mercredi 8 février 2012

Soif de justice à Cherbourg, suite

Malgré le bruit ambiant, on peut trouver dans la presse quelques informations sur les suites de des procès intentés à la demi-douzaine de militant(e)s que le parquet de la Manche avait décidé de faire passer en justice, sous divers motifs plus ou moins fondés, à la suite de leur interpellation dans les environs de Valognes.

Tout en promettant "plus d'informations dans la prochaine édition de La Manche Libre", B.M. donne quelques éléments sur le site dudit journal :

Le premier prévenu âgé de 23 ans devait répondre des chefs d'accusations suivants: pénétration, circulation ou stationnement dans une partie de la voie ferré interdite au public, détention de substances incendiaires et refus de se soumettre au prélèvement biologique.

Le tribunal l'a condamné à un mois de prison avec sursis.

Une militante de 65 ans qui devait également répondre d'un vol de boissons dans un fourgon de CRS a été condamné à un mois de prison avec sursis et à 300 euros d'amendes.

Pour les deux militants, les peines de prison ont été prononcées par le tribunal pour sanctionner leur refus de prélèvement ADN.

Le lecteur manchot doit comprendre tout seul qu'en réalité "le premier prévenu âgé de 23 ans" a été relaxé des délits de "pénétration, circulation ou stationnement dans une partie de la voie ferré interdite au public, détention de substances incendiaires"...

Ce n'est pas pour faire de la peine au rédacteur en chef de La Manche libre, "premier hebdomadaire régional de France", mais l'articulet de Ouest-France, "premier quotidien français en termes de diffusion", est moins ambigu :

Un Belge âgé de 23 ans a été relaxé de l'accusation de s'être trouvé sur les voies avec un fumigène. Le tribunal a estimé que la preuve ne lui avait pas été apportée.

Une Parisienne âgée de 64 ans a été condamnée à 300€ d'amende pour le vol de neuf canettes de soda, qu'elle avait ramassées à proximité du fourgon de ravitaillement des CRS qui avait été incendié.

Tous deux avaient refusé de se soumettre à un prélèvement ADN destiné à les ficher sur le fichier national des délinquants. Ils ont été condamnés à un mois de prison avec sursis.

Voilà qui est clair, et cela ne laisse plus supposer que notre amie assoiffée a cambriolé un fourgon de ravitaillement de la police.

Exemple de ce qu'elle aurait pu bricoler en garde à vue,
si on ne lui avait pas repris les canettes.
(Il y a bien d'autres modèles possibles.)

Quatre autres personnes devaient comparaître ce mardi au tribunal correctionnel de Cherbourg, et Ouest-France a consacré deux brèves aux résultats de cette audience.

Dans la première, on peut lire :

Un photographe professionnel âgé de 19 ans vient d'être condamné à un mois de prison avec sursis. Les CRS avaient trouvé dans sa voiture deux bombes lacrymogène, un couteau de poche, un casque et un masque à gaz.

Un SDF âgé de 33 ans et un militant antinucléaire âgé de 31 ans avaient également été interceptés par les CRS. Dans leur fourgon, les CRS avaient trouvé deux haches au milieu de tout un matériel de camping. Les deux hommes ont assuré qu'ils n'avaient pas l'intention d'utiliser ce matériel pour autre chose que casser du bois dans le campement antinucléaire. Tous deux ont été condamnés à un mois de prison avec sursis. Les deux haches ont été confisquées.

Et la seconde annonce une nouvelle relaxe :

Cette mère de famille de Lorient avait été interpellée sur la voie ferrée. Elle a assuré ne pas s'y être installée volontairement, mais s'y être arrêtée pour reprendre son souffle après avoir inhalé des gaz lacrymogènes lancés par les forces de l'ordre. Le tribunal a considéré qu'il existait un doute sérieux sur sa volonté d'empêcher le passage du train. Il l'a relaxée.

