mardi 9 février 2010

Un cas de bouffissure à mémoire de forme

"Comment peut-il se faire que, sans exercer le moindre contrôle, un éditeur, des journaux, des chaînes de télévision lancent un pareil produit, comme on lance une savonnette, sans prendre les garanties de qualité que l'on exige précisément d'une savonnette ?"

Pierre Vidal-Naquet,
à propos du Testament de Dieu de Bernard-Henri Lévy.
Lettre adressée au Nouvel Observateur
et partiellement publiée le 18 juin 1979.


Dès demain, en tête de gondole.

Aude Lancelin, journaliste au Nouvel Observateur, où elle anime les pages culturelles, est assurément une vraie peste.

C'est du moins l'avis de ses détracteurs, dont elle possède déjà un intéressant assortiment dans les rangs de la néo-connerie décomplexée.

Elle salue à sa façon, qui est bien vacharde et délectable, le grand retour éditorial de monsieur Bernard-Henri Lévy qui devrait connaître son apothéose demain en envahissant les tables des libraires avec deux ouvrages (chez Grasset): Pièces d'identité, qui recueille une foultitude de textes et d'entretiens déjà parus ici ou là, et De la guerre en philosophie, qui est la version remaniée d'une conférence prononcée en 2009 à l'École Normale Supérieure de la rue d'Ulm.

Selon Aude Lancelin, ce dernier essai, assez court (130-150 pages ?), constitue un "plaidoyer pro domo en faveur d'une œuvre injustement décriée", et "se présente comme le «livre-programme» de la pensée béhachélienne." Et de citer avec quelque gourmandise la quatrième de couverture:

Manuel pour âges obscurs, où l'auteur "abat son jeu" et dispose, chemin faisant, les pierres d'angle d'une métaphysique à venir.

Notre lectrice avisée nous présente, entre autres salutaires entreprises de cette œuvre, l'attaque critique que conduit par notre valeureux BHL contre la pensée du "vieux puceau de Königsberg", Emmanuel Kant, "ce fou furieux de la pensée, cet enragé du concept", "le philosophe sans corps et sans vie par excellence", en brandissant son "arme fatale":

Les recherches sur Kant d'un certain Jean-Baptiste Botul, qui aurait définitivement démontré "au lendemain de la seconde guerre mondiale, dans sa série de conférences aux néokantiens du Paraguay, que leur héros était un faux abstrait, un pur esprit de pure apparence".

On imagine avec quel plaisir Aude Lancelin peut alors révéler à ceux qui l'ignoraient que le fameux Jean-Baptiste Botul est bien, lui, un "pur esprit de pure apparence", et un faux très concret, fabriqué par Frédéric Pagès, rédacteur au Canard Enchaîné...

Un lecteur anonyme, mais fanatique, de JBB.

Une rapide visite au site de l'Association des Amis de Jean-Baptiste Botul (A2JB2) nous apprend:

A propos de Jean-Baptiste...
...nous ne savons presque rien de certain, sinon qu'il est né le 15 août 1896 à Lairière (Aude) et qu'il est mort dans ce même village des Hautes-Corbières le 15 août 1947. "Les Amis de JBB" se proposent de retrouver ses traces, et en particulier ses écrits, entassés dans "l'armoire de Lairière". Mais leur authentification est difficile dans la mesure où Botul se définissait comme un philosophe "de tradition orale". La tache des "Amis de Jean-Baptiste Botul" est d'autant plus ardue que le botulisme désigne aussi une grave maladie. Pour la santé de la population, il n'est évidemment question ici que de diffuser le botulisme au sens philosophique.

Il suffit de citer la liste des œuvres "retrouvées" ou "exhumées" pour se faire une idée de cette pensée méconnue de beaucoup d'entre nous (mais pas de BHL):

Landru, Précurseur du Féminisme : la correspondance inédite, 1919-1922 (Christophe Clerc et Bertrand Rothé)

La Vie sexuelle d'Emmanuel Kant (Frédéric Pagès).

Nietzsche ou le démon de midi (Frédéric Pagès).

Métaphysique du mou (Jacques Gaillard).

(Tous ces livres sont publiés par les éditions Mille et une nuits...)

Un autre lecteur de Botul.

Il ne faut surtout pas croire que la révélation d'une telle bévue puisse dégonfler quelque peu le personnage...

Monsieur Bernard-Henri Lévy souffre depuis trop longtemps de cette bouffissure intellectuelle récidivante qui se reconstitue immédiatement par un curieux effet de mémoire de forme.

A la fin de son article, Aude Lancelin nous remet en mémoire la lettre que Pierre Vidal-Naquet avait adressée à la rédaction du Nouvel Observateur qui, selon lui, avait poussé un peu loin l'éloge de la dernière savonnette de BHL. Et, grâces lui soient rendues, elle en fournit une copie.

On peut relever, parmi les bourdes de candidat hâtivement préparé au baccalauréat égrenées par Vidal-Naquet, celle-ci:

- Prenant le Pirée pour un homme, il fait (p.79) d'Halicarnasse un auteur grec.

(Au lieu de répéter "Denys d'Halicarnasse", BHL avait cru pouvoir reprendre "Halicarnasse", et non simplement "Denys", comme c'est l'usage. Bourde mineure, mais facile à corriger à la relecture.)

La réponse de BHL, piqué, mais ne comprenant manifestement pas la nature du reproche, mérite d'être citée:

Mais je m'étonne, par contre, qu'il faille rappeler à un helléniste que Denys d'Halicarnasse est bel et bien un écrivain grec, originaire de Carie, fixé à Rome en 30 avant Jésus-Christ, et auteur de fameuses "Antiquités romaines".

