dimanche 14 novembre 2010

Albert et Jean-Michel

A part quelques hululements d'alarmes (*) éclatant sur fond de murmures admiratifs et/ou savants, aucune ambiance sonore n'a été prévue par le Musée d'Art moderne de la Ville de Paris pour accompagner le visiteur de la rétrospective Basquiat qu'il accueille ces temps-ci. Ce n'est pas une pratique bien courante dans les salles d'exposition - et c'est tant mieux.

Pourtant la musique, et tout particulièrement la musique de jazz, a tenu une grande place dans l'environnement quotidien de Jean-Michel Basquiat et fait partie intégrante de son univers d'artiste. On peut relever, dans cette rétrospective, deux tableaux qui donnent, de manière explicite, un début de discographie.

Discography 1 et Discography 2, 1983.
(Galerie Bruno Bischofberger, Zurich.)

La figure, royale, de Charlie Parker semble la plus présente, même si Basquiat semble hésiter sur la date de sa mort.

CPRKR, 1982.
(Collection Donald Baechler.)

L'étrange glissement de Charlie Parker à Charles 1er d'Angleterre, le roi décapité par Olivier Cromwell, est à nouveau illustré dans Charles the First, un tableau également daté de 1983. Si, dans la colonne centrale, le motif de la croix peut rappeler CPRKR, on remarque surtout, à droite, le graffiti "CHEROKEE", allusion limpide à Cherokee , le thème sur lequel Parker, selon ses dires, découvrit, en 1939, son style et sa manière, et dont il devait reprendre la suite d'accords pour composer le célèbre Ko-Ko.

Charles the First, 1983.
( J.-M. Basquiat's estate.)

Cependant, en parcourant les salles lumineuse du Musée d'Art moderne, si j'entendais parfois la musique de Charlie Parker, elle était interprétée d'une tout autre façon:



Albert Ayler (saxophone ténor), Niels Bronsted (piano)
Niels-Henning Orsted Pedersen (contrebasse) et Ronnie Gardiner (batterie).
Copenhague, 14 janvier 1963.

Pour suivre une mode langagière qui semble s'étonner qu'elles ne soient pas toutes programmées, on pourrait ici parler d'une de ces "rencontres improbables" dont nous pouvons être les témoins...

Mais, cette rencontre, d'Albert Ayler et de Jean-Michel Basquiat, fait surtout partie des rencontres impossibles. Lorsque, début novembre 1970, Albert Ayler disparut - il fut retrouvé trois semaines plus tard, corps flottant sur l'East River -, Jean-Michel Basquiat n'avait qu'une dizaine d'années. Durant les années qui ont suivi, la musique d'Ayler fut si rapidement oubliée qu'il est, pour le coup, extrêmement improbable que Basquiat ait pu avoir l'occasion de l'entendre.

Il faut admettre que le télescopage de leurs œuvres n'eut lieu que dans le terrain vague de ma sensibilité mal éduquée, un jour pluvieux de novembre 2010...

Rassurez-vous, je n'irai évidemment pas jusqu'à argumenter.

(Pas mon genre.)

Cependant, il me semble qu'on peut trouver à l'un comme à l'autre une "pratique «expressionniste primitiviste»" caractérisée par une même volonté de travailler la matière brute, son, mélodie et timbres chez l'un, ligne, couleur et supports chez l'autre, de manière créatrice. Malgré les cris et les stridences chez Ayler, les ratures et les recouvrements chez Basquiat, les poncifs de la "mort de l'art" sont absents: pas d'effondrement dans le chaos bruitiste, pas de toiles lacérées ou carbonisées. Musique et peinture sont proposées, ainsi œuvrées, à notre perception, de la même façon directe et abrupte, en visant ce qui, dans notre sensibilité, est le plus profond, le plus proche de la sensation immédiate, le plus confondu avec notre sensualité.

Il y a, certes, un grand écart dans la réception du "primitivisme" dans l'art pictural et dans l'art musical.