Le dernier paragraphe doit sans doute être une note d'humour :

La SNCF s'était portée partie civile, en évaluant son préjudice à plus de 160 000€. Sa demande n'a pas été reçue.

(On ne se refuse rien, à la SNCF...)

mardi 7 février 2012

Toujours au nom de la civilisation

Monsieur Claude Guéant peut bien au plus finaud en affirmant, dans l'entretien accordé hier au Figaro, que "la civilisation a une définition dans la langue française", que "c'est un ensemble de caractéristiques qui forment un groupe humain : l'histoire, la culture, un héritage intellectuel et moral" et que "et c'est bien cela dont [il] veu[t] parler", les mots de notre dictionnaire ne sont pas à sa botte.

Il y a donc une certaine pertinence à faire circuler sur la toile cette vidéo que les youtubistes ont souvent intitulée Au nom de la civilisation. Il s'agit d'un extrait de sept-huit minutes d'un documentaire de René Vautier, Déjà le sang de mai ensemençait novembre, datant de 1982, où l'on peut voir le cinéaste évoquer l'un de ses films refusé par la Ligue de l'enseignement...

Ce film refusé, dont existaient deux copies - l'une a été détruite, l'autre a disparu -, a été réalisé par René Vautier et Jean Lodz dans les années 1953-1954. Il retraçait, à partir de textes et d'images conservés à la Bibliothèque nationale, l'histoire de la conquête de l'Algérie. Son titre, Une nation l'Algérie, pouvait, à l'époque, déplaire et René Vautier fut poursuivi pour atteinte à la sûreté intérieure de l’Etat au prétexte qu'un commentaire disait : "L’Algérie sera de toute façon indépendante"....

René Vautier présente ici quelques documents utilisés dans ce film, et aborde ainsi "l'histoire, la culture, [l]' héritage intellectuel et moral" de cette conquête...






PS : Sale caractère et fidèle en amitié, René Vautier a accepté de soutenir Roger Garaudy, dont il était bien loin de partager les thèses, lors du procès de 1998 où celui-ci a été condamné pour contestation de crimes contre l’humanité et diffamation raciale... A vous de juger si ses propos s'en trouvent relativisés.

lundi 6 février 2012

Les tristes tropismes de l'étudiant Guéant

Il n'est pas rare que les étudiants se réunissent pour émettre des idées oiseuses sans que cela porte à conséquence. Parfois, imaginant de se prendre au sérieux, ils invitent quelques grands ainés et se réjouissent de partager avec eux une certaine conception avancée du monde à refaire.

Samedi, l'Union Nationale Inter-universitaire - UNI, "association indépendante" qui entend œuvrer "par l'éducation, pour la Nation" - , avait invité, à l'occasion de sa "convergence annuelle", monsieur Claude Guéant qui a pris la parole, pendant une trentaine de minutes. Il a prononcé, selon Olivier Vial, président de l'UNI, un "discours très général, très serein, posé et républicain", "dans une configuration de colloque, pas de meeting", qui "n'avait aucune vocation à être polémique", puisque "ce n'était pas une harangue". D'ailleurs, la presse n'était pas conviée, et l'on pouvait donc, a priori, proférer toutes les âneries générales, sereines, posées et républicaines que l'on voulait...

Ce qui fut fait :

"Or, il y a des comportements , qui n’ont pas leur place dans notre pays, non pas parce qu’ils sont étrangers, mais parce que nous ne les jugeons pas conformes à notre vision du monde, à celle, en particulier de la dignité de la femme et de l’homme. Contrairement à ce que dit l’idéologie relativiste de gauche, pour nous, toutes les civilisations ne se valent pas. Celles qui défendent l’humanité nous paraissent plus avancées que celles qui la nient. Celles qui défendent la liberté, l’égalité et la fraternité nous paraissent supérieures à celles qui acceptent la tyrannie, la minorité des femmes, la haine sociale ou ethnique.

