brillante idée dans un entretien du 11 avril qui n'avait pas fait le buzz à l'époque – mais monsieur Wauquiez est tenace, on dirait.

Cette fois, ce fut une entière réussite, et tout le monde en parle.

Ne taxons pas trop vite monsieur Wauquiez de centro-populisme...

Son ambition est tout autre, il nous l'a dit. Ce qu'il souhaite, c'est "réactiver la machine à réfléchir" au sein de son parti, l'UMP, et le "repositionner sur le fond et particulièrement sur les questions sociales". Ce qu'il nous a caché, en revanche, c'est que sa "machine à réfléchir" fonctionnait à plein rendement au café du Commerce, à l'heure de l'apéro.

Prolégomènes à une pensée sociale de fond.

Diversement désavoué, à différents niveaux, et avec une sincérité variable, monsieur Laurent Wauquiez a fini par promettre de se museler "sur le sujet jusqu'à une prochaine convention de l'UMP consacrée à ce thème, le 8 juin".

Mais cela n’empêche pas l'empressé Figaro de lui servir la soupe en publiant ce matin les résultats d'un sondage Opinionway, commandé en urgence et toutes affaires cessantes après la sortie du ministre. Il en ressort que "Une majorité de Français [est] pour une contrepartie au RSA" - c'est le titre de l'article. Cependant, cette enquête d'opinion, d'un sérieux à toute épreuve, ne nous dit pas pourquoi cette "majorité de Français" s'obstine à s'abrutir dans le travail, au lieu de profiter, comme des rois fainéants, de tous les "minima sociaux" possibles et imaginables en échange d'une toute petite "contrepartie". Il aurait sans doute été possible de cerner cet élément essentiel par un ensemble de questions judicieusement calibrées...

Mais il y avait urgence...

Le thème était lancé, et quand la "machine à réfléchir" est lancée, on n'a plus le temps de penser à tout.



PS : Cet ignoble sondage aura au moins eu une heureuse conséquence : faire sortir Flo Py de son silence bloguistique prolongé.

mercredi 11 mai 2011

La question tunisienne

Il semblerait bien qu'un élément nouveau commence à s'imposer dans le vocabulaire relativement restreint de la communication médiatique. Il s’agit du vocable "migrant", que l'on voit de plus en plus utilisé par les rédacteurs de dépêches...

Les attentifs lecteurs-commentateurs de la presse en ligne l'ont déjà remarqué. Et l'on peut lire, çà et là, les remarques agacées de ces amoureux de bonne soupe nationale et de beau langage, réclamant qu'on en revienne à une terminologie plus correcte. Ils préféreraient que l'on use plutôt du mot "clandestin", selon eux plus adéquat, puisque bien chargé péjorativement.

"Migrant", apparu comme adjectif vers 1951 dans l'expression "travailleur migrant", a été admis à un usage substantivé une dizaine d'années plus tard. Il désigne actuellement, et selon des sources académiques, une "personne effectuant une migration". On comprend que cette neutralité constatative puisse irriter le souchien de base. Mais on peut lui faire confiance, notre basique saura bien trouver un moyen pour instiller dans ce vocable toute l'acrimonie qu'il éprouve envers ceux qu'à part soi, et au comptoir du café du Commerce, il appelle les "envahisseurs", ou, mieux, en un charmant retournement du sens, les "colonisateurs".

Si l'on peut se réjouir, temporairement et sans illusion aucune, de cette rectification du vocabulaire courant, il ne faudrait pas s'aveugler devant certaines torsions langagières qui apparaissent subrepticement par ailleurs.

Ils ont dû être très satisfaits de leur formule-titre, les rédacteurs de l'appel récemment lancé par France Terre d'Asile, qui assène ceci:

La France doit apporter une réponse digne et responsable à la question tunisienne.

Avant de parler de "question tunisienne", ils auraient sans aucun doute mieux fait de se dire que de la question au problème, il n'y a qu'un petit pas vite franchi... Et là-dessus, ils auraient pu, si ce n'avait été trop leur demander, prendre en considération que le simple fait de constituer en "problème" la présence d'un groupe national, religieux, ethnique - voire, pour certains irréductibles, racial -, est le meilleur moyen de renforcer ce petit sursaut identitaire qui fait les grandes xénophobies.