Mon beau-frère prototype - si souvent célébré ici - pourrait éventuellement se demander si ce Jean-Michel Basquiat aurait été capable de faire la moindre construction perspective, mais il ne se poserait probablement pas la question de savoir s'il savait dans quel sens tenir un pinceau. Mais à propos de la musique d'Albert Ayler, si d'aventure elle lui parvenait aux oreilles, je suis persuadé qu'il s'interrogerait non seulement sur la capacité de l'instrumentiste à jouer proprement les accords, mais aussi sur sa capacité à jouer correctement du saxophone.

C'est que je le connais, mon beau-frère...

Inutile de lui montrer ceci:

Skull, 1981.
(Collection Eli et Edythe L. Broad, Los Angeles.)

En lui faisant écouter cela:



Spirits Rejoice, enregistré en concert, le 27 juillet 1970,
à la Fondation Maeght, Saint-Paul-de-Vence.
Albert Ayler (saxophone ténor), Call Cobbs (piano),
Steve Tintweiss (contrebasse) et Allen Blairman (batterie).

Il n'y trouverait aucun rapport

Mais il n'y en a peut-être pas non plus, direz-vous...

Possible, pourrais-je répondre avec une légère mauvaise foi, très inhabituelle de ma part, mais c'est cela l'improbable, l'essence même de la rencontre.



(*) Ces (r)appels sonores désagréables indiquent, au moins, que les bornes d'alarme fonctionnent correctement, et ne font pas partie des "dysfonctionnements persistants" du musée que certains élus de l'UMP se sont empressés de dénoncer en apprenant que l'on avait découvert que Cadillac Moon 1981 avait été "raturée dans son coin inférieur gauche par des petits traits au feutre d'un ou deux centimètres". Il semble que ces "détériorations" étaient déjà sur la toile lors de l'exposition de Bâle, et qu'elles n'ont pu être découvertes que grâce à la vigilance professionnelle du personnel du musée...


PS: Les reproductions des œuvres de Jean-Michel Basquiat, ainsi que leurs attributions, ont été empruntées au site Ciudad de la pintura qui est une véritable mine d'or pictural.

vendredi 12 novembre 2010

La belle histoire de ce jour-là

Phraseur grandiloquent, l'ampleur du geste soulignant la cadence des périodes, le général-président Charles de Gaulle donnait l'impression d'écrire une grande page d'histoire. Indubitablement, il s'en était lui-même, en toute modestie, persuadé.

Son actuel lointain successeur a peut-être l'illusion de poursuivre cette entreprise, mais il donne surtout l'impression de passer une bonne partie de son temps à réécrire l'histoire.

Et cette impression est tenace...

Si tenace qu'en le voyant dévoiler une plaque commémorative "en hommage aux lycéens et étudiants de France qui défièrent l'armée d'occupation nazie le 11 novembre 1940 au péril de leur vie", on se prend à regarder ailleurs en sifflotant le Chant des Partisans.

Photo: Présidence de la République - P. Segrette - C. Alix.

Monsieur Benjamin Lancar doit être bien fier que le président affirme ainsi son admiration pour cette jeunesse courageuse de 1940, que lui-même avait célébrée avec une maladresse certaine dont il dut s'excuser.

Aucune allusion à la "courageuse" politique économique de Pierre Laval dans le message de monsieur Nicolas Sarkozy "à l'occasion de la célébration du 92ème anniversaire de l'Armistice de 1918", mais quelques touches assez repérables de la Guaino's touch...

Le 11 novembre 1940, bravant l'interdiction de tout rassemblement patriotique, des jeunes filles et des jeunes gens se sont rendus sous l'Arc de Triomphe pour rendre hommage au Soldat inconnu. L'amour de la France ne devait jamais s'éteindre : ils en portaient le vivant témoignage.

Ce jour-là, ils ont dit non à la défaite, non à la collaboration, non au déshonneur.