En tout état de cause, nous devons protéger notre civilisation."

Quant aux moyens à employer, monsieur Éric Raoult y faisait peut-être finement allusion en déclarant, "sous les acclamations" :

"Ce que j'ai appris à l'UNI, c'est quand on se fait casser une dent, on répond en cassant la gueule."


Siège de Jérusalem par les croisés en 1099.
(Miniature du XIIIe siècle, Bibliothèque Nationale, Paris.)

Quoi qu'en aient dit l'orateur et ses amis, il faut reconnaître que cela n'arrange pas grand chose de replacer dans son contexte embrouillamineux cette phrase qui ferait sursauter n'importe quel correcteur du baccalauréat :

"Contrairement à ce que dit l’idéologie relativiste de gauche, pour nous, toutes les civilisations ne se valent pas."

Peut-être abusés par la substitution de "les socialistes" en lieu et place de "l’idéologie relativiste de gauche" dans la première restitution de la sentence, divers commentateurs, du parti socialiste et d'ailleurs, se sont contentés d'y voir "la provocation pitoyable d'un ministre réduit à rabatteur de voix #FN" - ainsi que l'a touitté monsieur Harlem Désir. Monsieur Guéant a ainsi reçu toute facilité pour répliquer qu'on lui faisait - encore - un procès d'intention électoraliste, à lui qui ne s’intéresse pas du tout - mais alors pas du tout - aux idées du Front.

Ce n'est pas très malin...

Car, avec toutes les intentions que l'on voudra déceler, monsieur Guéant a abordé les rivages du débat d'idées autour de ce délicat concept de "civilisation", et il l'a fait avec les pauvres outils qui sont les siens, ceux de la "culture générale" d'un étudiant de SciencePo qui a fait l'impasse sur les questions d'anthropologie et qui tente sa chance avec "des propos de bon sens, des propos d'évidence"...

Irréfutabilité du bon sens et de l'évidence :
Le système géocentrique de Ptolémée.

A lire certaines réactions, venant notamment de personnalités politiques qui ne sont pas trop à gauche, il semble que la tentation de jouer à l'examinateur ait été à peine évitée. Si le professeur Juppé n'émet qu'une critique assez "sympa" sur l'emploi du terme "inadéquat" de "civilisation" qui "peut prêter à confusion", le professeur Bayrou offre aux lecteurs de La Dépêche du Midi un joli "à la manière de" parodiant une correction de dissertation - "Ces propos sont un dangereux détournement de pensée. Au premier abord, la réflexion paraît fondée."...etc. - avant de replacer son discours politicard humano-centriste.

Cependant, il faudrait peut-être prendre l'étudiant Guéant à ses mots et le renvoyer à sa médiocrité. Car il est grand temps qu'il découvre quelle est sa "valeur" intellectuelle. Lui communiquer l'appréciation que mérite sa copie - dans genre bien vachard cultivé par les membres d'un jury d'agrègue, par exemple -, pourrait faire le plus grand bien à son œdème des chevilles.

Lequel œdème pourrait être aggravé par la remarque faite, à l'occasion de cette "polémique", par monsieur Henri Guaino, par ailleurs grand spécialiste de l'entrée dans l'Histoire de "l’Homme africain".

Selon Sophie Louet, pour Reuters :

Henri Guaino a comparé l'incident au procès fait en 1971 à Claude Levi-Strauss pour sa conférence sur "Race et Culture". L'ethnologue soulignait alors le danger pour les cultures de renoncer à faire valoir leurs différences au nom de l'égalité des hommes.

Cette tentative magistrale de recouvrir les tristes tropismes de monsieur Claude Guéant du voile d'une prestigieuse référence a été peu reprise.

Et c'est dommage, car c'est amusant.

