samedi 24 mai 2008
Le croissant du dimanche
Au train d'enfer où vont les réformes jugées nécessaires par les quelques têtes de pioches qui se croient appelées à gouverner et par les quelques têtes de manches qui se croient autorisées à donner leur avis, j'éprouve quelques difficultés à me projeter dans l'avenir, moi-perso-tu-vois-au-niveau-de-mon-ressenti.
Mon indécrottable optimisme ayant rapidement repris le dessus, j'ai affiné mes projets de carrière et je puis vous annoncer que tout est quasiment près pour les finaliser.
Tous les bilans de compétence que mon administration d'origine m'a fait subir l'ont révélé de manière éclatante, je possède un rare talent à savoir m'occuper sans rien faire. Aussi j'envisage de profiter pleinement de mes loisirs, sans partir à la recherche d'un emploi-senior, inexistant dans ma spécialité. Au besoin, je pourrais faire clodo (et non SDF, c'est pas un mot ça, SDF). J'ai repéré, dans le XXième arrondissement de Paris, un banc que le libéralisme socialiste de monsieur Delanoé n'a pas encore remplacé par une machine à sous et à vélibs. Situé devant une boulangerie plus ou moins pâtisserie, on y profite en hiver de bouffées de chaleur parfumées, et en été, ce n'est pas pire qu'au Soudan. Il est actuellement occupé par un charmant clodo, qui a un faux air de Joe Cocker barbu, et qui y fume avec délectation un petit cigare en faisant la conversation avec les habitués. Je pense que nous pourrions partager ce banc, s'il accepte la présence de mon chien.
Car je compte bien faire l'acquisition d'un chien, accessoire indispensable pour réaliser un de mes rêves qui est d'appliquer à la lettre l'emploi du temps hebdomadaire que le regretté Boby Lapointe chantait ainsi:
Revanche
Le Lundi je mendie
Le mardi je mendie
Et l'mercredi, et le jeudi
Le vendredi, le samedi
Mais quand qu'c'est qu'c'est dimanche
J'paye un croissant au chien
Le chien lui il s'en fout...
Ça ou du pain...
Mais le bourgeois qui passe
Sur le trottoir d'en face
Ça le fout en pétard
C'est rigolard
Et j'en jouis
Toute la nuit
Jusqu'au lundi !
Et l'lundi je mendie... bof...
Heureux chien!
Heureux, lui qui s'en fout ("ça ou du pain"), car le croissant, notre croissant, est gravement menacé, comme nous l'apprend Isabelle Saporta dans son article L'éclipse du croissant paru dans Marianne.
Mais plutôt que de vous donner un extrait de cette prose assez peu croustillante, je préfère vous citer amplement un extrait de la méditation que Jacques Roubaud à consacrée à l'idéalité du croissant au beurre dans son Grand Incendie de Londres (Editions du Seuil, 1989).
(…) L'idéal du Croissant (et il s'agit, bien entendu, du croissant parisien, le croissant provincial, dans toutes les villes où je l'ai essayé, est un désastre), le croissant qu'on pourrait désigner comme Croissant au Beurre Archétypal, présente les caractéristiques suivantes: losange très allongé, arrondi aux bouts mais de corps à peu près droit (le Croissant Ordinaire, et lui seul, a l'allure ottomane, lunaire) - doré - dodu - pas trop cuit - pas trop blanc et farineux - tachant les doigts à travers le papier pelure qui l'enveloppe, ou plutôt le soutient - de chaleur récente (il est sorti du four il y a peu; il n'est pas encore refroidi), (réchauffé, ce qui est bon peut-être pour les "quiches", ou pour les volailles, ou pour ces discoïdes innommables que les Français appellent "pizzas", il croustille, ce qui est horrible, et il rancit, à cause du beurre).
Il se compose de trois membres principaux, de trois compartiments de chair articulés l'un à l'autre, recouverts d'une carapace tendre, qui l'apparente au jeune homard. La partie centrale est, dans cet homomorphisme croissant-homard, le corps du crustacé, les parties extrêmes sont des pattes sans pinces. C'est un homard extrêmement stylisé, un Homard Formel, en somme. Pour que le croissant soit parfait, il faut qu'en tirant sur les "pattes" elles se détachent du "corps" avec facilité, entraînant, chacune, avec elle une excroissance oblique et effilée de chair intérieure de croissant, soustraite à la partie centrale, extraite en quelque sorte sans effort de l'intimité même encore chaude du croissant, sans miettes, sans bruit, sans déchirements. Je revendique, hautement la découverte de cette correspondance, morphisme structural (du moins je n'ai pas encore trouvé de "plagiaire par anticipation") que je propose de baptiser loi de Roubaud du Croissant au Beurre.