Ce jour-là, ils se sont affirmés comme les filles et les fils des combattants héroïques de 1914-1918.

Ce jour-là, une avant-garde de la jeunesse française répondait publiquement à l'appel à la Résistance lancé quelques mois plus tôt par le général de Gaulle.

Et toujours cette irrésistible envie de siffloter le Chant des Partisans en regardant ailleurs.

Tous ensemble, si le cœur vous en dit...

Est-ce pour contrer cette tentation siffleuse, voire persiffleuse, que le dossier de presse, mis en ligne par les services de la communication de l'Élysée, comporte huit pages intitulées Mémoires du 11 novembre ?

On y donne le récits des événements survenus aux abords de l'Arc de Triomphe, le 11 novembre 1940. On y trouve aussi quelques extraits de témoignages de participant(e)s à cette manifestation sauvage...

Au sortir de ces huit pages, on aimerait pourtant en faire une relecture critique, point par point, en compagnie d'un historien, spécialiste de cette période. Une belle et exaltante histoire, publiée sur le site officiel de la Présidence, paraît toujours un peu trop belle.

Et même un peu suspecte de réécriture.


PS: Il n'est pas impossible que d'autres manifestant(e)s ajoutent leurs témoignages à ceux qui sont cités.

Ces grands aînés ne sont pas toujours tendres avec la vision sarkozienne de l'histoire.

Les Jeunes Populaires à la mie de pain peuvent toujours les traiter de vieux croûtons, eux, l'Histoire, ils l'ont faite.

jeudi 11 novembre 2010

Dépaysement des décrocheurs

La création des établissements de réinsertion scolaire (ERS) est une riche idée, lancée par notre très créatif président au mois de mai dernier.

Les aléas de l'actualité récente n'ont pas permis de tirer tout le profit médiatique qu'on l'on pouvait espérer de la mise en place de cette initiative lors de la rentrée scolaire.

Monsieur Luc Chatel, ministre de l'Éducation nationale et porte-parole du gouvernement, avait pourtant tenu à se déplacer, le 13 septembre dernier, à Saint-Dalmas de Tende (Alpes Maritimes), pour y inaugurer le premier internat de ce type, installé dans l'ancien hôtel Alp'Azur, réhabilité par le Conseil Général. Il avait même tenu à rencontrer personnellement les 13 heureux bénéficiaires de ce nouveau "maillon dans la chaîne de la réponse éducative". Il en reste de très jolies photographies de presse. Monsieur Chatel y apparaît moyennement à l'aise dans un costard aussi fripé que s'il avait dormi avec. Il porte sa main droite à la poche de sa veste, tel un provincial qui se méfie de la présence signalée de pickpockets dans le métro...

Photo de Bruno Bebert/Sipa, reprise de 20minutes.fr.

A Craon (Mayenne), où il n'existe pas d'ancienne maison de repos rachetée par le conseil général, les habiles gestionnaires de l'éducation nationale ont inventé d'ouvrir un ERS en utilisant un étage des bâtiments du collège Volney. Il y avait là des salles à récupérer, restes d'un ancien internat, comme en comportaient certains CEG de zones rurales à la fin des années 1960 - le collège de Craon a été construit en 1968. Les autorités académiques assuraient que, par suite d'un astucieux décalage des emplois du temps, les décrocheurs ainsi dépaysés n'auraient aucun contact avec la population scolaire autochtone.

Le lendemain de l'inauguration de la nouvelle structure, les élèves estampillés perturbateurs auraient trainé les pieds après le petit déjeuner et refusé de remonter tout de suite dans leurs cantonnements du troisième étage. C'était l'heure des "autres", ceux qu'ils ne devaient surtout pas croiser...