Cela aurait pu être l'occasion de conseiller à notre piètre anthropologue gouvernemental la lecture indispensable non de Race et culture (1971), qu'il pourra aborder plus tard, mais de Race et histoire (1952), où Claude Lévi-Strauss, après avoir réfuté les théories racialistes de Gobineau, posait avec une grande clarté la question du jugement de la valeur d'une culture.

Cela devrait également l'éclairer quelque peu sur la difficulté qu'il y a à parler, en toute honnêteté intellectuelle d'une "idéologie relativiste de gauche" - pauvre fantasme d'un qui respire mal quand il ne se sent pas adossé à une échelle de valeur qu'il croit solide.

Mon exemplaire ressemblait à cela.
(Si quelqu'un le trouve...)

dimanche 5 février 2012

Notre ci devant État de droit

Avant que l'on ne prête si grande attention aux "éléments de langage", ce qui les dégonfle très vite, certaines expressions s'installaient assez durablement au comptoir du café du Commerce. Le niveau des débats participatifs plus ou moins anisés s'en trouvait relevé d'un poil, et les glaçons tintaient en fondant dans la lumière de la modernité heureuse.

"N'oubliez pas, môssieu, que la France est un État de droit."

Disait-on, par exemple, en ne laissant aucune chance à la cacahouète qui traînait par là.

Et il me semble qu'on le dit beaucoup moins.

Mais les glaçons continuent de fondre.

La formule magique était souvent utilisée à contre-emploi, pour clouer le bec du vis-à-vis ergoteur par une manière de dire équivalente à la maxime butoir : la-loi-c'est-la-loi-point-barre. Cette tautologie de fort belle facture n'est évidemment pas fausse, mais elle peut, si on ne la précise pas davantage, être appliquée à toute forme d’État, et particulièrement à ceux qui, bien loin d'être "de droit", montrent un penchant affirmé vers la dictature ou le totalitarisme.

Ce qui particularise le rapport à la loi dans un État dit "de droit", on peut le trouver clairement exprimé dans la page Qu’est-ce-que l’Etat de droit ? du très sérieux et très officiel site "Vie publique", tenu par la Dila - Direction de l'information légale et administrative.

L’État de droit peut se définir comme un système institutionnel dans lequel la puissance publique est soumise au droit. Cette notion, d’origine allemande (Rechtsstaat), a été redéfinie au début du vingtième siècle par le juriste autrichien Hans Kelsen, comme un État dans lequel les normes juridiques sont hiérarchisées de telle sorte que sa puissance s’en trouve limitée. Dans ce modèle, chaque règle tire sa validité de sa conformité aux règles supérieures. Un tel système suppose, par ailleurs, l’égalité des sujets de droit devant les normes juridiques et l’existence de juridictions indépendantes.

Le grasseyement, d'origine, indique assez que cette conception de l’État impose à l’État lui-même une stricte observance des règles du droit, avant de l'imposer aux citoyens - ce qui est, autant le répéter, le cas dans n'importe quel État, qu'il se pique ou non de démocratie.

Les très colorées "structures de l’État français",
selon le Dr. Guy Spielmann, Georgetown University (USA).


Les entorses à ces beaux principes ne sont pas si rares que cela dans notre beau pays, notamment dans le traitement des sans-papiers.

Communiqué de la Cimade, en date du 3 février :

Expulsé alors qu'une décision de justice ordonne sa libération !

Un jeune sénégalais a été expulsé par la préfecture du Morbihan alors même qu’une décision de justice avait ordonné sa remise en liberté !

Interpellé à Vannes le 26 janvier, ce jeune homme en situation irrégulière est placé en garde à vue au commissariat de Vannes puis transféré au centre de rétention de Rennes.

Au cinquième jour de sa rétention, comme le prévoit la loi, il est présenté devant le juge des libertés et de la détention qui le libère car son placement en garde à vue avait été illégal.