(Au lieu de vérifier sa page 79, le collégien mouché a sorti son dictionnaire des noms propres et le recopie avec soin pour nous donner la leçon...)

Marqué par le destin...

Dans le cas présent, monsieur Bernard-Henri Lévy ne peut que jouer le beau joueur...

Hier, le site du journal Libération a publié, assez rapidement, la réponse de son "actionnaire et membre [de son] Conseil de surveillance" dans un court article signé d'Eric Aeschimann et Robert Maggiori (on n'est jamais trop nombreux pour traiter de telles questions).

Sollicité par Libération, Bernard-Henri Lévy nous a transmis un texte où il choisit de prendre l’affaire en beau joueur: «Salut l’artiste. Chapeau pour ce Kant inventé mais plus vrai que nature et dont le portrait, qu’il soit donc signé Botul, Pagès ou Tartempion, me semble toujours aussi raccord avec mon idée d’un Kant (ou, en la circonstance, d’un Althusser) tourmenté par des démons moins conceptuels qu’il y paraît.»

(Ce texte va être partout repris, je suppose, et un fin commentateur trouvera sans doute ce que vient faire Althusser en cette galère...)

Il est assez pitoyable de voir Eric Aeschimann et Robert Maggiori se donner la main pour minimiser le vol plané du petit maître boursoufflé qui est aussi leur "actionnaire":

Cela arrive assez souvent, même chez des universitaires rigoureux, d’être piégé par un titre emprunté sans vérification à une bibliographie.

On pourrait les mettre au défi de trouver une thèse ou un mémoire de Master citant la "série de conférences aux néokantiens du Paraguay" de Jean-Baptiste Botul dans sa bibliographie.

Mais sans doute ont-ils, comme BHL, depuis longtemps "déserté ce mouroir de toute pensée qu'est devenue l'Université".



PS1: Grégoire Leménager, dans le NouvelObs.com, enfonce le clou en se posant la question: BHL a-t-il vraiment lu Botul ? On devine la réponse, mais son billet mérite le détour.

PS2: Autre lecture fort recommandable, y compris pour monsieur Bernard-Henri Lévy qui pourrait y trouver à renouveler son inspiration, le texte de Jacques Roubaud, Botulisme et Oulipisme, paru dans le numéro 183 de la Bibliothèque Oulipienne, où il est

fait état d’une visite que Botul (je rétablis désormais son vrai nom) et FLL ont fait en 1943, aux Pays-bas (par quels moyens ont-ils pu traverser la Belgique occupée ?) pour rencontrer Brouwer, le fondateur de l’Intuitionnisme. Il semble qu’ils aient été chargés, peut-être par l’intermédiaire de Noël Arnaud (futur 2ème Président de l’Oulipo) qui appartient alors à l’IS, d’une mission de la plus haute importance: Turing demandait l’aide du grand topologue et logicien, pour le déchiffrement du code des sous-marins d’Hitler, Enigma.

On y parle aussi de beaucoup d'autres choses savamment délirantes.

lundi 8 février 2010

Hangar du Nord

L’Etat empêche un nouveau Sangatte à Calais

IMMIGRATION. Le hangar investi par des militants autonomes pour accueillir des migrants a été évacué hier par les forces de l’ordre.

En découvrant ce titre dans Libération*, page 14, je ne puis qu'admirer l'exploit technologique des ingénieurs qui ont adapté les presses rotatives afin de leur permettre de mouliner si finement les légumes de la soupe médiatique.

Un beau profil de rédac'chef de Libé.

Plutôt que de chercher quel adjectif ("altermondialistes" ? "autonomes" ?) accoler aux militants No Border, nos plumitifs feraient mieux de rappeler que ces militants sont présents et actifs dans la région de Calais depuis (au moins) le camp organisé en juin 2009.

Dans cette ville, devenue emblématique de la politique de chasse permanente qui est menée contre les migrants déclarés "illégaux", les Noborders pouvaient disposer d'un hangar, anciennement affecté au stockage de matériel, situé au 14 de la rue de Cronstadt. Le bâtiment, jusqu'à preuve du contraire, a été loué par l'association "SôS Soutien ô Sans-Papiers" qui l'a mis à leur disposition.

Les esprits curieux pourront trouver l'annonce de cette signature de bail dans les archives de La Voix du Nord, et pourront trouver aussi que le président de "SôS Soutien ô Sans-Papiers" ne facilite guère la communication. Il est vrai que l'article est signé de l'excellentissime Laurent Renault, dont le talent a jadis été salué ici...

Cet article a l'avantage de citer quelques réactions bien tiédasses des responsables d'associations locales (Salam et Secours Catholique). On pourra le compléter, pour apprécier l'atmosphère calaisienne, en consultant le florilège des déclarations concocté par Zetkin, dans IndyMedia-Lille.

De leur côté, à la veille de l'ouverture de ce lieu, les militants déclaraient, dans un communiqué du 29 janvier:

Cet espace n’est pas un nouveau Sangatte, aucun aménagement de l’horreur subie quotidiennement par des milliers de personnes en quête de protection ou de survie ne saurait remédier au problème de la fermeture des frontières.

Les militants Noborder veulent faire du Hangar Kronstadt un espace d’autogestion, d’informations, de débats et de lutte pour la liberté de circulation et l’ouverture des frontières.


Ce que monsieur Besson traduira plus tard par "un lieu qui servirait de base arrière aux filières mafieuses de l'immigration clandestine à proximité du port de Calais".

A l'avant de la prétendue base arrière.

Guidés par une intuition professionnelle digne d'éloges, ou alertés par leurs relations des ministères, des journalistes étaient présents à Calais, et nous avons pu suivre, à partir de samedi soir, le déroulement des événements sur les journaux en ligne.