Et voilà que cinq d'entre eux "ont eu des comportements manifestement incompatibles avec le statut d'élève", pour reprendre les termes de monsieur Patrice Lorandel, s'exprimant au nom de l'Inspection d'Académie - je le précise pour ceux qui n'ont pas l'habitude de cette délicate phraséologie. Ils ont été renvoyés sur le champ, et sans autre forme de procès, dans leurs familles.

Sans donner trop de détails sur l'incident lui-même, la presse s'est fait l'écho de ses divers prolongements. Le lecteur se trouve ainsi face à quelques titres d'une objectivité patente et épatante: Internat de réinsertion de Craon : cinq jeunes du 93 exclus pour violences (Le Parisien), Des violences dans un établissement de réinsertion scolaire (Le Point), Craon : Un établissement de réinsertion scolaire déjà à cran (Paris-Match)... , sans trop insister sur Les élèves d'un ERS terrorise (sic) le collège de Craon dès leur arrivée (Le Post, désormais retiré) ou encore sur Un collège de Mayenne ne veut plus de racailles du 93 (N*v*pr*ss).

On y apprend surtout, outre l'exclusion à grande vitesse des fauteurs de troubles désignés, que les professeurs du collège Volney avaient déjà protesté contre l'ouverture de cet ERS sans moyens supplémentaires et qu'ils ont unanimement décidé, mardi, d’exercer leur doit de retrait pour une durée illimitée, "estimant que la sécurité n’est plus garantie pour leurs élèves".

Hier, pour compléter le tableau de la situation, Ouest-France forçait un peu le trait en titrant un article Les parents d’élèves de Craon, dans le Sud-Mayenne, retirent leurs enfants du collège Volney...

Certes, la Mayenne est dotée, grâce à Dieu, et surtout grâce à ses adeptes, d'une offre scolaire bien diversifiée, mais le collège privé de Craon risque d'être un peu à l'étroit pour accueillir 18 classes supplémentaires.

A moins qu'on ne lui alloue un étage de l'établissement public...

Bientôt vide ?

Céline Rastello, de la rédaction du Post, où l'on trouve tout sur n'importe quoi et n'importe quoi sur tout, a tenté d'en savoir un peu plus sur l'enchaînement des événements, et elle a ainsi découvert que le cinq-trois, de même que le neuf-trois, était relié au reste du monde par le réseau téléphonique.

Elle a ainsi pu joindre le procureur de Laval qui lui a confirmé avoir été saisi mardi soir pour des dégradations et des atteintes aux personnes, en précisant n'avoir "pas entendu parler de blessés", et lui a résumé l'affaire sur laquelle "une enquête est en cours pour vérifier les constatations matérielles et authentifier d'éventuels auteurs d'exactions", par cette admirable formule:

"Le contact avec l'environnement éducatif de ces jeunes gens s'est semble-t-il mal passé."

A Craon, la porte-parole du maire parle résolument d'une "rixe", mais convient que "c'est toujours un peu compliqué de savoir comment ça commence". Cependant, elle ne se laisse pas aller et retrouve rapidement la langue institutionnelle:

"Ces événements ne doivent malgré tout pas remettre en question l'objectif de l'insertion des jeunes en rupture assimilés à ce dispositif" poursuit la porte-parole du maire, nous expliquant également que "la réponse du dispositif en cas de comportement non-adapté est l'exclusion."

On entend bien que c'est le "dispositif" lui-même qui répond par la voix de la porte-parole du maire de Craon...

Monsieur Daniel Auverlot, inspecteur d'académie de Seine-Saint-Denis, a lui aussi accepté d'éclairer Céline Rastello en répondant à ses questions.

Sur l'origine de l'incident: "Des coups de pieds et de poings ont été donnés par des jeunes de Seine-Saint-Denis - qui viennent de différents établissements du département - suite à quelque chose qu'on ne maîtrise pas encore."

Qui a décidé d'exclure les 5 jeunes en réinsertion ? "Le chef d'établissement et moi-même. Je m'y étais engagé : si un jeune avait un comportement inadapté, il serait retiré de la structure. On l'a donc fait. (...)"