Le procureur de la République fait appel de sa décision avec effet suspensif de la décision du juge. Le jeune Sénégalais est donc reconduit au centre de rétention où il doit rester à disposition de la justice jusqu’à la décision de la Cour d’appel.

Cependant, malgré l’audience prévue à la Cour d’appel, la préfecture du Morbihan décide de l’expulser et réserve un vol le 1er février à 16h25. La Cour d’appel tient audience le même jour et rejette l’appel du Parquet. Le jeune sénégalais doit donc être libéré. Or indifférente à cette décision, la préfecture du Morbihan l’expulse comme prévu.

Une fois encore, l’administration s’assoit sur une décision de justice. Ce mépris d'une préfecture vis à vis de la justice n'est ni anecdotique, ni exceptionnel. C'est régulièrement désormais que les militants de La Cimade en témoignent, notamment depuis l'entrée en vigueur de la loi sur l’immigration du 16 juin 2011. Ce nouveau texte en effet donne un pouvoir démesuré à l’administration pour qu'elle puisse poursuivre son obsession statistique au mépris des droits et des principes les plus fondamentaux.

On comprend qu'il soit devenu difficile de dire

"N'oubliez pas, môssieu, que la France est un État de droit."

sans avaler sa cacahouète de travers.

samedi 4 février 2012

Souvenirs de Simone

Elle avait la beauté d'une reine, et une voix qui pouvait accueillir toutes les joies et toutes les misères du monde, ainsi que les colères et les révoltes qui de loin les accompagnent.

Petite fille, Eunice Kathleen Waymon rêvait de devenir une grande pianiste et avait abordé le clavier à l'âge de trois ans. Elle a donné son premier récital classique à douze ans. Elle a plus tard raconté qu'avant le concert, ses parents ont dû céder leurs places du premier rang à des blancs. Elle avait, disait-elle, refusé de commencer à jouer avant que l'on ne replace ses parents.

C'est peut-être une légende, mais cela importe peu. Faute de pouvoir devenir ce qu'elle avait rêvé d'être, Eunice Kathleen Waymon allait devenir une véritable légende, sous le nom de Nina Simone.

Je ne regrette pas de n'avoir pas assisté, en 2000, à son dernier concert, pathétique, à Marciac : des grands artistes il ne faut garder que de bons souvenirs.

Et Nina Simone en a laissé beaucoup.

Cette interprétation de Suzanne de Leonard Cohen, avec ces images de vieille télé en noir et blanc :





Ou ces vidéos de la même année, tournées en belle lumière au cours du Harlem Cultural Festival :



Four women.




Revolution.




Ain't Got No/ I Got Life .

jeudi 2 février 2012

Le ventre mou de la démocratie

Vous, apprenez à voir, plutôt que de rester les yeux ronds...
Le ventre est encore fécond, d'où a surgi la bête immonde

Bertold Brecht,
La Résistible Ascension d'Arturo Ui, 1941.

Un peu tranchant, mais plutôt rassurant, monsieur Paul Gradvohl, que Le Monde présente comme spécialiste des civilisations d'Europe centrale et maître de conférences à l'université Nancy-II :

Il est important de préciser que le premier ministre, Viktor Orbán, n'est pas un fasciste. Sur le plan économique, par exemple, il suit une ligne qualifiée de "non orthodoxe" et qui se situerait entre Chevènement et de Villiers, si on la comparait à ce qui peut être proposé en France.

Dit-il, vers la fin de l'entretien publié le 3 janvier.

Il est possible que Paul Gradvohl ait raison et que Viktor Orbán ne soit pas un fasciste. Mais on peut regretter que notre spécialiste n'étaye sa précision que d'une référence à la doctrine économique hétérodoxe - "entre Chevènement et de Villiers" - qui serait celle du premier ministre hongrois. Car ce n'est peut-être pas d'abord dans ce domaine que le fascisme se caractérise de manière décisive.