De plus, et surtout, la structure même de cette formulation, si proche morphologiquement de sa célèbre cousine, la "question juive", aurait dû les inciter à une certaine prudence.

Un simple coup d’œil sur la notice ouiquipédiesque leur aurait appris que cette expression, forgée dans l'Allemagne des Lumières, et depuis "associée à la solution finale mise en pratique par les nazis" faisait "originellement référence à l'aptitude des Juifs à s'intégrer en Europe occidentale". Ils auraient pu noter que l’empereur Napoléon Ier en fit l'objet d'interrogations précises à l'Assemblée des Notables, désireux de "savoir si l'intégration des israélites dans la nation française posait ou non problème". Peut-être auraient-ils remarqué que la réponse rassurante des Notables "ouvrit (...) aux membres de cette communauté l'accès aux grades de commandement militaire" - mais n'empêcha pas qu’ultérieurement se monte l'affaire du capitaine Dreyfus.

Cela n'a rien à voir, diront les esprits raisonnables...

Mais cela donne beaucoup à entendre à ceux qui restent attentifs à ce que, malgré nous, véhicule le langage.

Sur le fond, cet appel à une "une réponse digne et responsable" à cette malencontreuse "question tunisienne" ne décevra ni les amateurs de grands principes énoncés de manière clinquante ni les partisans d'un retour (plus ou moins) volontaire des "migrants" dans leur pays d'origine...

On peut, en effet, y lire :

Nous demandons pour cela que le gouvernement :

Cesse les interventions policières sur les lieux de rassemblement des Tunisiens : ces interventions sont discriminatoires, agressives et inutiles.


Propose un dispositif d'accueil temporaire.


Mette en place un dispositif spécifique d'aide au retour volontaire pour les Tunisiens qui souhaitent retourner dans leur pays : cette mesure permettrait d'organiser des retours de manière digne et humaine à un coût qui ne serait pas plus élevé que le coût de la politique actuelle.


Considère la situation des Tunisiens qui pourraient entrer dans des dispositifs d'accès au séjour ou de formation professionnelle, notamment dans le cadre des accords migratoires franco-tunisiens.


Contribue, y compris dans le cadre européen, à une aide significative au développement économique et social de la nouvelle démocratie tunisienne.


Encourage la solidarité européenne en matière d'accueil des migrants.


On ne s'étonnera donc pas de trouver, dans la liste des premiers signataires, et placé en tête, débordant de l'ordre alphabétique, le nom prestigieux de monsieur Bertrand Delanoë, maire de Paris.

Élément de la "réponse digne et responsable"
donnée à la "
question tunisienne" par la Ville de Paris.

En queue de liste, un autre déclassé alphabétique se rappelle à notre souvenir...

Il s'agit de monsieur Roger Madec, maire du 19e arrondissement de Paris, dont le communiqué, publié au soir de l'expulsion du 51 avenue Simon Bolivar, mérite d'être cité intégralement :

Cet après-midi les forces de police ont procédé à l’évacuation de l’immeuble municipal situé au 51 avenue Simon Bolivar.

L’intervention a été effectuée sur demande de la Ville de Paris et de la Mairie du 19ème arrondissement. Cette intervention survient après deux jours de négociations. Nous avons tenté de convaincre les migrants tunisiens de rejoindre les hébergements financés par la Ville de Paris, soit environ 250 places disponibles.


Malheureusement, les négociations ont été rendues difficiles et elles se sont soldées par un échec du fait de la présence de militants d’extrême gauche qui, par leurs agissements, ont nui aux solutions sociales d’aide que nous avons proposées. Ces groupes ont délibérément provoqué l’affrontement avec les forces de l’ordre. La conséquence de ce comportement irresponsable est l’interpellation des migrants qui ne se sont pas dirigés vers les hébergements proposés. Je remarque que ces militants anarchistes et radicaux ont lâchement quitté les lieux pendant l’intervention de la police et donc n’ont pas ou peu été inquiétés par les arrestations qui en découlent.