Et notre humaniste de préciser:

"Ces jeunes sont donc rentrés chez eux hier et nous les rencontrerons, avec leurs familles, la semaine prochaine. Une chose est sûre : nous n'allons pas les laisser tomber."

Ainsi, chaleureusement accueillis le lundi par la "structure", éjectés le mardi par la "réponse du dispositif", ces "jeunes de Seine-Saint-Denis" seront reçus, "avec leurs familles, la semaine prochaine"...

Je pense qu'on ne les entendra pas plus dans les bureaux de l'inspection d'académie qu'on ne les a entendus jusqu'à présent.

Pourtant, il serait peut-être temps de se poser la question de savoir ce qu'ils ont ressenti, et pensé, ce mardi matin, dans la cour du collège de Craon...



PS: Quant à la dernière affirmation de monsieur Auverlot, ("nous n'allons pas les laisser tomber"), après avoir passé pas mal d'années dans cette immense gare de triage qu'est l'éducation nationale, au milieu de ce réseau de voies de garage et de voies sans issue, elle me semble, tout simplement, indécente. Car "laisser tomber", c'est peut-être ce que l'on sait faire de mieux...

mardi 9 novembre 2010

Protection des enfants

Lors de son "examen" devant la générale Elisavéta Prokofievna et ses filles, le prince Mychkine, le sublime "idiot" de Dostoïevski, développe quelques idées peu orthodoxes sur les enfants, que bien des gens raisonnables taxeront d'angélisme pour ne plus avoir à y penser:

On peut tout dire à un enfant, tout; j'ai toujours été surpris de voir combien de grandes personnes, à commencer par les pères et mères, connaissaient mal les enfants. On ne doit rien cacher aux enfants sous le prétexte qu’ils sont petits et qu'il est trop tôt pour leur apprendre quelque chose. Quelle triste et malencontreuse idée ! Les enfants eux-mêmes s’aperçoivent que leurs parents les les croient trop petits et incapables de comprendre, alors qu'en réalité ils comprennent tout. Les grandes personnes ne savent pas qu'un enfant peut donner un conseil de la plus haute importance, même dans une affaire extrêmement compliquée. (*)

Les gens raisonnables, qui ne s'affirment "idiots" que pour se sentir "utiles", ne sauraient souscrire à une telle conception. Pour eux, il est plus réaliste de considérer l'enfant, gracieux, fragile, gracile et imbécile, comme une pâte molle qu'il s'agit, par un dressage méthodique approprié, de modeler en forme d'être humain.

Pour avoir eu l'idée d'organiser, chaque saison, ses "petites conférences" au Nouveau théâtre de Montreuil, Gilberte Tsaï ne doit pas être une adepte d'une pédagogie graduée et méthodique. Ces interventions, destinées aux enfants de dix ans et plus, abordent quantité de thèmes, avec "une règle du jeu, qui est que les orateurs s'adressent effectivement aux enfants, et qu'ils le fassent hors des sentiers battus, dans un mouvement d'amitié traversant les générations".

Le fait d'évoquer ce "mouvement d'amitié traversant les générations" me plaît assez. De même que me plaît le titre général, emprunté à Walter Benjamin, Lumières pour enfants, donné à ces cycles de "petites conférences".

Un clic, et clac ! vous êtes sur le site
du Nouveau théâtre de Montreuil.


Le 22 mai 2010, c'est Alain Badiou qui était présent à Montreuil pour faire une causerie sur Le fini et l'infini. Le texte de sa conférence a été édité aux éditions Bayard, dans une collection qui a pour but de "transformer ces aventures orales en petits livres". L'exposé de Badiou occupe une vingtaine de pages, et le volume est complété par une retranscription des échanges de questions et réponses. On peut y constater que le philosophe n'a ni largué ni assommé son jeune auditoire qui en demande encore...

Paru en octobre.

