dimanche 15 juin 2008

La poésie du marché, place Saint Sulpice


Découvrez Ogeret Marc!



Une dépêche de l'AFP nous apprend que le ci-devant premier ministre Villepin a donné à Montpellier, dans le cadre du festival "Le Printemps des Comédiens", un récital de poésie.

Monsieur de Villepin se faisant faire
les poches avant son entrée en scène.
Photo AFP

«MONTPELLIER (AFP) — Invité surprise du Printemps des Comédiens, le festival de théâtre de Montpellier, l'ancien Premier ministre Dominique de Villepin a fait ses premiers pas sur scène samedi soir, pour partager sa passion de la poésie en donnant lecture de ses œuvres favorites.

(…)

Dès son arrivée sur la petite scène dressée en plein air, à l'ombre des pins du Domaine d'O où se déroule le festival, l'ancien Premier ministre, extrêmement concentré, a proposé aux nombreux spectateurs de suivre avec lui "un chemin de voix", avec en fond sonore le "son magique" d'une kora, sorte de harpe africaine.

Un chemin peuplé des textes de Paul Verlaine, Mahmoud Darwich, Aimé Césaire, René Char, etc., ponctué par les déambulations à New York de Blaise Cendrars, auquel l'ancien Premier ministre emprunte "Les Pâques à New York", ou par la fin tragique de Paul Celan "qui se jeta d'un pont de poésie, le pont Mirabeau".

(…)

A l'issue de son "chemin de voix", Dominique de Villepin a souligné que ce qui l'avait poussé à faire cette lecture en public, c'était "l'amour des autres, le bonheur de partager, mais en même temps la conviction qu'il y a une urgence dans la poésie, dans les messages de la poésie pour tous ceux qui sont confrontés à des douleurs sur lesquelles ils n'arrivent pas à mettre de mots".»

Cette idée doloriste d'une poésie qui donnerait en prêt-à-déclamer les mots dont seraient privés les sans-voix dégage pour moi une forte odeur de vaseline, mais il est inutile de perdre son temps sur ce sujet: la poésie, bonne fille, peut admettre toutes les postures et impostures qui tiennent le haut de l'affiche en son nom.

Tout ce que j'espère, c'est que notre chantre à la kora échevelée ne renouvellera pas son exhibition au vingt-sixième marché de la poésie, qui se tiendra du 19 au 22 juin, place Saint Sulpice, avec son folklore habituel et un peu ridicule, mais après tout qui vaut bien celui de monsieur de Villepin, de petits et grands éditeurs, de vrais et faux poètes, de maudits et de bénis, de bellâtres poseurs et de vieux moches posés, de poètes qui promènent leur muse et de poètes qui en cherchent une…

Et la possibilité parfois de rencontrer réellement un vieux petit monsieur assis derrière une table à dédicaces, très discret, presque insignifiant, mais qui vous intimide quand même car il a écrit de ces choses superbes qui vous reviennent en mémoire… Il s'en étonne et c'est lui qui vous remercie…

samedi 14 juin 2008

Le rêve américain revu par Philippe Val


Découvrez Janis Joplin!


Si j'étais à la place de John "french potatoes" McCain, je me ferais bien du souci, car, après avoir lu le dernier papier du très influent "french editor" Philippe Val paru dans Charlie Hebdo, il ne fait aucun doute que ledit Philippe apporte un soutien de poids à son concurrent Barack Obama, au terme d'une étourdissante analyse de la notion de "métissage", faisant un brillant détour par la "théorie du genre".

Le titre, d'une banalité à faire pleurer dans les chaumières, Obama lave plus blanc, ne doit pas nous abuser: ce qui suit est très fort, très très fort.