On trouve donc profusion d'informations sur le siège du hangar Kronstadt mené par les forces de l'ordre, et les manœuvres diverses autour de ce qui devient dans certains articles particulièrement inspirés (mais par qui ?) une "occupation" du hangar par des migrants "à l'appel de l'association altermondialiste No Border".

On voit qu'ils ont eu raison de venir sur place pour mieux comprendre...

Il semblerait qu'aucun des journalistes présents n'ait eu l'idée d'entrer pour voir, de l'intérieur, avec les gens vraiment concernés, comment s'est passée cette soirée d'ouverture du samedi, puisqu'on ne nous dit même pas si le concert prévu a pu se dérouler.

Vue imprenable sur les assiégeants.
(Photo Calais Migrant Solidarity)

Le dénouement prévisible s'est déroulé vers 16h 30, quand les policiers ont reçu l'ordre de pénétrer dans le hangar afin d'en évacuer les personnes présentes.

Selon l'AFP, largement recopiée par les gazettes:

Le quartier autour du hangar a été entièrement bouclé depuis 15h30 par une dizaine de camions de CRS venus en renfort du Touquet et qui se sont postés à chacune des trois rues qui permettent d'accéder au hangar, en interdisant l'accès aux migrants ainsi qu'à la presse.

Au moment de l'assaut, il restait tout au plus une vingtaine de personnes à l'intérieur...

L'AFP donne un bout de témoignage:

"Ils ont tout pété, ils sont rentrés de force. Il n'y avait plus de migrant à l'intérieur", a crié Hélène, une militante de No Border, encadrée par deux policiers qui l'évacuaient du local.

Et des précisions comme celle-ci, reprise également par les gazettes:

Avant que la jeune femme ne sorte avec les policiers, un grand bruit de verre cassé a retenti à l'extrémité de la rue où étaient massés les journalistes, ainsi qu'une vingtaine de migrants qui assistaient calmement à la scène.

On a beau chercher, mais aucune explication n'est donnée à ce "grand bruit de verre cassé", les journalistes de l'AFP ont de ces pudeurs...

Selon Reuters, monsieur Besson, qui est, on le sait, assez pudique, a cru devoir indiquer, lors d'un bref point de presse à Paris:

"Les CRS sont entrés de façon tonique dans le hangar."

Mais il a précisé:

"Il n'y a pas eu de problèmes, pas de blessé à ma connaissance."

Sa connaissance est assez sélective, si l'on se réfère aux témoignages des militants présents sur place.

Calais Migrant Solidarity signale dans son compte-rendu en anglais qu'un militant britannique a reçu dix points de suture à l'hôpital.

Et Zetkin signale, dans ses notes sur IndyMedia-Lille qu'"une bénévole âgée a eu le nez cassé par un coup de coude de CRS."

Mais monsieur Besson voulait probablement dire que, "à sa connaissance", aucun des toniques CRS n'avait été blessé dans cette périlleuse intervention contre des "militants violents d'extrême-gauche" (ce matin, au réveil, sur France-Inter).

Il semblait d'ailleurs très content d'avoir "empêché un nouveau Sangatte" à si peu de frais...



* Exemplaire papier du jour, disponible sur le ouaibe dans 24h. L'article est signé de Stéphanie Maurice, "notre correspondante à Lille", qui n'a peut-être pas droit de regard sur le titre et le chapeau...

dimanche 7 février 2010

La Veuve Poignet disculpée

Les recours frénétiques aux services de la Veuve Poignet, à laquelle notre bon Théophile Gautier a su rendre en son temps le vibrant hommage qu'elle méritait, ont été rendus responsables de bien des maux, allant de la consomption à la surdité, en passant par, évidemment, le syndrome du canal carpien (CTS, carpal tunnel syndrom, dans les publications scientifiques sérieuses).

Ce syndrome se caractérise par un engourdissement de la main, des picotements dans les doigts, des douleurs au poignet et dans l'avant-bras, ainsi que diverses autres petites misères. L'idée reçue en plaçant l'origine dans des pratiques masturbatoires a été mise en doute et, si j'ose dire, sérieusement ébranlée par les observations des spécialistes des troubles musculosquelettiques: on notera, par exemple, qu'il est fréquemment observé chez les personnes qui passent leurs journées sur un poste informatique manquant d'ergonomie.

Pour ceux qui veulent tout comprendre...
(Merci Wikimedia Commons)

L'article de Ouiquipédia précise aussi:

Chez l'homme, la cause serait quasi exclusivement d'ordre mécanique : typiquement, on trouverait le syndrome chez l'ouvrier utilisant fréquemment un marteau piqueur...

Il n'est pas impossible que cette thématique du pilonnage ait inspiré l'hypothèse formulée par le professeur John Zenian. Il a publié récemment ses résultats dans la revue Medical Hypotheses sous le titre: The role of sexual intercourse in the etiology of carpal tunnel syndrome, et l'on peut en consulter l'abstract sur la page de ScienceDirect.

Le professeur s'est intéressé à l'apparition du syndrome du canal carpien, de manière bilatérale, sans qu'il y ait à cela de raisons professionnelles. Il a eu la géniale idée d'établir une relation, qui a dû devenir une corrélation au terme de son étude, avec une activité masculine sollicitant de manière symétrique les deux poignets: assavoir l'acte d'amour, soit encore le coït, pratiqué dans la position dite "du missionnaire".

On raconte que cette position, assez malcommode au demeurant, était celle que les missionnaires enseignaient, en théorie et sans doute en pratique, aux indigènes fantaisistes des contrées encore dans les ténèbres. C'est de là que viendrait sa dénomination actuelle.