Au tout début du même entretien, interrogé sur la signification qu'il fallait accorder au changement de nom - la "République de Hongrie" devenue la "Hongrie", tout court - imposé par la nouvelle constitution hongroise, il expliquait :

Désormais, le pays ne se définit plus comme un régime politique. C'est le peuple hongrois, par-delà les frontières, qui fait son essence. La "nation hongroise", évoquée dans la nouvelle Constitution, réunit à la fois les citoyens de Hongrie et les membres des minorités hongroises de Roumanie, Slovaquie, Voïvodine (Serbie), d'Ukraine et d'ailleurs, qui n'ont pas nécessairement la double nationalité.

Ce nationalisme étendu peut rappeler vaguement quelque chose d'historiquement bien attesté, qui déborde assez largement la simple notion de "fascisme", mais sachez que ce n'est qu'une impression.

Car même s'il est en train d'étouffer en Hongrie toute velléité de liberté, monsieur Viktor Orbán peut se targuer de n'avoir emprunté pour le faire que les voies de la démocratie la plus respectueuse de la légalité.

Zsófia Mihancsik, rédactrice en chef de Galamus-csoport, donne, dans une tribune traduite par Miklós Konrád et hébergée par le quotidien Le Monde, trois exemples de ces procédés de liquidation démocratique de la démocratie. On constatera que ces manipulations sont facilement transposables dans nos démocraties irréprochables à nous, européens de l'ouest - on y trouvera aussi quelques points de rencontre et/ou de convergence.

De quoi, en somme, se demander si "le ventre encore fécond" n'est pas tout simplement le ventre mou de la démocratie sacralisée.



Ultranationaliste à propulsion christiano-réactionnaire.
(Illustration* empruntée à ventscontraire.net,
revue collaborative de Théâtre du Rond-Point.)



* Cette illustration accompagne l'appel lancé de Vienne par l'auteur, comédien et clown Markus Kupferblum, directeur de la compagnie Totales Theater, à l'occasion de l'entrée en fonction, le 1er février, de György Dörner - artiste aux sympathies notoires avec le parti d'extrême droite MIEP - et de István Csurka -le président du MIEP en personne, aujourd'hui retiré de la politique -, respectivement comme directeur et administrateur du Nouveau Théâtre de Budapest.

Voici l'appel de Markus Kupferblum :

Memorandum

Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs, cher public, voici un memorandum qui sera lu aujourd'hui dans la plupart des théâtres européens, dans la langue du pays, avant chaque spectacle.

Nous sommes aujourd’hui le 1er février 2012. Aujourd’hui-même, à Budapest, un des plus importants théâtres de la ville passe sous la direction de deux personnes qui ont depuis plusieurs années publiquement fait leurs des vues d’extrême-droite. Ils ont personnellement publié des pamphlets anti-sémites, anti-tziganes, des écrits racistes. A partir d’aujourd’hui, ils seront directeurs d’un théâtre subventionné par les fonds publics dans une capitale européenne. Ceci brise un tabou. Mais plutôt que d’utiliser cette rupture comme une nouvelle occasion de condamner Budapest, pourquoi ne pas nous engager, dans nos pays respectifs, dans nos vies, pour la tolérance, pour la diversité et pour la solidarité avec les membres les plus faibles de notre société ? Nous sommes atterrés par le fait que des forces politiques, dans beaucoup de pays européens, promeuvent la haine, le mépris et la jalousie entre les peuples. Notre intention, dans notre travail théâtral, est de dépasser les facteurs de division dans nos sociétés, pour éveiller la curiosité et aiguiser les sens du public vers les évidences sociétales – au nom du bien commun de toutes les personnes, au nom de la paix et de la liberté en Europe. Après tout, nous autres humains sommes tous libres et égaux en dignité et en droits, nous sommes tous citoyens d’un seul et même monde. Nous sommes aujourd’hui le 1er février 2012. Rassemblons-nous pour célébrer aujourd’hui la première journée du Théâtre Européen pour la Tolérance.