Après avoir quelque peu chipoté entre Hillary et Barack, et qualifié Bush de "plus calamiteux des hommes politiques du siècle" (ce siècle n'ayant que huit ans, cela dénote un incorrigible optimisme, ou un souffle prophétique renversant!), Philippe Val remarque avec acuité que B. Obama se présente et est perçu comme "noir", alors qu'il est de toute évidence "métis". Pour souligner le distinguo et grasseyer sa culture, notre éditorialiste utilise la distinction freudienne entre le contenu latent ("noir") et le contenu manifeste ("métis") du rêve. On voit immédiatement ce que cette référence inutile introduit de profondeur au propos…

Mais P. Val continue:

«(…) Personnellement, je m'en fous complètement. J'incline à penser que la "théorie du genre", qui laisse à une décision personnelle le choix du féminin ou du masculin indépendamment du fait que l'on naît mâle ou femelle, est un apport essentiel à la liberté humaine. On naît quelque chose, on devient ce que l'on veut. Rien de pire que d'être programmé par son sexe, son origine ethnique ou sociale, sa religion, ou son clan familial… L'indécision du devenir et l'imprévisibilité de l'avenir, qui font le charme de la vie et qui rendent le désespoir aberrant - le pire n'est jamais certain -, passent par ces choix: je décide d'être de gauche, de droite, homme, femme, les deux, noir, jaune, blanc, vieux, jeune, célibataire sans enfants, géniteur de famille nombreuse, je peux même décider de vivre comme si j'étais un blond aux yeux bleus d'un mètre quatre-vingt-trois si je suis brun aux yeux marron d'un mètre soixante-deux. Chacun est libre d'interpréter sa vie, y compris son propre physique, du moment qu'il n'emmerde pas ses voisins, ne nuit pas à plus petit que lui, et ignore le prosélytisme militant. (…)»

Personnellement, je regrette que Philippe Val n'ait pas appuyé l'énoncé des principes de sa morale de zone pavillonnaire ("emmerder ses voisins, ça ne se fait pas") d'une référence kantienne bien sentie, mais on ne saurait songer à tout… En revanche, j'admire absolument et singulièrement l'effort pédagogique titanesque réalisé pour nous expliquer cette conception hardie de la "théorie du genre", que je me permets de résumer à mon tour en proposant à P. Val cette petite comptine (je la lui laisse libre de droit, elle lui rappellera peut-être ses débuts de diseur-chanteur, à l'époque où il était presque drôle):

xxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxJe m'la joue et je m'la pète
xxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxEn me flattant les roupettes.





Après ce grand moment, Philippe Val nous donne une ode au métissage de fort belle facture, mais que l'on a l'impression d'avoir déjà lue une bonne centaine de fois.

Pour arriver à remplir ses deux colonnes, il faudra encore à notre brillant causeur passer par quelques considérations plus ou moins indispensables, qui retardent un peu sa conclusion, mais toujours d'une haute tenue culturelle…

«Un métis candidat à la Maison-Blanche, et peut-être bientôt président, marque une étape décisive dans le grand projet américain tel qu'il bouillonne et brouillonne depuis sa fondation, et tel qu'il souffle sur les Feuilles d'herbe de Walt Whitman, le poète programmatique de l'Amérique.»

Comme j'ai failli crever d'ennui en essayant de lire ce pauvre Walt Witman, devenu "programmatique" du rêve américain, et comme le grand projet américain me semble aussi bien dit dans le faux gospel ricanant de Janis Joplin que dans les stances pompières de Walt Whitman, tout cela me fait doucettement rigoler…

Ainsi que la conclusion enfin advenue:

Obama est le candidat qui a les moyens de nous faire aimer l'Amérique…


Mais je rigole un peu moins quand me revient à l'idée que le grand rêve américain est pour le reste du monde un cauchemar dont on aimerait pouvoir se réveiller.


La prétention ridicule d'un éditorialiste est dangereuse, on en oublie l'essentiel.

Document inédit:
Philippe "La Fayette-nous-voilà" Val
ayant "décidé" d'être un héros américain de la première guerre mondiale.

jeudi 12 juin 2008

Dernières nouvelles du Père Ubu


Découvrez Dick Annegarn!


Alfred Jarry, quoique natif de la palindromique ville de Laval, n'était pas assez crétin, je pense, pour ne pas pressentir que son palindromique personnage d'Ubu allait fournir aux siècles suivants un impérissable paradigme de gestionnaire du pouvoir...

C'est bien pour cela que Jarry est grand et que Laval s'est ouvert au tourisme.