Quant à la raison qui poussait à la recommander, il semble que cela soit la conviction que l'on avait d'atteindre ainsi une plus grande fécondité. Les natifs en l'état de nature avaient ainsi une première approche de la "culture du résultat" occidentale.

Position du missionnaire.

Je n'ai aucune raison de mettre en doute le sérieux du professeur John Zenian, mais il me semble assimiler un peu rapidement le coït en position du missionnaire avec cet exercice souverain pour la musculation des pectoraux que sont les pompes.

Quant à sa pertinence scientifique, elle est confondante, si l'on en juge à la dernière assertion de son résumé:

A parallel decrease in the frequency of sexual intercourse and the incidence of carpal tunnel syndrome between the sixth and the seventh decades of life suggests a possible cause and effect relationship between sexual intercourse and carpal tunnel syndrome.

(En gros, pour lui, le constat d'une diminution concomitante de la fréquence des rapports sexuels et des cas de syndrome du canal carpien entre 60 et 70 ans suggère une probable relation de cause à effet entre les rapports sexuels et le syndrome du canal carpien.)

Convaincant, non ?

Au moins John Zenian garde-t-il toutes ses chances d'obtenir un prix Ig Nobel.

A offrir pour la Saint Valentin.
(Attention, il faut prévoir l'équipement pour les deux mains.)

samedi 6 février 2010

Deux petits poissons s'aimaient d'amour tendre

"Je dis oui à la lutte contre l'homophobie, oui à la lutte contre les discriminations, oui à la sensibilisation de nos lycéens et de nos collégiens, mais je pense que traiter ces sujets en primaire, ça me semble prématuré (...) ce film n'a pas vocation à être projeté en primaire", a déclaré le ministre. (Dépêche AFP du 3 février.)

Le ministre qui "pense que traiter ces sujets en primaire, ça [lui] semble prématuré", est monsieur Luc Chatel, porte-parole du gouvernement et ministre de l'Education nationale, et le film qui "n'a pas vocation à être projeté en primaire" est Le Baiser de la Lune, film d'animation de Sébastien Watel.

C'est en lançant un appel à souscription afin de "boucler" la production du film pour avril 2010, et à la suite d'un pataquès avec l'inspection d'académie de Rennes, que Sébastien Watel a attiré sur lui l'attention des médias, donc du ministre.

Ce court-métrage (environ 25 min) a été conçu pour servir de support à une réflexion sur l'homophobie avec des enfants de CM1/CM2. Le synopsis est le suivant:

Prisonnière d’un château de conte de fée, une chatte, «la vieille Agathe», est persuadée que l’on ne peut s’aimer que comme les princes et princesses.

Mais cette vision étroite de l’amour est bouleversée par Félix, qui tombe amoureux de Léon, un poisson-lune, comme par la lune, amoureuse du soleil : deux amours impossibles, pour «la vieille Agathe».

Pourtant, en voyant ces couples s’aimer, librement et heureux, le regard de la chatte change et s’ouvre à celui des autres. C’est ainsi qu’elle quitte son château d’illusion et se donne enfin, la possibilité d’une rencontre…

On voit que cela ne casse pas trois pattes à un vilain petit canard... et qu'il faut probablement avoir le cerveau noyé dans l'eau bénite pour soupçonner là une opération de "promotion de l’homosexualité à l’école" par le biais d'une "œuvre de propagande" savamment mise au point par les "lobbys homosexuels farouchement soutenus par les associations gays et lesbiennes".

(Tout ce qui est en bleu dans le paragraphe précédent est authentique, mais je n'indique pas les liens, pour ménager mes lecteurs/trices allergiques à cette presse.)

La position prise par monsieur Chatel permet à ces groupes de pression, qui font leurs réunions dans un confessionnal, de triompher avec leur coutumier sens des proportions.

Cliquez sur l'image pour aller voir la bande-annonce.

C'est sans étonnement que l'on trouve madame Christine Boutin, présidente du parti chrétien-démocrate, aux côtés des défenseurs obstinés des œillères à l'école. Elle a, dès le 29 janvier, adressé une lettre ouverte à monsieur Luc Chatel, pour lui demander "au nom du respect de la neutralité de l’Éducation Nationale, de bien vouloir affirmer [son] opposition à ce film en obtenant l’interdiction de sa diffusion."

Selon elle, le principe de neutralité "philosophique et politique", de rigueur dans l'Éducation nationale, serait "bafoué" par Le Baiser de la Lune "en s’immisçant dans la conscience et l’intimité des enfants sans égard pour la responsabilité éducative de leurs parents." Si l'on va par là, n'importe quel conseil donné par un adulte à un enfant peut être considéré comme manquant d'"égard pour la responsabilité éducative de [ses] parents", et le respect de "l'intimité des enfants" interdit toute incursion dans le domaine, ô combien intime, de la sexualité...

Je suppose que madame Boutin a dû voir et étudier de très près le film de Sébastien Watel car elle peut affirmer:

Au nom d’une idéologie relativiste poussée à l’extrême, et sous l’impulsion de groupes de pression, ce film idéologique prive les enfants des repères les plus fondamentaux que sont la différence des sexes et la dimension structurante pour chacun de l’altérité.

En cette phrase "j'y-fourre-tout"(relativisme, groupes de pression, idéologie, repères, altérité et structure, qui fait mieux ?), la dame nous dit en fait que, selon elle, ou selon son manuel de psychologie vaticane pour les nuls, c'est papa-maman, ou alors tu vas voir ta structure...