Le vautour accroupi dans la cuvette du lavabo
"Aussi quand tu partis, Yvonne, j'allai à Oaxaca. Pas de plus triste mot. Te dirai-je, Yvonne, le terrible voyage à travers le désert, dans le chemin de fer à voie étroite, sur le chevalet de torture d'une banquette de troisième classe, l'enfant dont nous avons sauvé la vie, sa mère et moi, en lui frottant le ventre de la tequila de ma bouteille, ou comment, m'en allant dans ma chambre en l'hôtel où nous fûmes heureux, le bruit d'égorgement en bas dans la cuisine me chassa de l'éblouissement de la rue, et plus tard cette nuit-là, le vautour accroupi dans la cuvette du lavabo ?"
Malcolm Lowry, Au-dessous du volcan,
traduction de Stephen Spriel,
avec la collaboration de Clarisse Francillon et de l'auteur*.
Malcolm Lowry, Au-dessous du volcan,
traduction de Stephen Spriel,
avec la collaboration de Clarisse Francillon et de l'auteur*.
Oaxaca.
Pour un membre encore pratiquant de la secte des admirateurs de cet insurpassable roman de l'amour fracassé qu'est Au-dessous du volcan, de Malcolm Lowry, le nom d'Oaxaca évoque d'abord cette lettre désespérée que le Consul n'a jamais envoyée et que Laruelle, son ancien rival, découvre dans un livre de poèmes élisabéthains un an après la mort du Consul, un an après qu'on eut "jeté un chien mort après lui dans le ravin"…
Malcolm Lowry
Avec une bonne volonté naïve et respectueuse, nous appliquions à prononcer au moins quelque chose comme: Oua-Ra-Ka…
Je fus donc proche de l'étranglement, par passage oblique d'un bout de biscotte tentant une fausse route, lorsque j'entendis, en 2006, monsieur Alexandre Adler commencer une chronique aussi prétentieuse, filandreuse et ennuyeuse que d'habitude sur les événements secouant une ville mexicaine qu'après avoir un peu bafouillé, il se décida à nommer Ouatt-Chou-Ka. D'où je pus conclure, après avoir beaucoup expectoré pour extirper le malencontreux bout de biscotte qui menaçait d'obstruer mes voies respiratoires, que monsieur Alexandre Adler n'était pas de ma paroisse**.
En ce temps-là, le "triste mot" d'Oaxaca résonnait comme un espoir, fragile et menacé, dont d'autres voix que celle d'Alexandre Adler nous donnaient des nouvelles…
Ces autres voix parlaient à côté des voix officielles et convenues des télés, radios et journaux, et à leur insu probablement, car nous ne risquions pas l'indigestion d'informations au sens usuel sur les développements des événements d'Oaxaca. La révolte de quelques gueux d'instituteurs mexicains et la tentative d'auto-organisation de toute une population de crève-la-faim ne méritait guère de mobiliser des moyens pour envoyer un journaliste sur place…
C'est tellement banal, n'est-ce pas, une revendication salariale affreusement catégorielle! Que les instituteurs d’Oaxaca se mettent en grève pour demander l’alignement de leur salaire sur celui de leurs collègues des autres États du Mexique, c'est limite vulgaire, non ?. Le gouverneur du coin, Ulises Ruiz, homme à poigne, corrompu, lance une attaque contre ces grévistes: 92 blessés. Moins de cent, coco, tu fais une brève, et pas trop longue, la brève (il faut de la place pour Sarko qui va parler).
Pourtant les assaillants sont repoussés par l’intervention de la population solidaire qui s'organise. Ce qu'on appellera "la commune d’Oaxaca" vient de naître.
Parmi ceux qui envoyaient vers notre vieux monde des nouvelles d'Oaxaca, il y avait un certain Georges Lapierre, grand connaisseur des peuples amérindiens, témoin direct et engagé, dont on pouvait lire sur la toile les courriels commençant invariablement par "Bien le bonjour d'Oaxaca!".
Ces courriels sont repris dans le livre La commune d'Oaxaca, chroniques et considérations que viennent de publier les éditions Rue des Cascades***.