Compte tenu de certaines particularités, que les restes de charité chrétienne que je cultive en mon jardin secret m'interdisent de préciser davantage, j'imagine assez bien que le petit Brice H. ait pu être sollicité en sa prime jeunesse pour tenir, lors de la distribution des prix, le premier rôle d'une saynète inspirée de l'œuvre inaugurale du grand Jarry. Il y a toujours des profs de Lettres avant-gardistes et légèrement sadiques dans les meilleures institutions; j'en ai connu.


Bien que l'avant-scène ne lui soit plus réservée (ces temps-ci, on allume les contre-feux de la rampe sur madame la présidente... de quoi?), notre homme continue à faire fonctionner avec efficacité le croc à expulser, en bonne synchronie avec les diverses machines à enfermer, à séparer, à ficeler, à embarquer.

Il faut saluer à nouveau la Cimade qui poursuit sa tâche de son côté, qui est manifestement opposé, en publiant un nouveau rapport, intitulé Devant la loi, que vous pourrez consulter ou télécharger à cette adresse.

Certes le titre du rapport évoque plus Kafka que Jarry, me diront les pointilleux profs de Lettres que j'ai connus, mais je maintiens que le contenu, par ce qu'il révèle de crétinisme administratif, relève d'une version d'Ubu Roi et ses machines délirantes face aux flux migratoires...

Ceux qui auraient besoin d'un résumé de ce rapport pourront consulter ces deux articles de Liberation.fr: celui-ci et celui-là.

Même dans Libé, c'est instructif. C'est dire!


dimanche 8 juin 2008

Supplément culturel du dimanche

Mis à part un goût vestimentaire déplorable qui semble le pousser à porter sur scène des falzars aussi élégants que la tenue du général Schwarzkopf tenant ses points de presse lors de la première guerre du golfe, John Zorn est un musicien assez doué pour secouer le cocotier du jazz planplan et tchikiboum-tchikiboum, mais pas seulement puisque son travail déborde largement le domaine du jazz.

Voici quelques aspects filmés de son travail, avec quelques uns des nombreux ensembles qu'il dirige (il y en a d'autres!)


Pour se mettre en oreille, voici notre homme (mal)traitant un thème culte, avec son groupe Naked City (Plus)
James Bond Theme (1992 à Bimhuis, Amsterdam)



John Zorn - saxophone alto, Bill Frisell - guitare, David Weinstein - piano,
Wayne Horovitz - orgue hammond, Carol Emanuel - harpe, Fred Frith - contrebasse,
Joey Baron - batterie, Cyro Baptista - percussion.



Pour les accents klezmer et le repos de votre oreille, l'ensemble Bar Kokhba.
Hazor (2007 à Marciac, France)




Mark Feldman - violon, Marc Ribot- guitare, Erik Friedlander - violoncelle,
Greg Cohen - contrebasse, Joey Baron - batterie, Cyro Baptista - percussion,
John Zorn - direction.



Pour le très rigolard solo du batteur Joey Baron, l'ensemble le plus "jazz", Acoustic Masada.
Beeroth (2006 àVienne, France)



John Zorn - saxophone alto, Dave Douglas - trompette,
Greg Cohen - contrebasse, Joey Baron - batterie.



Enfin, pour le solo délirant de John Zorn et la belle sonorité de Marc Ribot, Electric Masada
Karaim (2003, à Nancy)





John Zorn - saxophone alto, Marc Ribot - guitare, Jamie Saft - orgue,
Trevor Dunn - contrebasse, Kenny Wollesen - batterie, Cyro Baptista - percussion.


Le bonus: une parcelle de composition de Zorn, en hommage à Marcel Duchamp.
Duchamp/Etant Donne
(extrait de "A Bookshelf On Top Of The Sky" DVD de Claudia Heuermann, 2002)





PS: John Zorn fera un passage par chez nous prochainement; j'ai relevé deux rendez-vous (il y en a peut-être d'autres)

A Paris, à la Cité de la Musique, un Domaine privé sera dédié à John Zorn, du 23 au 27 juin. Pour les très riches, un concert d'Acoustic Masada est programmé le 26 juin salle Pleyel.