Bien sûr les protecteurs de l'enfance, qui sont aussi les tenanciers de l'ordre moral, pourront juger avec sévérité ces parents qui emmènent leurs chères et présumées vides petites têtes blondes écouter les divagations de ce vilain monsieur Badiou. Les temps viendront peut-être où l'on interdira aux mineurs la fréquentation de l'intelligence, mais ces temps ne sont pas encore advenus.

En attendant, ils peuvent tout de même s'occuper de protéger l'enfance malgré elle...

Un cas exemplaire s'est présenté récemment. Il est résumé par un article d'Anne-Caroline Jambaud, dans LibéLyon.

On y apprend que la compagnie Les Voisins du dessous, dirigée par Pascale Henry, n'a pu faire jouer une enfant de dix ans dans la mise en scène de Far Away, de l'auteure britannique Caryl Churchill. Un arrêté préfectoral l'a interdit, suivant en cela l'avis d'une commission,"médecin, juge pour enfant et représentant de la préfecture", qui avait conclu que

« la violence des dialogues », « la morbidité de la scène », « la perversité sous-jacente » de la pièce seraient de nature à « porter atteinte à la santé et à l’équilibre psychologique de l’enfant ».

N'ergotons pas sur les qualités des membres de la commission, qui en font assurément de subtils spécialistes de "l’équilibre psychologique de l’enfant", mais, si nous avons la nostalgie des siècles passés et dépassés, savourons le délicat vocabulaire employé par ces "autorités"...

L'article de LibéLyon relate les démarches de Pascale Henry auprès de la commission, et cite amplement ses propos. En la lisant, on retire la certitude qu'avec elle, la petite fille de dix ans aurait beaucoup appris, sur le théâtre, et peut-être sur la vie, et cela sans mettre en danger son "équilibre psychologique".

Pour compléter, on peut lire également la présentation de la pièce par Pascale Henry, et consulter le dossier de presse.

Une petite fille se réveille la nuit.
Comme tous les enfants qui se réveillent la nuit, elle traîne pour retourner se coucher
malgré les paroles réconfortantes de sa tante chez qui elle est invitée. C’est qu’elle a entendu un bruit.
Ça commence comme ça.
Dans l’ordinaire.
Il y a un bruit.
Un bruit bizarre.
Un bruit normal ou pas ? Inquiétant ou pas ?
Il faut aller voir.
Et quand on commence à regarder, on peut avoir vu ce qu’on a vu,
peut-être même l’inadmissible, est-ce bien sûr que ça l’est ?

L'interdiction a été levée six jours avant la première. Comme une dernière gifle à la compagnie...

Et pourtant, ce ne sont pas les têtes à claques qui manquent:

Désirs à mères from Laura Surroca Vilarnau on Vimeo.

On peut retrouver Laura Surroca Vilarnau sur 1/25 Ouverture Éphémère et sur sa galerie Flikr.


(*) Fedor Mikhaïlovitch Dostoïevski, L'Idiot, dans la traduction d'Albert Mousset, 1953, Éditions Gallimard, reprise au Livre de Poche dans les années soixante.

lundi 8 novembre 2010

Retour à la normale (suite)

Au retour d'un ouiquende consacré à la marche à pied revendicative, j'ai eu le plaisir, en mettant à sécher mes escarpins devant la grille de la cheminée, de trouver dans ma boîtàmèl un courriel accompagné d'une image:

Merci à Christophe qui l'a débusquée.

C'est certainement l'affiche à laquelle je faisais allusion dans le billet du 4 novembre, bien que ma mémoire n'ait pas enregistré le texte avec beaucoup de précision.

Cependant, la marque du PSU (Parti Socialiste Unifié) m'a fait douter un instant, me poussant à me demander si cette affiche remontait bien à cette époque, où l'activité du PSU ne m'avait pas semblé si considérable.