Mais le livre est plus qu’une compilation de témoignages au jour le jour: il comporte trois parties, préfacées par Raoul Vaneigem, qu'il est toujours intéressant de retrouver. La première partie regroupe les réflexions très substantielles que Georges Lapierre propose pour analyser sans complaisance ce qui s'est passé à Oaxaca, ce qui a réussi, ce qui a échoué… La seconde partie (qu'on aura peut-être intérêt à lire d'abord, pour se remettre les faits en mémoire) donne le récit des journées du 29 septembre 2006 au 26 janvier 2007. La troisième partie est un ensemble de documents qui donnent la parole à d’autres sources concordantes.
"Ils veulent nous obliger à gouverner, nous n’allons pas tomber dans cette provocation."
Bombage dans une rue d'Oaxaca,
cité par Claudio Albertani
Bombage dans une rue d'Oaxaca,
cité par Claudio Albertani
* Une autre traduction, de la plume de Jacques Darras, est parue sous le titre Sous le volcan, en 1987, aux éditions Grasset. Mais pour les "anciens", la traduction de Stephen Spriel (alias Michel Pilotin), et de Clarisse Francillon, avec l'aide un peu embrumée de Malcolm Lowry, est inoubliable.
** Simple confirmation, en réalité. J'ai un peu honte du manque de subtilité de mon intellect, mais monsieur A. Adler n'a pour l'instant réussi à nourrir mes profondes méditations que le jour où il énonça cette contrepèterie belge: "Il fait beau et chaud". (Si ça ne vous fait pas rire, c'est que vous avez bien fait de ne pas vous présenter à Normale Sup, vous auriez été un peu décalé-e dans ce milieu)
*** Editions Rue des Cascades. 32, rue des Cascades, 75020 Paris. Courriel: ruedescascades@no-log.org Distribution et diffusion: Court-Circuit. 5 rue Saint-Sébastien, 75011 Paris.
Il faut signaler aussi le hors série de CQFD, qui est peut-être épuisé… On peut prendre contact avec eux et consulter quelques archives par là (site de CQFD).
D'autres informations peuvent être consultées ici (site du CSPCL) et là (Site de la revue Divergences)
PS:A suivre…
20 mai 2008: Texte et photo extraits du site de RFI
Oaxaca
Comme si l'histoire se répétait, 5 000 enseignants, soutenus par l'APPO, l'Assemblée Populaire des Peuples de Oaxaca, ont organisé un campement rotatif, sous toile de plastique multicolores et carton, sur la place centrale de Oaxaca et les 20 rues adjacentes. Ils ont averti que si leurs revendications ne sont pas satisfaites, ils empêcheront la tenue de la Guelaguetza, un événement folklorique et commercial qui lance la saison touristique.Cette grève de 70 000 professeurs, qui touche 13 000 écoles et plus d'un million d'élèves, est largement suivie dans les 7 régions de l'Etat. Les enseignants bloquent les routes, les ponts et les péages des autoroutes. Ils réclament de nouvelles élections syndicales pour évincer leurs dirigeants corrompus et surtout l'application des accords souscrits en octobre 2006 par le président Felipe Calderon.
Les hôteliers et restaurateurs de Oaxaca craignent que la situation ne dégénère et ne fasse fuir les touristes. Pour les rassurer, le gouverneur Ulises Ruiz a déclaré qu'il n'y avait aucun conflit avec le syndicat et que les négociations étaient en cours.
vendredi 23 mai 2008
L'art belge du coup d'Etat
C'est en allant servir la France au Zaïre (anciennement Congo Belge, désormais République Démocratique du Congo) que j'ai découvert que les histoires belges étaient vraiment nulles.
En voici une que j'ai entendue in situ (j'ai effectué une légère mise à jour sur les détails contingents).
Dans une boucherie anthropophagique de Bruxelles*, une brave mère de famille demande de la cervelle pour son enfant. Le commerçant lui demande, bien sûr, si elle préfère de la cervelle de wallon ou de la cervelle de flamand**, en ajoutant "chacun ses goûts mais faut savoir, une fois***, ce qu'on veut" et en lui montrant son étal. On y trouve effectivement de la cervelle wallonne à 99,50 euros le kilo et une cervelle flamande à 1099,95 euros le kilo. La ménagère s'étonne d'une telle différence de prix observable dans un pays où l'économie est régie par la bienheureuse "main invisible" d'une saine situation de marché concurrentiel. Après avoir maugréé quelques banalités d'usage sur les charges sociales et les directives européennes, le boucher lui explique enfin: "…et puis, sais-tu, des têtes de flamand, une fois, faut en ouvrir beaucoup pour trouver une cervelle dedans."****
* Les Belges sont très contents d'avoir eu de féconds "échanges" culturels avec leur ancienne colonie.