Markus Kupferblum

mercredi 1 février 2012

Soif de justice à Cherbourg

On se souvient que, devant "l’ampleur de la menace, son caractère protéiforme et le caractère très étendu des lieux", monsieur Adolphe Colrat, préfet de la Manche, avait pris un "arrêté portant interdiction de [la] manifestation" prévue pour s'opposer, autant que faire se pouvait, au départ du dernier convoi ferroviaire de déchets nucléaires CASTOR entre La Hague (France) et Gorleben (Allemagne). Des centaines de policiers et gendarmes avaient été mobilisées et envoyées face à un demi millier de manifestants. Ainsi avait pu être fièrement déployée toute l’agressivité nécessaire au maintien de l'ordre.

Et si le train avait pu partir, ce fut avec plusieurs heures de retard.

Malgré les craintes si clairement exprimées par le soucieux préfet, aucun dangereux activiste protéiforme ne fut arrêté dans le bocage...

Valeureuse action anti-anti-nucléaire, détail.
(Photo Reuters.)

Des poursuites furent pourtant engagées, par le parquet de Cherbourg, contre six personnes interpellées dans les parages. Le procureur de la République, monsieur Eric Bouillard, avait aussitôt tenu à leur faire une réputation :

"Il s’agit de personnes qui sont plus dans la mouvance altermondialiste voire casseurs que dans la mouvance écologiste."

Deux de ces "voire casseurs" comparaissaient hier au tribunal de Cherbourg - qui s'occupera des quatre autres le 7 février.

Le premier, un étudiant belge de 23 ans, est "accusé de s'être introduit sur la voie ferrée et d'avoir agité un fumigène en direction des CRS". Il nie les faits qui lui sont reprochés, mais la justice n'est pas là pour l'écouter. Madame Sarah Huet, substitut du procureur de la République, a requis trois mois de prison avec sursis et 500 euros d'amende afin de le punir bien comme il faut.

Il faudra compter un mois de prison avec sursis supplémentaire et 500 euros de plus, pour refus de prélèvement ADN.

Le second était une seconde, une militante parisienne de 65 ans, qui avait à répondre du "vol de neuf canettes de soda provenant d'un fourgon de ravitaillement CRS qui avait été 'caillassé' et 'intégralement détruit par le feu' au cours de la manifestation". Elle a reconnu s'être emparée de quelques canettes, puisqu'elle avait "très soif" et que "les militants n'avaient pas de ravitaillement". Bien que les sodas aient été restitués inentamés, madame Huet a requis 300 euros d'amende.

Il faut y ajouter un mois de prison avec sursis et 500 euros supplémentaires, pour refus de prélèvement ADN.

Les membres du collectif Valognes Stop Castor, qui appelaient à se rassembler devant le palais de justice, ont sans doute raison d'affirmer que "tout cela ne devrait donner lieu qu’à un grand éclat de rire"...

Si madame Huet, substituée au procureur, a dû reconnaître, dans le cas de la militante assoiffée, que "bien évidemment c'est le contexte qui nous conduit à poursuivre", elle a, au cours de son réquisitoire, cru bon de lancer :

"Caillasser deux CRS et brûler un fourgon, c'est ça un mouvement démocratique mais on est où là ?"

Elle devait probablement trouver cette remarque très intelligente, mais ce n'est qu'une bien grossière façon d'amalgamer un vol de canettes et l'incendie d'un fourgon.

Pour rester dans le même registre de langage que madame Huet, disons qu'on peut trouver le procédé assez moyen...



PS : Verdict le 7 février, date fixée pour la comparution des quatre autres prévenu(e)s.

PPS : Et si l'un(e) ou l'autre des six inculpé(e)s se sentait venir une petite soif en passant vers Trifouillis, je leur ouvrirai la porte de ma cave. Il n'y a pas de sodas, mais on se débrouillera.