Cette interrogation m'a conduit sur le blogue de Guy Philippon, militant vert du 20e arrondissement de Paris, qui donne, dans son billet du 4 mai 2007, une autre reproduction de l'affiche. Elle figure parmi d'autres, de la même période, qui ont été produites par le "célèbre Atelier des Beaux Arts". Il rappelle que ces affiches "étaient tellement percutantes que le le pouvoir ferma l'école" et m'apprend qu'alors "les artistes se replièrent au siège national du PSU rue Borromée, dans une grande salle proche du bureau [du] secrétaire national Michel Rocard".

Quelques affiches du blogue de Guy Philippon.

Pour le plaisir, voici la dernière du panneau, qui a, elle aussi un petit air d'actualité, agrémenté des variations colorées de la sérigraphie :

vendredi 5 novembre 2010

Les œufs de la discorde

"Tous ensemble, tous ensemble, ouais !"
Comptine syndicale.

Les éleveurs de poules et producteurs d'œufs ont peut-être été les grands bénéficiaires de la mobilisation contre la réforme des retraites, mais je doute que l'on ne nous communique le montant des profits réalisés. Comparé aux promesses de contrats chinois, cela serait sans doute trop faible.

C'est joli comme ça, un peu brouillés dans le lointain.

Le lancer d'œufs, frais ou colorés, a connu un regain de popularité un peu partout en France, et notamment dans la très sage ville de Rouen. Les bénéficiaires de ces jets peu meurtriers ont été, le plus souvent, les agences des banques, les bâtiments du Medef, les sièges de journaux, et les forces de l'ordre qui entendaient s'interposer. Il m'est arrivé d'assister à des tirs groupés parfaitement réussis, surtout le long de la rue Jeanne d'Arc. Je dois avouer en avoir éprouvé un sentiment de satisfaction d'une quiète étrangeté, sentiment qu'il me faudra analyser plus avant lorsque j'écrirai mes mémoires - vieux projet repoussé sine die.

On pourrait sans doute gloser à perte de vue et sans conclusion bien nette, pratique courante connue sous le nom de "débat", sur la signification profonde de ce geste maculatoire... Mais peut-être ne faut-il y voir, tout simplement, que l'expression d'une volonté de réappropriation, sur un mode carnavalesque, de cet espace public qu'est la rue.

Le carnaval, on le sait, n'est admis par les gens sérieux qu'à la condition d'être autorisé, institutionnalisé, et soigneusement encadré, autrement dit qu'à la condition de n'être plus carnaval. Aussi a-t-il été diversement accueilli dans les cortèges, souvent applaudi par les participants, et parfois mis à l'écart par les organisateurs.

Il semble qu'à Rouen, dans un souci de respectabilité, une grande confédération syndicale ait quasiment assimilé les lanceurs d'œufs rigolards à des "casseurs", s'interrogeant fort sérieusement sur les diverses manières de les contenir, de les exclure ou, plus simplement, de leur casser la figure.

Ce cassage de "casseurs" fut tenté à la fin de la manifestation du 28 octobre. En rendant compte de cette "manif pépère", j'avais bien pudiquement signalé "quelques frictions avec le service d'ordre de la CGT". Je n'avais pas assisté à la scène, et je m'intéressais davantage aux opérations policières qui ont suivi la dispersion.

Il apparait maintenant que, loin d'être une banale altercation ayant mal tourné, cette action avait été programmée par quelques responsables locaux fort soucieux, probablement, de leur respectabilité.

On a ainsi pu voir des gens qui, la veille, tous ensemble et sur la même ligne, faisaient reculer les CRS en faction au terminal Rubis, échanger des gnons.

Pourquoi en parler maintenant ?

Bah, je me sens un peu grognon, et ça me soulage.

Comme me soulagerait un lancer de tarte meringuée sur une respectable tronche syndicale...