Cependant, je reste convaincu que le squat d’un immeuble dangereux n’est pas la solution et que l’évacuation était nécessaire. Les arrestations quant à elles ne se justifient aucunement, et je déplore la solution des menottes et du commissariat retenue par la Préfecture de Police.

Je souhaite que soient apportées des solutions humanitaires aux migrants tunisiens et que les situations individuelles soient étudiées avec pragmatisme.


Que monsieur Madec puisse se poser comme donneur de leçons en matière d'hypocrisie option "pragmatisme", on n'en disconviendra pas.

Mais qu'il vienne parler de dignité et de responsabilité, cela "fait rêver", comme le disait Sartre de certaine "opinion" dans ses Réflexions sur la question juive (1946).


PS : On pourra trouver les dernières nouvelles des "migrants tunisiens" bloquées et pourchassés à Paris, et notamment leurs communiqués et réponses, sur le site de la Cip-IdF.

La banderole devant le Gymnase de la Fontaine-au-Roi,
100 rue de la Fontaine-au-Roi, Paris 11e.
(Négociations en cours...)

dimanche 8 mai 2011

Un acte de torture gratuit

Grands mots, pourrait-on dire...

Mais les grands mots sont aussi là pour être utilisés.

En conséquence, commençons par dire que jeudi dernier, en enjoignant aux sbires de service de gazer au lacrymogène un jeune homme de 18 ans, toxicomane en cours de sevrage et manifestement en état de manque, monsieur le président du Tribunal de Grande Instance de Bayonne a ordonné que soit commis de manière délibérée un acte de torture pur et simple.

Le président Sarkozy à la Cour de Cassation, en 2009,
après sa plaidoirie pour un "habeas corpus à la française".


Les faits, révélés par un article du journal Sud Ouest, ont fait l'objet d'une dépêche de l'AFP qui a été reprise en toute confiance par la presse nationale. Il est bien sûr préférable de les découvrir dans le récit du quotidien régional pour la précision des détails.

Introduction :

Il est des audiences comme des jours en geôle. Interminables. Ainsi, au tribunal de Bayonne, hier après-midi, avec cette affaire de petit trafic de stupéfiants. Mais derrière les débats, on entend très distinctement des coups sourds, et des vociférations. Ils proviennent de la « souricière », cette geôle au sous-sol pour les prévenus en détention provisoire.

Puis, "une bonne heure et demie plus tard" :

Dans la salle des comparutions immédiates, un homme jeune, torse nu, se tord de douleur en même temps qu'il crache des insultes au visage des policiers qui l'entourent. « Je vais les crever. Ils m'ont gazé putain. Ils se sont mis à trois sur moi et il y a un c... qui m'a gazé. » Il s'éponge les yeux, et à la fois se débat comme un diable.

(...)

Ceux qui l'approchent sont pris de picotements des yeux, d'irritations de la gorge. La salle d'audience a des relents de manifestation qui aurait mal tourné. Le grand-père du prévenu a les yeux rougis. Son avocate, après être parvenue à le calmer, s'échappe quelques minutes pour se laver les yeux, bouffis par l'irritation.

Emmanuelle Fère, qui signe cet article, nous explique que le prévenu, un jeune homme de 18 ans, "encore gosse aux yeux bleus ébahis, déjà un peu boxé par la vie", devait comparaître pour une demi-douzaine de vols à l'arraché commis dans la région depuis le début de l'année. Incarcéré depuis le lundi, il avait demandé à passer en comparution immédiate. Il est en sevrage depuis deux mois, nous dit-elle; il souffre de "phobie de l'enfermement", et manifeste des "envies déclarées de suicide"... Il a peut-être été pris en charge médicalement en détention, mais il est probable qu'on ne lui ait "pas donné le bon dosage de cachets à la maison d'arrêt" ce matin-là.

De toute évidence, "ce n'[était] pas du gaz dont il [avait] besoin mais d'un médecin", ainsi que l'a déclaré madame Marie-Hélène Ville, présidente de l'audience de comparution immédiate.