** Rappelons aux plus incultes que la belgéité (qu'il ne faut pas confondre avec la belgitude) se décline en deux principaux groupes linguistiques (voire ethniques).
*** Pour faire couleur locale, j'utiliserai cet inutile marqueur de belgitude par deux fois.
**** Elle est pas bonne, hein!
Nota Bene: J'ai choisi de vous donner la version wallonne de cette blague. Elle existe aussi en version flamande, mais cela m'aurait obligé à ajouter des sous titres, et ça je ne sais faire.

Aux histoires belges , je préfère de loin les Belges qui font l'Histoire, et parmi eux, j'ai une admiration particulière pour la magnifique figure d'emmerdeur de Jan Bucquoy qui vient d'échouer dans sa quatrième tentative de coup d'Etat, devant le Palais Royal de Bruxelles. Cette tentative, d'abord solitaire et comportant un assaut sportif du Palais Royal, est devenue annuelle et se déroule "traditionnellement", comme dit la presse belge, le 21 mai.
Voici quelques images (un peu lointaines…) de la calme tentative de cette année.
De bien belles images, quand même, comme on aimerait en voir plus souvent aux portes de l'Elysée…
Comme la presse.be reproduit à qui mieux mieux le même article sur les faits, que ce soit ici ou là, je vous le copicolle:
"Que faut-il faire pour que les gens bougent autrement que par des grèves formelles?"
L'artiste anarchiste belge Jan Bucquoy, accompagné d'Arne Baillière et Jan Hertogen, a tenté pour la quatrième fois, mercredi à 14 heures, d'occuper symboliquement le Palais Royal à Bruxelles. Arrivé dans le jardin du Palais Royal, il a été interpellé pour avoir franchi la zone neutre interdite à toute manifestation. Bucquoy et ses deux acolytes ont été emmenés dans une cellule de l'Amigo de la police de Bruxelles et ont été auditionnés à partir de 16 heures.
"Nous étions venus prendre le pouvoir et transformer le Palais en logements sociaux. Le coût de la vie devient impayable pour la population, mais malheureusement les gens ne réagissent pas. Je suis déçu par le nombre de participants à ce coup d'Etat. Que faut-il faire pour bousculer ce monde et que les gens bougent autrement que par des grèves formelles? Il faut pouvoir mobiliser les gens comme à l'occasion de la Marche blanche en 1996", a déclaré Jan Bucquoy depuis sa cellule.
"Les élections ne servent à rien, sinon ce ne serait pas toujours les mêmes qui reviendraient. Si elles servaient à quelque chose, elles seraient depuis longtemps interdites. Nous voulons redistribuer le pouvoir aux caissières du Delhaize et aussi aux policiers qui sont utiles. Le pouvoir serait plus représentatif. Ces gens connaissent la réalité du terrain contrairement à 95% des parlementaires qui sont mauvais comptables", a-t-il ajouté.
Jan Bucquoy estime que l'occupation des lieux stratégiques est la meilleure méthode pour renverser le pouvoir. Le cinéaste de 62 ans propose d'attribuer le pouvoir, le travail, le logement ou encore les héritages selon le principe de la loterie. (belga/7sur7) 21/05/08 17h20
jeudi 22 mai 2008
Fabrication artisanale de la peur
"La peur va valider l'Etat. L'opération électorale incorpore la peur et la peur de la peur à l'Etat,
en sorte qu'un élément subjectif de masse vient valider l'Etat. Disons que, après cette élection,
l'élu, Sarkozy très probablement, sera légitime au sommet de l'Etat d'avoir fait son beurre de la peur.
Il aura alors les mains libres, parce que, dès que l'Etat a été investi par la peur, il peut librement faire peur.
La dialectique ultime est celle de la peur et de la terreur.
Virtuellement, un Etat légitimé par la peur est habilité à devenir terroriste."
Alain Badiou, De quoi Sarkozy est-il le nom? , Nouvelles Editions Lignes, 2007.
en sorte qu'un élément subjectif de masse vient valider l'Etat. Disons que, après cette élection,
l'élu, Sarkozy très probablement, sera légitime au sommet de l'Etat d'avoir fait son beurre de la peur.
Il aura alors les mains libres, parce que, dès que l'Etat a été investi par la peur, il peut librement faire peur.
La dialectique ultime est celle de la peur et de la terreur.
Virtuellement, un Etat légitimé par la peur est habilité à devenir terroriste."