A Marciac, le festival avé l'assent et la convivialité du Gers, où il semble prendre ses habitudes (ce dont je ne me plaindrai pas), John Zorn donnera un concert le 4 août avec une formation inhabituelle (Acoustic Masada et invités).

samedi 7 juin 2008

Lecture pour le ouiquende




Grâce aux conseils éclairés et éclairants d'une spécialiste en bloguistique (tout le monde aura reconnu l'excellente Flo Py), je suis devenu moi-même une sorte d'expert dans le maniement de gougueule analytixe et des divers outils d'espionnage qu'on peut lui associer. Je puis ainsi constater que la très grande majorité de mes lecteurs et lectrices régulier(e)s n'est pas encore abonnée au Matricule des Anges, et continue à lire des publications ineptes ou à consulter le blog La république des Livres.
Alors vous allez me faire le plaisir d'aller chez votre marchand de journaux, vous savez le type chez qui vous faites votre loto, et pour une fois vous allez lui demander une revue sérieuse: Le Matricule des Anges, ça s'appelle. S'il prétend ne pas l'avoir, vous sortirez votre flingot d'entre les radis et les carottes nouvelles où vous l'avez planqué, et vous expliquerez à ce petit bonhomme que vendre de la presse, ce n'est pas seulement glisser un DVD dans le numéro du samedi des quotidiens nationaux, c'est aussi mettre en évidence et faire la retape pour la presse indépendante, sans publicité et sans flagornerie.

A l'arrivée des flics, sauvez-vous et allez chez la concurrence, ou dans une bonne librairie "qui fait la revue"…

Et vous achetez ce numéro-là:





J'ai déjà feuilleté le numéro 94 du Matricule des Anges, et je peux vous le conseiller, vous en serez contents.

D'abord, je me suis précipité sur l'article Les orgues de barbarie, de Dominique Aussenac, qui parle de 2666, ultime roman de Roberto Bolaño. Si vous cherchez un bon pavé pour les vacances qui s'annoncent, en voilà un fort recommandable (1018 pages).

Ensuite j'ai picoré le dossier du mois, consacré à Marie Didier, "une jeune femme née avec la Seconde Guerre Mondiale", comme le dit Thierry Guichard dans sa présentation "biographique".

De Marie Didier, j'avais beaucoup aimé Dans la nuit de Bicêtre (Gallimard, 2006, et maintenant en Folio), livre où elle dialogue avec son personnage, Jean-Baptiste Pussin, un miséreux devenu un des pères méconnus de la psychiatrie, du moins un de ceux qui ont changé notre regard sur les fous. Un livre fort, sans concessions, vibrant et qui pose des questions dérangeantes à l'heure où, dans certains asiles, on est en train de remplacer les infirmiers psychiatriques par des vigiles et où, dans les services d'urgence des hôpitaux, par manque de psychiatres, on préfère ligoter les malades.

Découvrir, en suivant les parcours de vie et d'écriture de Marie Didier, que le livre, d'auteure quasiment inconnue, que l'on a aimé, a été écrit par une femme que l'on aimerait connaître, ça a quelque chose d'exaltant, je trouve.

Mais, en attendant de rencontrer, par hasard, Marie Didier flânant dans une rue de Toulouse, je crois que je vais mettre ses livres sur la pile des bouquins à lire d'urgence.

vendredi 6 juin 2008

La sociologie à l'ombre des murs


Découvrez Johnny Cash!



Pour moi qui suis un bouseux normand qui ne connaît de culture que celle de la betterave, le sociologue semble un individu qui se penche avec neutralité sur la société pour voir "comment ça fonctionne", et qui bien souvent se relève en concluant qu'en fait "ça ne fonctionne pas". C'est alors qu'il se fait traiter d'intello qui ne se met jamais les mains dans le cambouis.

C'est de bonne guerre.

C'est sans doute pour ça que la sociologie est une sorte de sport de combat.


Les lecteurs d'Indymédia Paris Ile de France, ou du Post.fr ou de 17 milions et les autres, ont peut-être eu des échos de l'arrestation, à son domicile parisien, vers 6 heures du matin, mardi 3 juin, de Gwénola Ricordeau, sociologue, docteure en sciences sociales, actuellement attachée temporaire d'enseignement et de recherche à l'université de Lille-II.