Les pompiers et le Samu sont finalement intervenus, mais après qu'on l'ait laissé se taper la tête contre les murs pendant deux ou trois heures, et après qu'on l'ait aspergé de gaz lacrymogène "pour le calmer".

"Traitement inhumain et dégradant" ?

Non.

Disons : "torture".

L'article de Sud Ouest reproduit les déclarations aux journalistes de monsieur Alain Tessier-Flohic, qui assume sa décision :

Quant au président du tribunal de grande instance, Alain Tessier-Flohic, il confirme que c'est lui qui a donné l'ordre de gazer le prévenu, tout en faisant visiter les geôles. « Quand vous avez un énervé de première, en train de casser la geôle en bas pendant deux heures, au bout d'un moment, on se sent obligé d'employer la force. C'était le gaz ou la piqûre, mais ce n'était pas possible car il allait comparaître. »

Finalement, le jeune homme n'a pas pu comparaître à l'audience de jeudi. Il reviendra mardi.

Pas tout à fait de son plein gré :

Il a été maintenu en détention. Remenotté.

De ce remenottage, sans doute réglementaire, on dira qu'il est seulement "inhumain et dégradant"...

Le prévenu avec son avocate, Me Myriam Unal.
(Photo Emmanuelle Fère/ Sud Ouest.)


Et puisque le dimanche, c'est roses blanches et supplément littéraire, on pourrait terminer en dédiant à monsieur Alain Tessier-Flohic, président du TGI de Bayonne, ce texte d'Antonin Artaud, "énervé de première", qui parle de drogues, de volupté, mais aussi de douleur et d'Angoisse (la majuscule est d'A.A.).

Lettre à Monsieur le législateur de la loi sur les stupéfiants

Monsieur le législateur,

Monsieur le législateur de la loi de 1916, agrémentée du décret de juillet 1917 sur les stupéfiants, tu es un con.


Ta loi ne sert qu’à embêter la pharmacie mondiale sans profit pour l’étiage toxicomanique de la nation parce que


1° Le nombre des toxicomanes qui s’approvisionnent chez le pharmacien est infime ;


2° Les vrais toxicomanes ne s’approvisionnent pas chez le pharmacien ;


3° Les toxicomanes qui s’approvisionnent chez le pharmacien sont tous des malades ;


4° Le nombre des toxicomanes malades est infime par rapport à celui des toxicomanes voluptueux ;


5° Les restrictions pharmaceutiques de la drogue ne gêneront jamais les toxicomanes voluptueux et organisés ;


6° Il y aura toujours des fraudeurs ;

7° Il y aura toujours des toxicomanes par vice de forme, par passion ;


8° Les toxicomanes malades ont sur la société un droit imprescriptible, qui est celui qu’on leur foute la paix.


C’est avant tout une question de conscience.


La loi sur les stupéfiants met entre les mains de l’inspecteur-usurpateur de la santé publique le droit de disposer de la douleur des hommes : c’est une prétention singulière de la médecine moderne que de vouloir dicter ses devoirs à la conscience de chacun.


Tous les bêlements de la charte officielle sont sans pouvoir d’action contre ce fait de conscience : à savoir, que, plus encore de la mort, je suis le maître de ma douleur. Tout homme est juge, et juge exclusif, de la quantité de douleur physique, ou encore de la vacuité mentale qu’il peut honnêtement supporter.


Lucidité ou non lucidité, il y a une lucidité que nulle maladie ne m’enlèvera jamais, c’est celle qui me dicte le sentiment de ma vie physique. Et si j’ai perdu ma lucidité, la médecine n’a qu’une chose à faire, c’est de me donner les substances qui me permettent de recouvrer l’usage de cette lucidité.


Messieurs les dictateurs de l’école pharmaceutique de France, vous êtes des cuistres rognés : il y a une chose que vous devriez mieux mesurer ; c’est que l’opium est cette imprescriptible et impérieuse substance qui permet de rentrer dans la vie de leur âme à ceux qui ont eu le malheur de l’avoir perdue.