Existe en plusieurs dimensions,
pour respecter la hiérarchie.
(Emprunté au site de la maison Auriat,
à Laguiole, dans l'Aveyron.)

jeudi 4 novembre 2010

Le retour à la normale

Il est possible que je l'ai rêvée, tant le souvenir que j'en garde demeure imprécis.

Cette affiche, qui marquait le retour du carburant dans les pompes après les "événements" de 1968, représentait, il me semble, un automobiliste accroché à son volant, et portait comme légende "Tais-toi et roule" ou "Roule et ferme ta gueule".

Je ne l'ai pas retrouvée sur les sites qui reproduisent les images les plus connues. Quant aux ouvrages qui ont fleuri durant ces quarante dernières années, avec diverses préfaces de renégats, je n'en possède aucun, ayant décidé de n'engraisser aucun éditeur publiant pour son compte ce qui a été fait par tous et pour tous.

Affiche de la même période.

Aujourd'hui, selon ce que j'ai entendu annoncer par un interchangeable gouvernemental ou patronal, la situation devrait être redevenue "normale".

Il suffit d'attendre un peu et cela devrait faire les gros titres de la presse en ligne...

Car on ne saurait manquer de célébrer la grande victoire du droit démocratique et républicain, imprescriptible mais non constitutionnel, de rouler en bagnole, sur le droit de grève qui est inscrit, je crois, dans la Constitution, mais peut s'accommoder de certains aménagements autoritaires en cas d'urgence.

Il y a en gros une semaine qu'a pris fin, assez brusquement, la grève quasi généralisée du secteur pétrolier. Les annonces de reprise du travail ont été faites sur un tel ton d'évidence dans les médias qu'on peut en arriver à se demander, comme Lucky, dans son blogue de lemonde.fr, le "pourquoi" de cette "étrange défaite de la grève des raffineries". Les douze questions qui sont posées dans ce billet sont de pertinence variable, et quelques unes semblent assez paranoïdes. Mais beaucoup d'entre elles viennent à l'esprit, et restent sans réponse, comme toujours devant une occasion ratée.

A la veille de la mise en place du "plan Toussaint", monsieur Jean-Louis Borloo, ministre de l'Ecologie et de l'Energie, déclarait:

"On est passé à deux doigts d'une absolue catastrophe économique et d'un désagrément pour nos concitoyens d'une rare intensité."

Monsieur Borloo manie l'hyperbole et l'euphémisme avec une grande virtuosité. Il nous oblige à imaginer "une absolue catastrophe" dont l'effet n'aurait été qu'un "désagrément", mais il admet le sérieux de la menace que cette grève faisait peser sur l'économie. Et il confirme ainsi que le blocage pétrolier était bien une arme redoutée qui n'a pas été utilisée pour peser dans cette séquence conflictuelle de ce qu'on appelle, parfois ironiquement, le "dialogue social".

Mais l'expression "séquence conflictuelle" me paraît soudain, elle aussi, bien ironique, tant il me semble que les dirigeants des grandes centrales syndicales ont été soucieux de ménager l'avenir de notre économie. Pendant que leurs encartés scandent à l'unisson, dans les cortèges, que "ça-va-pé-ter", ils ont donné l'impression, un peu nauséeuse, je dois dire, de tout faire pour que rien ne pète, comme si leur responsabilité exigeait qu'ils préservent non seulement les outils de production, mais aussi la structure capitaliste avancée de cette production.

Souvenir lointain d'une autre tradition...

Ce samedi, dans le cadre du retour à un dialogue social détendu, nous défilerons à nouveau devant les compteurs contradictoires des organisateurs et de la préfecture...

La date fixée pour cette huitième journée de mobilisation contre la réforme des retraites avait été précédemment choisie pour être celle de la mobilisation nationale pour la défense du droit à l'avortement. Ce rassemblement est maintenu, à 14 h, place d'Italie pour les parisiens, et le cortège rejoindra la manif-retraites aux abords de la Bastille.

Il n'est pas impossible que je m'arrête à Bastille.