Alain Badiou, De quoi Sarkozy est-il le nom? , Nouvelles Editions Lignes, 2007.
Aujourd'hui, je vais m'associer solidairement au mouvement de grève nationale à la manière de Radio-France: pas de contenu éditorial, rien que la pub.
La première pub est pour l'ami Eric Hazan, qui publie dans Politis de ce jour (donc le numéro 1002, qui n'est pas en ligne), une tribune où "il montre en quoi l'anti-terrorisme est une technique de gouvernement visant à éliminer par la force les cellules rebelles de l'organisme social" (Je cite le "chapeau" de son article).
Le voici tel que le donne Indymedia-Paris-Ile de France.
Les habits neufs de l'ennemi intérieur
En France aujourd'hui, le nombre augmente sans cesse de ceux pour qui "ça ne peut pas durer", de ceux pour qui "ça va mal finir". Quand les banques perdent des fortunes, quand on tire au fusil sur la police dans les banlieues, quand on trouve alternativement dans la rue des magistrats, des lycéens, des chauffeurs de taxi et des sans-papiers, il y a bien de quoi s'inquiéter. Et, comme souvent en pareil cas, le réflexe de l'oligarchie est de créer un ennemi intérieur, pour recueillir l'assentiment général dans le resserrage de son dispositif militaro-policier.
C'est dans Le Figaro (8 juin 2007) que paraît le premier article sur les "anarcho-autonomes", reprenant sans état d'âme un communiqué des Renseignements Généraux. Notons en passant que le doublet est un procédé policier habituel pour désigner des groupes à la fois dangereux et repoussants, judéo-bolcheviques, hitléro-trotskistes, islamo-fascistes. Dans ce numéro, on apprend que "les autorités s'inquiètent de la résurgence de groupes extrémistes [...] qualifiés d'anarcho-autonomes par les services de police". Il s'agit de former le profil de la menace, de forger un sujet responsable des actions qui ont entouré l'élection du Président - attaques de locaux de partis politiques, confrontations avec la police, émeutes organisées. Il s'agit de répandre l'idée d'un partage séparant la population, incarnée par son gouvernement, de quelques individus dangereux qu'il faut neutraliser dans l'intérêt de tous.
L'article date donc de juin 2007. Puis vient le "mouvement" contre la loi Pécresse dans les universités. Une vague d'occupations incontrôlées se répand, sur la simple base de la haine politique contre le nouveau régime. Les organisations militantes ne sont pas seulement débordées, elles sont souvent exclues, inadéquates qu'elles sont pour lutter contre un monde qui leur ressemble tant, un monde de gestion et de manipulation. Et comme il faut bien donner un nom à ce qui vous échappe, les organisations commencent à voir partout se propager le péril autonome. Hallucinées, elles imaginent des "totos" partout. A voir le président de Science-Po Grenoble frapper à la barre de fer un malheureux partisan du blocage, on en vient à redouter qu'il ait été lui aussi, homme si doux par ailleurs, atteint du terrible virus.
Le dispositif est en place, il ne reste plus qu'à le nourrir. On arrête donc à Toulouse, dans les derniers jours de novembre 2007, trois jeunes gens transportant en voiture un engin explosif. Deux sont déjà fichés comme "anarcho-autonomes". On trouve chez eux un exemplaire de L'Insurrection qui vient, livre publié chez La Fabrique, et un exemplaire du second numéro de la revue Tiqqun. En janvier 2008, c'est le tour de deux jeunes parisiens, fichés eux aussi: ils sont arrêtés alors qu'ils se rendent à une manifestation contre le centre de rétention de Vincennes. Dans leur voiture, des fumigènes artisanaux. Enfin, quelques jours plus tard, deux automobilistes, dont l'un connu des services comme "anarcho-autonome", sont fouillés et trouvés en possession de chlorate de soude, d'un livre en italien détaillant la fabrication de bombes, et d'un plan de l'établissement pénitentiaire pour mineurs de Porcheville.
Le 2 février 2008, c'est au tour du Monde de se prêter à l'opération médiatico-policière: l'article est intitulé "Les RG s'inquiètent d'une résurgence de la mouvance autonome". La veille, dans Le Figaro, la ministre de l'Intérieur récitait d'ailleurs, avec sa maladresse de vieille fille, la leçon apprise: "Depuis plusieurs mois, j'ai souligné les risques d'une résurgence violente de l'extrême gauche radicale."