Ces informations se sont pas vraiment suffisantes. Le billet d'Indymédia est surtout un appel à soutien, qui a été relayé par 17 millions (avec des liens complémentaires bienvenus).

Le billet de Jimmy Gladiator dans LePost.fr paraphrase Indymédia, mais est suivi d'un commentaire (une hasardeuse extrapolation et un malencontreux copié-collé) qui affirme que le chef d'accusation retenu contre elle est "diffamation", ce qui ne peut se vérifier nulle part…

Il est assez facile de s'apercevoir que ce commentaire copicolle des informations concernant un procès intenté, en 2005, à Gwénola Ricordeau , devant la 17ième chambre du Tribunal de Grande Instance de Paris (jugeant les délits de presse et délits d’opinion). Soupçonnée de participer au site "Vive les mutins", on lui reprochait (d'après HNS-info du 13 mars 2005):

  • la diffusion d’un texte évoquant les « tabassages des ERIS (équipes de surveillants cagoulés, institués par Perben en janvier 2003 pour les opérations de maintien de l’ordre en détention) et critiquant les quartiers d’isolement ("où l’on meure doucement, mais sûrement");
  • la diffusion d’un texte écrit, en juin 2003, par un groupe de détenus (Il n’y a pas d’arrangement) du quartier d’isolement de la maison d’arrêt de Bois d’Arcy, suite à plusieurs tabassages dans ce quartier;
  • la diffusion de deux affiches de soutien avec les inculpés de la mutinerie de Clairvaux et appelant à un rassemblement de solidarité lors de leur procès, à Troyes (Aube).

Pour mes lecteurs en bas-âge, qui hésitent encore sur une belle carrière, vous pourrez trouver tous les renseignement sur le corps prestigieux des ERIS (Equipes régionales d'intervention et de sécurité) en suivant ce lien (où j'ai trouvé la belle illustration). Et si vous voulez aller plus loin, vous pourrez toujours méditer sur l'aimable réalité et la délicate transparence d'un ordre qui a besoin de serviteurs cagoulés pour se maintenir.


L'arrestation de Gwénola Ricordeau de mardi dernier est à placer dans un autre cadre.

Les quotidiens nationaux étant muets, voici les informations glanées dans Ouest-France.


Article du jeudi 05 juin 2008: Feu sur le chantier de la prison: 2 gardes à vue

Dans le cadre de l'enquête sur un incendie qui, en 2004 à Rennes, avait causé de gros dégâts, deux femmes ont été placées en garde à vue, mardi à Paris.

Mardi matin, la sociologue, chercheuse et enseignante Gwenola Ricordeau, 32 ans, a été interpellée à Paris, par des gendarmes de Rennes. Elle a été placée en garde à vue dans la capitale, en compagnie d'une autre femme. Les gendarmes ont agi dans le cadre d'une enquête sur un incendie volontaire remontant à février 2004. Des cocktails molotov avaient détruit une pelleteuse, une tractopelle et un groupe électrogène, sur le chantier de la future prison des hommes de Rennes.

Quatre ans après les faits

Ce centre de détention de 700 places doit ouvrir l'an prochain, et remplacer la vieille prison Jacques-Cartier. Les dégâts causés par cet incendie avaient été estimés à 200000 €.

Le parquet de Rennes avait ouvert une information judiciaire. La juge d'instruction saisie avait confié l'enquête à la brigade de recherches de la gendarmerie d'Ille-et-Vilaine. Quatre ans après les faits, ce sont ces gendarmes qui ont procédé aux deux interpellations, mardi à Paris, dans le cadre d'une commission rogatoire décernée par la juge rennaise.

Sur les sites Internet qui évoquaient hier ces gardes à vue, Gwenola Ricordeau est présentée comme "militante anti-carcérale". Après avoir travaillé à l'université de Paris-IV (La Sorbonne) en 2003-2004, la jeune femme était plus récemment attachée temporaire d'enseignement et de recherche (Ater) à l'université de Lille-III.

Véritable spécialiste du monde carcéral, elle est l'auteure, entre autres ouvrages, d'un livre, paru cette année aux Éditions Autrement. Il est intitulé Les détenus et leurs proches : solidarités et sentiments à l'ombre des murs. Cet ouvrage est tiré d'un doctorat en sciences sociales. Gwenola Ricordeau devait être l'invitée de France Culture, pour parler de son livre, hier après-midi.