Il y a un mal contre lequel l’opium est souverain et ce mal s’appelle l’Angoisse, dans sa forme mentale, médicale, physiologique, logique ou pharmaceutique, comme vous voudrez.


L’Angoisse qui fait les fous.


L’Angoisse qui fait les suicidés.


L’Angoisse qui fait les damnés.


L’Angoisse que la médecine ne connaît pas.

L’Angoisse que votre docteur n’entend pas.

L’Angoisse qui lèse la vie.


L’Angoisse qui pince la corde ombilicale de la vie.


Par votre loi inique vous mettez entre les mains de gens en qui je n’ai aucune espèce de confiance, cons en médecine, pharmaciens en fumier, juges en mal-façon, docteurs, sages-femmes, inspecteurs-doctoraux, le droit le disposer de mon angoisse, d’une angoisse en moi aussi fine que les aiguilles de toutes les boussoles de l’enfer.

Tremblements du corps ou de l’âme, il n’existe pas de sismographe humain qui permette à qui me regarde d’arriver à une évaluation de ma douleur précise, de celle, foudroyante, de mon esprit !


Toute la science hasardeuse des hommes n’est pas supérieure à la connaissance immédiate que je puis avoir de mon être. Je suis seul juge de ce qui est en moi.


Rentrez dans vos greniers, médicales punaises, et toi aussi, Monsieur le Législateur Moutonnier, ce n’est pas par amour des hommes que tu délires, c’est par tradition d’imbécillité. Ton ignorance de ce que c’est un homme n’a d’égale que ta sottise à la limiter.


Je te souhaite que ta loi retombe sur ton père, ta mère, ta femme, tes enfants, et toute ta postérité. Et maintenant avale ta loi.

(Antonin Artaud, L’ombilic des Limbes (1925), disponible en Poésie/Gallimard, 1993.)

Antonin Artaud dans Le juif errant, film de 1926.
(Photo donnée à André Breton.)

vendredi 6 mai 2011

L'humour, probablement

Lors de la rentrée 1968, je choisis avec grand soin, dans la salle en gradins qui allait m'héberger durant une année scolaire, une place idéalement située à l'antépénultième rang et près d'une fenêtre. Mais le hasard, guidé par un démon diablement humoriste, probablement, voulut que cette place soit située au voisinage immédiat de celle que devait s'attribuer, un instant plus tard, notre "petit camarade" surnommé "Tifacho".

Tifacho était un sobriquet excessif, sans doute, pour ce petit dernier d'une fratrie polytechnicienne du Nord. En réalité, il n'était que royaliste, et d'un prosélytisme un peu tiède. Il professait surtout un grand respect des théories raciales, et, sur ce point pouvait entreprendre durant des heures qui voulait l'entendre. A qui ne voulait pas, il souriait béatement.

On racontait qu'il avait orné sa chambre d'une curieuse affiche, où la photographie de Jesse Owens prenant le départ du 200 mètres aux jeux olympiques de Berlin (1936) s'accompagnait de la question de savoir si l'on allait un jour faire courir, et concourir, les singes. C'était un heureux temps où, pour dire "singes", on ne disait pas "primates".

Je n'ai jamais vu ce poster. En dehors des heures de cours, nous ne nous fréquentions guère. Et si j'eus une ou deux fois à toquer à sa porte, ce fut pour récupérer le Rimbaud que j'apprenais par cœur durant les heures de français - je n'étais pas sérieux quand j'avais dix-sept ans - et qu'il avait emporté avec ses affaires. La transaction pouvait se mener sur le seuil.

Cependant, j'ai pu l'entendre, un jour où il était en verve, expliquer que son placard ne visait aucunement à populariser une certaine idée de la hiérarchie entre les races - pour lui vérité scientifique irréfutable - mais qu'il fallait y voir une charge, d'une incomparable subtilité et d'une ironie féroce, dirigée contre l'idéologie sportive qu'il avait en horreur...

L'humour, en second degré, n'est pas toujours facile à apprécier.