La vérité de l'opération policière en cours, c'est ce versant médiatique. Un système qui ne se maintient plus que par l'inflation de ses forces de police doit donner des rebelles une image haïssable: ce sont évidemment "des terroristes" - terme qui désignait, je m'en souviens parfaitement, les combattants de la Résistance à la radio de Vichy. Mais si nul n'a jamais réussi à produire une définition incontestée du "terrorisme" - tant il est vrai que le terroriste de l'un est toujours le résistant de l'autre -, on sait bien ce qu'est l'antiterrorisme, au nom duquel sont poursuivis les huit individus mentionnés plus haut. D'après les lois antiterroristes françaises, ce qui qualifie une infraction de "terroriste" n'est pas intrinsèque à l'infraction. Ici, c'est l'intention qui compte, dès lors que l'on est "en relation avec une entreprise individuelle ou collective ayant pour but de troubler gravement l'ordre public par l'intimidation ou la terreur". Ainsi, les détenteurs de fumigènes dont j'ai parlé ne seraient pas incarcérés à l'heure actuelle s'ils n'avaient pas été préalablement fichés aux RG, s'ils n'étaient pas déjà tenus pour des individus dangereux. De même, c'est par pure construction policière que le chlorate de soude et le document italien sont devenus une bombe "en puissance", destinée à faire sauter la prison pour mineurs de Porcheville.
En réalité, l'antiterrorisme n'a rien à voir avec le "terrorisme". Il s'agit d'une technique de gouvernement visant à éliminer par la force les cellules rebelles de l'organisme social. C'est pourquoi nous devons soutenir les subversifs récemment arrêtés : au moment où l'on s'attend à des troubles graves, leur incarcération préventive est une pure manœuvre d'intimidation menée par la police politique. Ne la laissons pas sans réponse.
Eric Hazan, éditeur, directeur de la maison d'édition La Fabrique.

Et puisqu'Eric Hazan parle amplement de cette résurgence des "anarcho-autonomes" suivie avec l'attention du bon élève pas trop critique par nos journalistes à la langue basse, passons à une réclame pour le dossier "Mauvaises intentions" que vous pourrez télécharger à cette adresse ou encore à celle-là. Vous y trouverez regroupés les articles parus dans la presse, ainsi que des compléments substanciels (textes juridiques, tracts, affiches…)
Comme toutes les pubs sont désormais suivies d'un avertissement culpabilisant le "consommateur", j'ajouterai:
Attention! Après avoir lu cela, vous ne pourrez plus dire "Je ne sais pas où on va, mais on y va."
Car vous en devriez avoir au moins une idée…
PS: Une dernière information, pour mes voisins de l'est parisien (et les autres).
Les 23, 24, 25 mai 2008, se tiendra au Lieu-Dit, 6, rue Sorbier- Paris 20ème, le premier salon du livre indépendant, "Lire, écrire et résister", avec des discussions et rencontres entre lecteurs, éditeurs, auteurs et libraires.
Voir le programme à cet endroit.
mercredi 21 mai 2008
Confiture mi-figue mi-raisin pour Frédéric Beigbeder
Il faut reconnaître à monsieur Frédéric Beigbeder, écrivain, un certain panache. Son art de tirer à la ligne, même sur le capot d'une voiture en stationnement, mérite toute l'admiration qu'on doit accorder à un neuilléen de naissance.
Mais j'avoue que ses ouvrages me tombent des mains au bout de, disons, une page (ou deux, si c'est imprimé pour mal-voyant). Ses apparitions télévisées, où son louque de cradingue sortant de sa douche fait fureur chez les dames écrivaines qu'il reçoit, ne me réconcilie pas avec son talent…
Cependant.
Cependant, je tiens à exprimer à monsieur Frédéric Beigbeder, écrivain, ma profonde gratitude pour avoir su publier, alors qu'il prenait des responsabilités éditoriales chez Flammarion, le premier roman de Lola Lafon, Une fièvre impossible à négocier (maintenant en poche J'ai lu, dans la collection Nouvelle Génération).
Mais, j'avoue que si j'avais su que le roman de Lola Lafon avait été le premier livre publié par cette baudruche de Beigbeder en tant qu'éditeur, je ne l'aurais sûrement pas lu…
Mais, voyez-vous, les voies du destin sont incontrôlables.

Lola Lafon et Leva
Photo Stéphane Lavoué (2006)
Photo Stéphane Lavoué (2006)
Le destin, en la personne d'un très cher et très estimé jeune homme, m'a d'abord mis dans les mains et sous les yeux le second roman de Lola Lafon, De ça je me console, chez Flammmarion (2007). Le livre n'a pas quitté sa place, bien en main et dans la zone "vision rapprochée" de mes variluxe antireflets, jusqu'à la fin de ma lecture.