On pourrait peut-être lui conseiller de revoir le film, en se débarrassant de ses œillères, mais je crains qu'un élément du scénario ne la choque:

«L’apprentissage du respect de l’autre» ne peut pas non plus se faire en caricaturant «le regard archaïque d’une grand-mère sur les relations amoureuses», regard qui est celui de la très grande majorité des Français.

Une discrète vérification permet de constater que madame Boutin a largement l'âge d'être grand-mère. On peut admettre, sans chercher à s'immiscer dans sa conscience et son intimité, qu'elle se sente concernée, et prenne cela, à tort, pour une caricature...

Quant au recours à "la très grande majorité des Français", cette "très grande majorité" pourrait très bien regarder l'ensemble des homosexuel(le)s comme une sous-humanité déstructurée, cela ne rendrait pas son "regard" plus respectable.

Je crois bien que "la différence des sexes" n'est pas seule constitutive de mon "altérité", que je ressens comme assez radicale, avec madame Boutin.

La preuve: elle écrit des livres...
(Ne cliquez pas sur l'image,
il n'y a évidemment rien derrière.)


Comme je n'ai pas autant de relations que madame Boutin, je n'ai pas vu le film...

Monsieur Martin Hirsch se vante de l'avoir vu, et l'a trouvé "plutôt sympathique".

Si monsieur Hirsch l'a vu, c'est peut-être parce que le Haut-commissariat à la Jeunesse a participé au financement du film, "à hauteur de 3.000 euros", dit-il.

Je n'ai pas les moyens d'aller jusque là, mais j'envisage de rejoindre les souscripteurs individuels.

Le plaisir de patauger dans le bénitier, pour régressif qu'il soit, n'est pas à négliger.

Surtout en compagnie de deux petits poissons, sous le regard d'une vieille Agathe qui aurait les yeux assez ouverts pour réviser sa vision des choses.

Car, si j'ai bien compris, c'est cela le vrai sujet du film: la modification de notre regard.


PS: Pour souscrire, c'est ici.

Une pétition de "soutien aux initiatives de lutte contre l'homophobie en milieu scolaire" est là.

vendredi 5 février 2010

Le préfet et les deux orphelines

Le scénario stéréotypé de ce que doivent subir des milliers de jeunes étrangers qui atteignent leur majorité sur notre territoire, où ils ont passé une partie de leur enfance, est d'une sinistre banalité.

La défense de l'identité nationale n'est pas tenue d'avoir de l'imagination.

Pour leur dix-huitième anniversaire, ils reçoivent de la préfecture, avec plus ou moins de retard, un refus de régularisation de leur séjour parmi nous. Leur présence est devenue indésirable, et ils "ont vocation à" être reconduits dans leur pays d'origine, pour reprendre la formulation juridique un peu dévoyée dont se gargarisent, matin et soir, ministres et hauts fonctionnaires.

Parfois, selon l'imagination des ministres, préfets, ou de leurs sous-fifres, le scénario admet quelques variantes allant, non dans le sens d'une "fin heureuse" (happy end, en français usuel), mais plutôt dans celui d'un perfectionnement dans l'ignominie.

Ainsi, monsieur Patrick Stefanini, préfet du Puy-de-Dôme, préfet de la région Auvergne, a choisi récemment de broder, très librement mais avec beaucoup de créativité, sur le canevas bien élimé des Deux Orphelines.

Les Deux Orphelines (Orphans of the Storm), 1921,
film de David Wark Griffith, avec Lilian et Dorothy Gish.

Ce que vivent Salma et Salima Boulazhar est un très mauvais film, mis en scène par les services de monsieur Stefanini.

Salma et Salima sont deux sœurs jumelles, de nationalité marocaine, qui ont été élevées, au Maroc, par leur grand-mère. A la mort de celle-ci, comme elles ne pouvaient rien attendre de leurs propres parents, elles ont été accueillies par leur tante installée à Clermont-Ferrand selon la procédure de kafala (prise en charge légale, mais sans création de liens de filiation) en usage dans le droit marocain. Si j'en crois la notice de France-Diplomatie-point-gouv, leur tante n'aurait pu faire plus pour les deux fillettes:

Les lois des pays musulmans, interdisent l’adoption au sens français du terme. Le recueil légal de droit musulman dit "kafala" pour les pays du Maghreb ne peut être assimilé tout au plus qu’à une tutelle ou à une délégation d’autorité parentale qui cesse à la majorité de l’enfant. (...)

Dans ces conditions, le droit international privé français, respectueux des législations étrangères et soucieux d’éviter le prononcé en France de décisions conférant à des étrangers un statut non susceptible d’être reconnu dans leur pays d’origine, s’oppose à l’adoption en France d’enfants dont la loi nationale interdit l’adoption.

(On admirera le subtil "tout au plus"...)

De leur scolarité à Clermont-Ferrand (Collège La Charme, Collège Gérard Philippe, Lycée Camille Claudel, Lycée Marie Laurencin), on nous dit qu'elles étaient considérées comme des élèves sérieuses, courageuses et volontaires, et qu'elles avaient signé l'une et l'autre un contrat d'apprentissage qui se déroulait avec satisfaction.

A l'approche de leur majorité, elles avaient fait une demande de titre de séjour. La réponse négative de la préfecture leur est parvenue par courrier en date du 27 juillet 2009.

Depuis elles vivaient sous la menace d'une expulsion.

Maître Bertrand Chautard, l'avocat des jeunes filles, explique dans Le Monde:

"Nous avons contesté ce refus devant le tribunal administratif de Clermont-Ferrand, qui n'a toujours pas rendu sa décision"

"Depuis le 27 juillet, il ne s'est rien passé de particulier et je ne comprends pas ce soudain emballement qui a conduit à l'arrestation de Salima à son domicile. Ce ne sont pas des gamines qui troublent l'ordre public ! La préfecture aurait pu attendre la décision du tribunal administratif avant de demander leur arrestation. C'est certes légal, mais cette attitude ne respecte pas l'Etat de droit et fait peu de cas du contrôle exercé par le juge administratif."