Jesse Owens au départ du 200 mètres, Berlin, 1936.

Ce problème d'interprétation se rencontre de plus en plus fréquemment, et deux exemples récents nous le rappellent. Tous deux mettent en cause des membres des Compagnies Républicaines de Sécurité, qui, on le sait, ont su conserver leur tradition de franche rigolade.

Le 2 mai, un article de Sud-Ouest nous informait que la CGT, syndicat dont le manque d'humour est mondialement connu, avait porté plainte "après la découverte d'une affiche montrant Hitler faisant le salut nazi dans des locaux de la CRS de Perpignan". L'affiche, "de 42 x 59 cm, représentant le Führer saluant bras cassé", aurait été repérée le 17 janvier "dans les locaux de l'infirmerie de la CRS 58", et le responsable sanctionné par sa hiérarchie.

Mais :

La personne qui a placardé cette affiche "a pris un simple petit blâme, pratiquement la même chose que prend un officier de police en tenue qui fume dans la rue", a expliqué le secrétaire départemental de la CGT, Pierre Place, sans préciser qui avait pris l'initiative d'un tel affichage.

Monsieur Pierre Place semble être un sacré rabat-joie. Il n'a pas compris que cette affiche constituait un clin d’œil, placé là pour rappeler aux fonctionnaires fréquentant l'infirmerie l'époque, heureusement révolue, où la population estudiantine ne les aimait pas et couvrait les murs de graffitis qui tentaient d'assimiler les CRS aux SS.

N'importe quel "secrétaire départemental de la CGT" devrait être capable de comprendre cela, avant de seulement penser à porter plainte...

Petit matin soixante-huitard au Quartier Latin.
(Photo d'époque, L'Humanité.)

Admettons qu'une certaine dose d'esprit "maison" soit nécessaire pour goûter le sel de cette innocente allusion historique, mais c'est loin d'être le cas pour cette répartie si bien tournée adressée par un membre d'une CRS à une journaliste de TF1, que dénoncent ces bonnets de nuit de la Société des journalistes de la chaîne.

Pour "couvrir" l'évacuation de l'immeuble du 51 avenue Simon Bolivar à Paris, madame Florice Houngbo, journaliste reporter d'images, est arrivée, comme tous ses collègues, une petite heure avant le début du spectacle. Elle a voulu se rendre au "point presse", où, je suppose, on peut prendre notes et photos sans trop se faire cogner dessus, mais les forces de l'ordre lui en ont interdit l'accès...

Selon le communiqué de la SDJ :

Florice a alors demandé des explications. Pas de réponse. Un CRS présent sur place lui demande pour qui elle travaille. Elle répond : "TF1." Celui-ci lui dit alors : "Ah bon ! depuis quand ils font travailler des Noirs à TF1 ?" A aucun moment elle ne s'est montrée agressive ou hautaine à l'encontre des policiers. Elle s'est clairement identifiée, montrant son badge professionnel.

Il se dit que madame Florice Houngbo a dû faire appel à " son chef de service qui a débloqué la situation".*

Il est tout à fait regrettable de voir la Société des journalistes de TF1 s'indigner du trait d'esprit de ce fonctionnaire qui entendait probablement faire une discrète allusion aux penchants très terroir-et-territoire de certains journalistes de cette chaîne...

N'importe quel journaliste devrait être capable de comprendre cela, avant de seulement songer à s'indigner...



* Il est possible que ce "chef de service" ne soit pas un Noir...

jeudi 5 mai 2011

Malentendu en commission

Au moment où va être présenté au Sénat le "projet de loi relatif aux droits et à la protection des personnes faisant l’objet de soins psychiatriques et aux modalités de leur prise en charge", après avoir été adopté à l'Assemblée Nationale, il peut être intéressant de lire un extrait du préambule au rapport de la commission des lois de cette digne "haute assemblée".

(Le "rapporteur" était monsieur M. Jean-René Lecerf, sénateur UMP du Nord et vice-président de la "commission des lois constitutionnelles, de législation, du suffrage universel, du Règlement et d'administration générale".)