Je me suis étonné (mais pas trop, quand même) que nos excellents critiques parlent si peu de ce livre où, avec ses phrases qui murmurent, ses phrases qui hurlent, ses mots qui cognent ou caressent, Lola Lafon tresse en amitié et en colère les vies de ceux et celles qui refusent encore toute résignation et toute soumission. Un livre prenant, qui s'inscrit dans la vie vécue et la vie écrite, en rendant hommage à l'oncle fictif Pierre Goldman (l'auteur de Souvenirs obscurs d'un juif polonais né en France), et au père* Henri Lafon (le spécialiste du XVIIIème siècle, l'auteur de Crébillon sur Danube)…
Lola Lafon et Loic Lantoine
Completement à l'ouest
C'est un livre écrit, après, par une "âme décousue" qui a rejoint les squats et les groupes antifascistes. Après un viol par un "homme insoupçonnable", "un garçon cool, impassible et éduqué, en tennis blanches", qui a voulu entendre "oui" quand elle disait "non".
"Ne tirez pas de conclusions primaires sur moi.
Je ne suis pas triste.
Je ne sais pas
Comment continuer à vivre
Avec ce qu'il a fait
C'est tout."
C'est un livre décousu de fait, car la vie de la narratrice l'est, mais c'est un livre qui a été composé, arrangé, harmonisé, sur des accords précis, sonnants ou dissonants, sur des motifs choisis, avec ou sans variations, et qui finalement donne un morceau de musique qui ne respecte assurément pas les normes des grandes compagnies (ce n'est pas une musique qui "se laisse écouter"), mais qui se fait entendre aussi clairement que possible… comme la voix de la chanteuse Lola Lafon, une voix jeune, voire juvénile, mais vibrante et capable de recueillir et exprimer les révoltes et les espoirs de ceux qui disent "NON" et veulent que l'on entende "NON".
Bref, un livre pour maintenant** et après…
* En réponse à un questionnaire un peu débile, Lola Lafon glisse cette remarque superbe: "Mon père est mon père par inadvertance, il était l'Ami, il ouvrait toutes les routes , et même, il les inventait."
** Le "maintenant" de Lola Lafon (programme de lectures, de concerts, etc…) est en partie en ligne sur son blog et le site de Lola Lafon et Leva.
PS1: Lola Lafon sera présente au salon du Livre Libertaire, les 31 mai et 1er juin, à l'espace des Blancs-Manteaux, 48, rue Vieille-du-Temple.
PS2: Vous pouvez lire une nouvelle de Lola Lafon à cette adresse.
mardi 20 mai 2008
Un beau dimanche
Un de mes anciens petits camarades de l'Eduk-Nat, à qui pourtant j'avais adressé le faire-part de naissance de mon blog, vient de découvrir cet admirable objet virtuel, et profite de son courriel semestriel (ce garçon écrit lentement…) pour me reprocher avec une certaine acidité son caractère non quotidien. J'ai assez longtemps partagé avec lui les fauteuils de la salle fumeur d'un lycée de province, où il venait parfaire son sevrage tabagique en inhalant les volutes de mes roulées, pour savoir que ce grief n'est que le masque d'une profonde inquiétude, que doit renforcer chez ce sensible cycliste les récents manquements observables dans la tenue de mes chroniques.
Je dois, hélas! répondre que ce blog est en train de subir une mutation printanière assez douloureuse: insensiblement, par la force des choses et du destin, il va prendre une forme intermittente et aléatoire.
A mon âge, on ne peut pas tout faire!
Dimanche dernier, par exemple, j'aurais aimé assister aux diverses actions organisées pour célébrer la Commune de Paris par les sept librairies indépendantes de l'est parisien , mais je n'ai pu que voir la barricade de livres s'élevant devant la mairie de XX°, place Gambetta. J'ai raté la fanfare, les lectures, l'orgue de Barbarie. Mais, tout ça n'empêche pas, Nicolas, que, si Mai68 est bien mort, la Commune, elle, n'est pas mo-o-orte!