En effet, le 19 janvier 2010, la police se présentait au domicile de la tante des deux jeunes filles, où elle pouvait arrêter Salima, et l'envoyer au centre de rétention administrative de Lyon. Salma, angoissée et dépressive depuis l'annonce du refus de régularisation, était hospitalisée à ce moment-là. Elle échappait à l'arrestation, mais depuis elle doit vivre cachée.

Honneur aux auvergnat(e)s, de quelque nationalité qu'ils/elles soient, qui la protègent...

Mais malgré "la forte mobilisation de ces derniers jours, l’intervention des élus auprès du Préfet, l’intervention de députés sur les bancs de l’assemblée, les interventions auprès des ministres," le préfet n'a pas fléchi: Salima a été expulsée vers Casablanca jeudi 4 février à 9H.

Honte aux préfets qui démolissent des vies...

Monsieur Stefanini, préfet des auvergnats,
peut-être en train de vanter les mérites des eaux des monts auvergnats.


Monsieur Patrick Stefanini, contacté par Le Monde le 2 ou 3 février, "a fait savoir qu'il ne souhaitait pas 's'exprimer pour le moment'".

Préfet de la région Auvergne depuis le mois de mai 2009, ce monsieur n'est pas un simple petit soldat de la honteuse politique des "gestion des flux migratoires" dont monsieur Besson, après monsieur Hortefeux, croit contrôler les vannes. Il peut en être tenu pour l'un des initiateurs.

Par pure charité chrétienne, il faut passer rapidement sur les vicissitudes en politique de cet énarque de 56 ans. On trouvera tout cela dans le portrait vinaigré que Carine Fouteau a livré dans Médiapart en janvier 2009.

Oublions même de dire que ce très proche d’Alain Juppé au sein du RPR a été cité avec lui, en janvier 2004, dans l’affaire des emplois fictifs de la mairie de Paris. D'abord condamné par le tribunal correctionnel de Nanterre à 12 mois de prison avec sursis pour recel de prise illégale d’intérêt, il a vu sa peine réduite à 10 mois par les juges de la cour d’appel de Versailles.

Anecdotes que tout cela...

En 2005, il est nommé Secrétaire général du comité interministériel de contrôle de l'immigration. A ce poste, il est chargé de repenser la politique de l'immigration, en liaison avec le ministre de l'Intérieur de l'époque, qui est, pour mémoire, monsieur Nicolas Sarkozy, et peut-être au profit du futur candidat de la majorité aux élections présidentielles, qui est, pour mémoire, monsieur Nicolas Sarkozy. On peut penser que cette situation éminente a fait de lui l'un des "inventeurs" du nouveau ministère de l'immigration, de l'intégration, de l'identité nationale et du développement solidaire (ou du co-développement).

Le 22 mai 2007, il est nommé conseiller auprès du ministre de l'immigration, de l'intégration, de l'identité nationale et du co-développement. Et le 4 janvier 2008, il est réintégré au Conseil d'Etat, mais détaché auprès du ministère de l'immigration, de l'intégration, de l'identité nationale et du co-développement en qualité de secrétaire général.

Le bout de chemin qu'il a dû faire à ce poste avec monsieur Besson en ministre a sans doute été assez difficultueux pour le faire décrocher...

Et pour lui éviter le dépaysement, et ne pas lui démolir la vie, on l'a envoyé à Clermont-Ferrand, sur les terres de monsieur Hortefeux.

... qui s'est fait une joie de l'accueillir.

On comprend quel crève-cœur aurait représenté, pour ce grand théoricien de l'abjecte machine à expulser qui a été mise en place sous son contrôle, le fait d'introduire le moindre grain de sable humanitaire dans cette parfaite mécanique.

L'article de La Montagne qui annonçait hier soir l'expulsion de Salima était coiffé d'un étonnant chapeau, que je n'ai vu repris nulle part (mais je n'ai pas tout consulté non plus):

Sollicité par Brice Hortefeux, le Préfet a cependant promis un titre de séjour aux deux sœurs.

Et la fin de l'article précisait:

Brice Hortefeux a sollicité aujourd'hui le Préfet du Puy-de-Dôme pour trouver une issue. Patrick Stefanini a assuré que Salima avait été accueillie par le consulat* et qu'elle pourrait obtenir un titre de séjour d'ici une quinzaine de jours. Il a également appelé sa sœur à ne plus se cacher.

Ce soir, La Montagne n'a pas démenti...

Mais le compte-rendu fait par Les Dernières Nouvelles d'Alsace des propos du préfet, qui a peut-être enfin souhaité s'exprimer, me semble moins optimiste:

Le préfet d'Auvergne, Patrick Stefanini, a déclaré que la jeune fille, Salima Boulhazar, pourrait demander un titre de long séjour au Maroc afin de pouvoir revenir «rapidement». «La loi française doit être appliquée. Cette jeune fille doit être en possession d'un visa long séjour obtenu dans son pays d'origine pour être admise en France», a-t-il ajouté. En ce qui concerne Salma, sa sœur jumelle qui vit cachée, «je l'invite à sortir de la clandestinité puisqu'elle a vocation à suivre la même procédure», a indiqué M. Stefanini.

A lire cette "invitation à sortir de la clandestinité" adressée à Salma, je me dis que l'application de la loi peut s'accommoder de l'exercice de raffinements de cruauté mentale dignes des pires mélodrames du XIXème siècle.