Votre rapporteur insiste d’emblée sur la nécessité d’éviter tout amalgame entre troubles psychiatriques, délinquance et dangerosité, même si une réforme de l’hospitalisation sous contrainte a pu être envisagée en 2006 dans le cadre du projet de loi relatif à la prévention de la délinquance, ce qui a pu heurter les malades et leur famille.

Même si aucune étude nationale en France n’a été menée sur les actes de délinquance ou de dangerosité des personnes atteintes de troubles mentaux ayant fait l’objet d’une hospitalisation sans consentement, il n’en demeure pas moins que, selon les informations communiquées par le ministère de la santé à votre rapporteur, les personnes souffrant de troubles mentaux ne sont que rarement impliquées dans des actes de violence commis à l’égard de tiers et que les comportements de violence grave sont exceptionnels chez ces personnes.

En fait, les personnes atteintes de troubles mentaux sont bien plus souvent victimes qu’auteurs d’actes de violence, qu’il s’agisse de violences exercées sur elles-mêmes - automutilation et suicide (12 à 15 % des personnes souffrant de troubles schizophréniques ou bipolaires se suicident) - ou de violences subies : elles sont ainsi 7 à 17 fois plus fréquemment victimes que la population générale. Cette violence s’ajoute à la souffrance de ces personnes.

(Sauf exceptions, ceux qui s'attardent sur ce blogue savent lire, aussi puis-je me dispenser de souligner... )

Malgré ces données criminologiques évanescentes, la commission, en sa séance du 27 avril, a "donné un avis favorable à l’adoption des articles dont elle s’est saisie, sous réserve de l’adoption de ses amendements".

Fou dangereux en pleine crise suicidaire ambulatoire.

Tel n'a pas été celui de la commission des affaires sociales, qui s'est réunie le 3 mai pour examiner le rapport de sa présidente madame Muguette Dini, sénatrice centriste du Rhône. Lors du vote final, après discussion de 170 amendements, le texte si laborieusement mis au point a été rejeté.

Un article de Public Sénat tente de rendre compte de ce qui s'est passé, sous un titre qui n'a rien d'éclairant : La psychiatrie au Sénat : une histoire de fou...

(Accroche-toi au clavier, je retire le tabouret...)

On y apprend que la discussion a rencontré son point d'achoppement en abordant l'article concernant l'introduction des "soins ambulatoires sous contrainte" que madame Muguette Dini ne semble pas approuver totalement :

La sénatrice a soutenu contre l’avis du gouvernement un amendement de suppression de l’article, adopté grâce aux voix de deux sénateurs UMP, Alain Milon et Christianne Kammermann, des centristes et… de la gauche, socialistes et communistes.

Cependant, bel exemple de la cohérence que peut atteindre l'exercice de la démocratie en comité restreint :

Quand en fin d’après-midi vient le moment de voter sur l’ensemble du texte, après le vote de pas moins de 170 amendements, la commission rejette la nouvelle mouture. La majorité des sénateurs UMP, qui suivent la ligne du gouvernement, votent contre comme les sénateurs… communistes ! Certes pas pour les même raisons. Les socialistes se sont abstenus. (...)

Or la réforme constitutionnelle sarkozienne de 2008 "oblige les parlementaires a examiner dans l’hémicycle le texte tel qu’il a été voté et amendé en commission".

C'est un cas d'école dont pourraient se régaler les ricaneurs.

Mais non, la solution est vite trouvée :

Après un moment de tergiversation, les services de la séance et de la commission tranchent : selon l’article 42 de la constitution, à défaut, c’est le texte de l’Assemblée qui sera examiné en séance mardi après-midi prochain. Le matin, le texte repassera en commission.

Et de 16h à 18h, ce même mardi 10 mai, devant le Sénat, s'organisera une manifestation à l'appel du Collectif des 39 contre la Nuit Sécuritaire, réunissant ceux qui s'opposent à ce projet.

Parce que, sans ambiguïté de sénateur, ils sont contre, et savent pourquoi.

Tout simplement pour continuer
d'oublier de se taire
(En cliquant, vous irez sur la page des 39.)