Place Gambetta, 18 mai 2008
Si j'ai abandonné la place Gambetta, c'est que j'avais promis de représenter quelques anciens collègues à la manifestation des enseignants et parents d'élèves d'Opéra à Bastille. Et en pensant très fort à ces forçats qui, armés de leur bic rouge (ou vert, c'est moins traumatisant selon les dernières découvertes en psychopédagogie) étaient en train de terminer la correction de leur ultime bac blanc, je me mis en route…
J'ai fini par retrouver la célèbre blogueuse Flo Py après une valeureuse partie de "téhoulà". Le "téhoulà", qui est un jeu utilisant deux téléphones portables en état de marche, est assez éprouvant pour un vieillard en formation, à demi-sourd en cas d'appel, et fort déficient du pouce pour répondre en texto… mais le dieu qui préside aux incertaines rencontres entre blogueurs était avec nous.
Il y a pour moi un grave inconvénient à suivre une manifestation avec Flo Py: elle marche très vite, d'un pas ample, souple et aérien, sans fatigue apparente. Je suis obligé de me cramponner à ce qui me reste de souffle et de dignité pour ne pas me laisser distancer, en espérant qu'un point de vue, une perspective, un groupe, une attitude, un visage vont attirer son attention de photographe et provoquer une pause pour quelques poses.
Car Flo Py est une photographe de talent, qui fait voir ce qu'on n'a pas vu, ou ce qu'on avait cru voir.
Ses photos de la manifestation se trouvent dans cet album de son blog.
D'autres très belles photos se trouvent sur le blog collectif la Fleur au Fusil.
mardi 13 mai 2008
Futurs souvenirs de mai 08, en vrac
"En mai, fais ce qu'il te plaît… Essaye un peu, pour voir!"
La sagesse des nations, inédit.
La sagesse des nations, inédit.
Comme je n'ai pas de souvenirs pittoresques de Mai 68, et que cela m'a beaucoup desservi dans ma vie privée et ma vie professionnelle (si ça se trouve je pourrais être député européen franco-normand…), j'essaye de faire le maximum de choses à chaque joli mai nouveau.
La récolte de souvenirs est bien meilleure cette année qu'en 2007, mais il reste beaucoup à faire.
Alors, en prenant la méthode camion-benne:
1) Ecouter de toute urgence l'émission Répliques du 10 mai "Mai 68: quel héritage et pour qui ?", où l'on peut entendre Alain Finkielkraut s'opposer à un groupe décidé à lire un texte en les traitant de "goujats", puis de "crétins" (quelle montée de la tension dramatique!). Il faudrait que j'aille jusqu'au bout.
2) Faire un billet sur cet immonde article du Point "Les nouveaux combattants de l'ultragauche", que je vous conseille de lire. Je me console de mon manque de sérieux en lisant les commentaires qui suivent l'article et qui expriment mon avis beaucoup mieux que je n'aurais pu le faire.
3) Ne pas oublier de faire enfin un billet sur le blog indispensable d'Olivier Bonnet, qui fonctionne à nouveau à plein régime de sérieux journalistique et d'intelligence. Signaler par la même occasion la sortie de son livre: Sarkozy, la grande manipulation. Et lui adresser le grand coup de chapeau qu'il mérite.
4) Aller voir l'exposition de Patti Smith à la Fondation Cartier, ça ne me rajeunira pas, mais ça ne me vieillira pas non plus.
5) Rencontrer Pierre Bouvier (auteur de Le lien social, Gallimard, collection « Folio Essais », 2005) au Local, 18 rue de l'Orillon, 75011 Paris, métro Belleville (Dimanche 18 mai à 17h00 - Entrée libre)
6) Participer à la construction d'une barricade de livres, le 18 mai à partir de 11h, au Père Lachaise (entrée rue des Rondeaux, non loin du mur des Fédérés), pour célébrer l'anniversaire de la commune de Paris.
6bis) Eventuellemnt, aller à la
Manif "Contre la casse des services publics", jeudi 15 mai, 14h30, à Place d'Italie (direction Bastille, puis République)
Manif des enseignants et des parents d'élèves, dimanche 18 mai, à 13h30, à Opéra.
Et j'en oublie encore sûrement… Merci à Flo Py de m'avoir signalé deux omissions impardonnables.
Pour ceux que tout cela n'intéresse pas (et aussi, les autres), vous pouvez toujours tomber/retomber en état amoureux. Ce sont des choses qui se font, au mois de mai, et d'après l'almanach luni-solaire de Michel le jardinier, c'est la meilleure saison.
"Le monde des amants n'est pas moins vrai que celui de la politique.
Il absorbe même la totalité de l'existence,
ce que la politique ne peut pas faire."
Georges Bataille
(vu placardé sur certains murs de Paris.)
Il absorbe même la totalité de l'existence,
ce que la politique ne peut pas faire."
Georges Bataille
(vu placardé sur certains murs de Paris.)
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