* Cette allégation n'est pas confirmée par Rafael Maniez, membre de RESF.

PS: Quoi qu'il en soit, la mobilisation continue.

La pétition demandant la régularisation de la situation des deux sœurs est toujours en ligne. Je crois qu'on peut continuer à signer. (Et puis, qu'est-ce que ça vous coûte ? Vous aurez au moins affirmé que cela ne se fait pas en votre nom...)

Le RESF 63, le RUSF 63 et, sans doute, d'autres organisations appellent à un rassemblement samedi 6 février, à 14h, devant le préfecture de Clermont-Ferrand pour la régularisation de Salima et Salma et Youssouf et tous les autres…

mercredi 3 février 2010

Pensées matinales embryonnaires

Monsieur Eric Zemmour, penseur décomplexé contemporain, a consacré sa chronique matinale sur RTL, intitulée "Z comme Zemmour" (encore un qui a de la chance de ne pas s'appeler Queneau), à la "lecture" qu'il a fait du rapport de l'Inspection générale des affaires sociales (IGAS) qui a été remis hier à madame Bachelot.

Sur le point de conclure sa non-pertinente intervention, notre billettiste radiophonique a lâché cette sidérante considération:

"On songe, effrayé, que nous avons tous été des fœtus."

Et soudain, je me mets à "songer" que si ce fut bien notre lot commun d'avoir "été des fœtus", certains d'entre nous en sont restés très nettement plus marqués que d'autres.

Et malheureusement, à vie...

Photo d'Eric Zemmour au stade post-fœtal.

Hier, madame Roselyne Bachelot avait, elle, déjà lu le rapport de l'IGAS (Evaluation des politiques de prévention des grossesses non désirées et de prise en charge des interruptions volontaires de grossesses suite à la loi du 4 juillet 2001) et pouvait, en répondant aux questions de Corinne Thébault, dans Le Parisien, annoncer des "mesures".

Madame Bachelot se dit d'abord "frappée" par "la situation des mineurs":

On apprend dans ce rapport que deux tiers des filles de 3e pensent encore qu’on ne peut pas tomber enceinte lors du premier rapport sexuel.

C'est en effet "frappant".

Mais madame Bachelot ne nous dit pas si le rapport précise le pourcentage des garçons de 3e qui ont la même confortable certitude...

Elle est ensuite frappée par le fait que "50 % des IVG sont pratiqués chez des femmes qui sont sous contraception, pilule ou stérilet."

Comme je trouve ailleurs que, selon le rapport, "72% des IVG sont réalisées sur des femmes qui étaient sous contraception", je suppose que madame Bachelot a mal lu, ou mal retenu, ses notes.

Mais, ce constat frappant étant fait, à 50% ou 72% peu importe, Corinne Thébault relance par une question:

C’est un échec de la politique de contraception en France ?

Réponse admirable de madame Bachelot:

Je ne vais pas culpabiliser les femmes qui choisissent d’interrompre leur grossesse !
Mais c’est sûr, il faut améliorer l’accès et l’information à la contraception. Je dois aussi faire en sorte que l’accès à l’IVG à l’hôpital soit mieux organisé.


Il me semble déceler dans ce curieux enchaînement de madame la ministre de la Santé comme une pensée embryonnaire...

La doxa nous dit que ces chiffres, 50% ou 72%, sont l'indice indiscutable d'un "échec de la politique de contraception", admettons-le. Mais qui est responsable de cette politique, sinon la personne à qui la tête de l'État a donné la charge de conduire la politique de santé du pays ? S'il y avait quelqu'un à "culpabiliser" (pourquoi ce mot vient-il dans la bouche de madame Bachelot ?), ne serait-ce pas cette personne ?

Il est sans doute plus simple de penser, et de faire penser, à toutes ces dindes qui ne savent pas prendre leurs pilules...

"Ça pense qu'à se la dorer, la pilule..."
(Mon beau-frère, humoriste.)

Madame Bachelot a la solution: l'éducation des dindes, en commençant par les dindes en bas-âge, et s'il s'en trouve quelques jeunes dindons de leur génération.

Avec Luc Chatel, ministre de l’Education, nous allons mettre le paquet sur l’information en milieu scolaire. C’est là que les jeunes filles et les jeunes garçons doivent pouvoir trouver le maximum de conseils.

"Mettre le paquet", oui, mais il faudra tout de même penser à l'emballage du paquet. Car, pour ce que j'en ai vu, et surtout entendu, de la part d'élèves qui en sortaient, les séances d'information "en milieu scolaire" ont souvent tous les défauts qui affectent la diffusion des savoirs par "les gens qui savent" et qui n'imaginent même pas que "des filles de 3e pensent encore qu’on ne peut pas tomber enceinte lors du premier rapport sexuel".

Et je dois bien vous avouer que j'ai ressenti comme un embryon de fou-rire en voyant rentrer de sa "mission" d'information, en salle polyvalente, l'infirmière pète-sec du lycée où j'exerçais mes talents, portant sous le bras sa "mallette pédagogique" d'où dégoulinait un préservatif féminin déployé...

L'information avait dû être assez exhaustive.

mardi 2 février 2010

La poésie après Nuremberg

"La poésie n'est pas paraphrasable"
Jacques Roubaud, Poésie, etcetera: ménage (1995, Stock)



En bon rustre attardé d'une province "pas très catholique", j'ai parfois le sentiment que la question de la possibilité de la poésie après Auschwitz se dissipe à la lecture de la Fugue de mort (Todesfuge) de Paul Celan.

(...)