À l'issue des deux gardes à vue, la juge d'instruction rennaise aura le choix. Soit procéder à des mises en examen pour destruction volontaire par moyen dangereux, ou complicité. Soit considérer que les deux femmes ne sont pas impliquées dans cette affaire, et poursuivre son instruction dans une autre direction.

signé: Michel TANNEAU.



Dernière minute du 5 juin 2008: Dégradations sur le chantier de la prison: la sociologue libérée hier soir

Gwenola Ricordeau, 32 ans, placée en garde à vue mardi à Paris, par les gendarmes de Rennes, a été remise en liberté hier soir vers 21 h. Les enquêteurs agissaient sous commission rogatoire dans l'affaire des dégradations sur le chantier de la future prison de Rennes en 2004 à Vezin-le-Coquet. Des engins avaient été incendiés. Deux autres personnes, un homme et une femme, ont recouvré eux aussi leur liberté après avoir été entendus en garde à vue.

Gwenola Ricordeau, sociologue, est l'auteure d'ouvrages critiques sur le monde carcéral. Son interpellation avait soulevé l'indignation de nombreux militants. Un rassemblement de soutien avait même été prévu à Paris aujourd'hui si la garde à vue s'était poursuivie.



Pour mes lecteurs à l'esprit mal tourné, voici la réécriture du même communiqué (en gros) sur le site Saint-Malo.maville:

Chantier de la prison : suspects remis en liberté

La sociologue Gwenola Ricordeau, 32 ans, a été remise en liberté, mercredi soir, après avoir été placée en garde à vue par les gendarmes de Rennes à Paris. Les enquêteurs mènent des investigations sur l'incendie, en février 2004, du chantier de la future prison de Vezin-le-Coquet (Ille-et-Vilaine). Deux autres suspects ont recouvré la liberté après leur audition. Un renseignement avait été recueilli, faisant état de la présence de l'un des trois suspects à Vezin-le-Coquet le soir de l'incendie. L'interpellation de Gwenola Ricordeau avait suscité l'émoi dans les milieux militants de la mouvance anarchiste autonome. Un rassemblement devait être organisé, jeudi, à Paris, au cas où la garde à vue se serait prolongée.

Signé: Ouest-France (sic)



Me font peur, je vous dis, les anarchistes autonomes.



PS: Le livre de Gwénola Ricordeau ne va peut-être pas être facile à trouver, à cette heure où les tables des libraires se garnissent de gros pavé traduits de l'anglo-saxon, à la reliure profilée pour résister aux projections de sable de ce sale gosse qui ne peut pas se noyer tout seul.

Il est paru en avril 2008, aux éditions Autrement et il a pour titre Les détenus et leurs proches : solidarités et sentiments à l'ombre des murs.

Vous pouvez en lire une critique dans Liberation.fr.

jeudi 5 juin 2008

Suite du relais pas vraiment olympique

Pour compléter le billet de ce matin (où vous trouverez la musique), je relaye la lettre qui suit, qui exprime le point de vue des "deux de Vierzon". Ce texte se trouve également sur Indymedia Paris Ile de France.



Des nouvelles des deux de Vierzon :

Lettre d'Isa et Farid, depuis les prisons de Lille-Sequedin et de Meaux, mai 2008

« Plus faible sera l'opposition, plus étroit sera le despotisme » Orwell, 1984

Tout est parti très vite. Nous étions deux lorsque notre véhicule a été contrôlé par les douanes à Vierzon. La fouille a abouti à trouver dans un sac des manuels de sabotage et de fabrication d'explosifs, le plan de nouveaux établissements pénitentiaires pour mineurs, disponible sur internet, et une petite quantité de chlorate de sodium. Sans doute la réunion de ces éléments donnait au contenu un sens particulièrement subversif... D'autant que Farid était fiché par la police politique pour son militantisme anticarcéral et son combat auprès des sans-papiers et des mal-logés. Quant à Isa, elle n'était connue d'aucun service de police.