Lait noir de l’aube nous te buvons la nuit
te buvons à midi la mort est un maître d’Allemagne
nous te buvons le soir et le matin nous buvons et buvons
la mort est un maître d’Allemagne son œil est bleu
il vise tire sur toi une balle de plomb il ne te manque pas
un homme habite la maison Margarete tes cheveux d’or
il lance ses grands chiens sur nous il nous offre une tombe dans le ciel
il joue avec les serpents et rêve la mort est un maître d’Allemagne

tes cheveux d’or Margarete
tes cheveux cendre Sulamith

Paul Celan (1945), dans la traduction de Jean-Pierre Lefebvre, pour les éditions Gallimard (1998).

(On trouve cette traduction sur Monumenta.com, avec le texte original et, surtout, le précieux enregistrement de Paul Celan lisant son poème.)

Pouvait-on peindre après Auschwitz ?
Zoran Mušič, Nous ne sommes pas les derniers.

Dans ma naïveté, je veux croire encore que face aux monceaux de cadavres accumulés par l'Histoire, la poésie peut continuer à s'affirmer, et même dans la langue qui fut celle des bourreaux et des exécuteurs...

Mais je doutais de son pouvoir face à ces milliers de pages consignées dans les montagnes de dossiers que des procès comme ceux de Nuremberg - et ceux qui les ont suivis jusqu'à nos jours - ont produits. Car dans ces archives qui rendent compte des tentatives minutieuses de dessiner les contours juridiques de la quotidienneté organisée du crime, c'est la langue elle-même qui, dans cet effort, est éreintée par cette terrifiante banalité du mal.

Charles Reznikoff, grand poète étasunien, trop méconnu en nos contrées, prouve avec le grand poème qu'il a intitulé Holocaust* (1975) qu'une montagne de mots peut obscurcir notre ciel, mais pas étouffer la poésie.

Charles Reznikoff, 21 décembre 1975.
Photographie © 2010 Abraham Ravett.

Charles Reznikoff, fils d'émigrants juifs venus de Russie, né à Brooklyn en 1894 et mort à New York en 1976, a fait partie, avec Louis Zukofsky et George Oppen, du groupe des poètes "objectivistes" américains. Dans un entretien, qui a été publié en 1977 par la revue Europe et qui est repris à la suite de la traduction française d'Holocaust, Reznikoff explique ce que les Objectivistes essayaient de faire en citant "un poète chinois du XIème siècle":

"La poésie présente l'objet afin de susciter la sensation. Elle doit être précise sur l'objet et réticente sur l'émotion."

Pour écrire Holocaust, Charles Reznikoff a utilisé des matériaux qu'il a puisés dans une publication du gouvernement des Etats-Unis, intitulée Procès des Criminels devant le Tribunal Militaire de Nuremberg, et dans les enregistrements du procès Eichmann à Jérusalem. Le travail effectué par le poète me semble parfaitement résumé, dans sa préface, par l'écrivain-traducteur Auxeméry:

Pas d'esthétisme documentaire, mais de la grammaire et de la ponctuation. Pas d'obscénité gratuite, ni de revendication spectaculaire de justice, mais la claire vision de l'insupportable, et le sens de la mesure des choses et des actes dans leur essentielle horreur. La poésie est ce qui respire malgré tout, quand le souffle manque devant l'indicible. Elle se situe au cœur même de la tragédie.

Pour que la langue puisse "respirer malgré tout", pour qu'elle puisse renaître de cette exténuation, il faut cet humble travail formel du poète-artisan, sur la "grammaire" et sur la "ponctuation", pour poser les mots sur la page et choisir les rythmes.

Ce souffle retrouvé dans la pulsation rythmique, on peut l'entendre, même avec une médiocre oreille, dans la lecture qu'a faite Charles Reznikoff de sa composition poétique pour le cinéaste Abraham Ravett, le 21 décembre 1975, quelques mois avant sa mort. On peut les trouver, avec les photographies prises par Ravett, sur le site PennSound de l'université de Pennsylvanie.

En cliquant à droite et en ouvrant dans un nouvel onglet,
vous devriez avoir le son...
(
Photographie © 2010 Abraham Ravett.)

Gas Chambers and Gas Trucks 1, strophe 9

The bodies were thrown out quickly

for other transports were coming:

bodies blue, wet with sweat and urine, legs covered with excrement,

and everywhere the bodies of babies and children.
Two dozen workers were busy

opening the mouths of the dead with iron hooks

and with chisels taking out teeth with golden caps;
and elsewhere other workers were tearing open the dead

and looking for money or jewels that might have been swallowed.

And all the bodies were then thrown into the large pits dug near the gas chambers

to be covered with sand.


Les corps étaient jetés dehors très vite
car d'autres convois arrivaient:
corps bleus, humides de sueur et d'urine, jambes couvertes d'excréments,
et partout des corps de bébés et d'enfants.
Deux douzaines d'ouvriers s'occupaient
à ouvrir les bouches des morts avec des crochets de fer
et avec des burins sortaient les dents qui avaient des couronnes en or;
et ailleurs d'autres ouvriers ouvraient les morts en les déchirant,
cherchant l'argent ou les bijoux qu'ils auraient pu avaler.
Et tous les corps étaient alors jetés dans une grande fosse creusée près des chambres à gaz
qu'on recouvrait de sable.

(Traduction Auxeméry)


En chaque strophe, on retrouve la même tension rythmique et la même perfection minimaliste de l'expression.

Mais il faut faire du texte une lecture complète pour qu'il déploie sa plus large pulsation, pour qu'il devienne poème, mémorable.


* Holocauste, traduit en français et préfacé par Auxeméry, suivi d'un entretien avec Charles Reznikoff, réédité chez Prétexte Éditeur (octobre 2007).