Immédiatement la sous-direction antiterroriste de Paris s'est saisie de l'affaire. Les perquisitions n'ont en réalité rien donné si ce n'est qu'elles ont permis de mettre sous scellé des pétards, des tracts et des revues engagés, censés corroborer l'idée d'un projet terroriste. Ce que nous réfutons catégoriquement.

Peut-on dès lors accuser quelqu'un d'un crime qu'il n'a pas commis et qui n'a pas été commis, sur des simples suspicions reposant sur des documents qui ne prouvent rien en soi ? En réalité c'est la dimension politique qui a conduit à la lecture d'une telle menace. Cela signifierait que la lutte, la révolte est un crime dont tout manifestant en colère, dont tout homme libre et engagé est coupable... ?

Nous avons été placés sous un régime de garde à vue de 96 heures, avec la possibilité de rencontrer un avocat à l'issue seulement des 72 heures. Nos ADN ont été pris de force et celui d'Isa aurait été retrouvé le printemps dernier sur un "dispositif incendiaire" retrouvé devant le commissariat du 18ème arrondissement de Paris. Jusqu'à présent, l'enquête ramait. Isa a nié toute relation avec cette affaire. Par ailleurs, l'ADN est un outil fortement controversé: dans ce genre d'affaire, il est toujours utilisé pour accuser la personne mise en examen, et la pseudo-objectivité scientifique vient clore tout débat.

Tous deux n'appartenons à aucun groupe politique mais faisons partie de ces gens que vous avez sans doute croisé lors de manifestations, de rassemblements, de réunions publiques, de concerts de soutiens, de projections de films, supports à débats... ; présents dans la lutte sociale et liés par le mouvement collectif.

Peut-être avez-vous entendu parler dans la presse des "anarcho-autonomes". Lorsque le grondement et la rage de la rue s'expriment avec de plus en plus de détermination, l'Etat a besoin de dire, pour mieux diviser, que le mécontentement est noyauté et manipulé par des groupes radicaux, extrémistes, aveuglés, et fascinés par la violence; d'où l'existence de ce genre de catégorie censée désigner une figure imaginaire dont il faut se méfier et qui représente la limite à ne pas franchir, la menace de l'illégalité, de la répression, de la criminalisation... En somme c'est une stratégie pour taire et effrayer tous ceux qui se lèvent pour des idées, contre l'oppression, pour la liberté... Nous avons ainsi été étiquetés, malgré nous... vague notion qui soudainement cacherait des groupes organisés pour le terrorisme, cherchant à nuire "par l'intimidation et la terreur". Nous sommes devenus une menace terrible pour l'Etat... Il faut diaboliser le visage du quidam pour être crédible, en déployant toute l'artillerie du langage!

Nous avons donc été écroués sous mandat de dépôt avec la mention "détenu particulièrement surveillé" ou "détenu à haut risque", ce dernier étant propre à la maison d'arrêt de Fleury-Mérogis. Autant dire que nous n'avions pas fini de réaliser les enjeux et les répercussions de cette paranoïa et hystérie du pouvoir. Nous sommes soumis à une surveillance intense. Ainsi, sans être jugés, sans être condamnés, nous sommes proies à un acharnement politique qui s'efforce de fabriquer et de fantasmer au travers de nous, l'existence d'un réseau terroriste ultra dangereux. Maintenant que ce postulat est posé, tous les raccourcis sont possibles, toutes les interprétations doivent aller dans ce sens, tous les éléments sont traduits de sorte à ce qu'ils viennent le justifier. Tout cela est particulièrement inquiétant et délirant. En quatre mois de détention provisoire nous avons eu le temps de sentir quelle était la logique de destruction, de vengeance et de punition de l'Etat vis-à-vis de ses sujets "insoumis"; de subir son autoritarisme notamment par des transferts entre maisons d'arrêt et des mesures d'éloignement arbitraires compromettant sévèrement la défense. Depuis peu nous avons appris que le dossier de "Créteil" avait été joint au nôtre, histoire de rassembler les "anarcho-autonomes"...

Nous ne voulons pas être les pantins des enjeux du pouvoir d'institutions politiques et répressives : ne laissons pas l'Etat écraser les espaces de lutte...

Isa* et Farid*, depuis les prisons de Lille-Sequedin et de Meaux, mai 2008.

* surnoms