mercredi 9 avril 2008

Rassemblements sur la voie publique

Hier matin, on pensait très fort, dans nos journaux, en hochant une tête méditative (en général, on ne voit effectivement qu'une seule tête dans les rédactions), que la "mobilisation lycéenne" allait "s'essouffler". Et on donnait largement la parole à l'inévitable monsieur Darcos.

«Je respecte les lycéens. J'ai eu 16 ou 18 ans aussi et je comprends qu'ils s'inquiètent de leur avenir, qu'ils soient vigilants, qu'ils soient militants. Je n'ai pas d'hostilité, j'ai même plutôt de la sympathie pour ces jeunes», a déclaré le ministre sur LCI.

«Mais je trouve que tout cela prend des proportions absolument hystériques tout de même: (...) que l'on ait des élèves qui arrivent dans un établissement pour tout casser, qu'ils molestent nos professeurs ou qu'ils volent les portables de leurs camarades ou qu'ils cassent la figure à des proviseurs, tout ça parce qu'à la rentrée prochaine il va y avoir une classe où ils étaient 32 - ils vont être 33 - ou parce qu'il y avait 100 professeurs - ils vont être 98 - je trouve que tout ceci prend des proportions qui ne sont pas raisonnables». «Ce pays n'est pas raisonnable», a-t-il ajouté.


Contrairement à son confrère monsieur Hortefeux, monsieur Darcos, par cette ultime déclaration me rendrait presque fier de mon pays.

De dos, quelques auxiliaires raisonnables de monsieur Darcos.



Boris Horvat AFP Manifestation d'enseignants le 7 avril 2008 à Marseille
pour la venue du ministre de l'Education nationale, Xavier Darcos



Mes trois lecteurs/trices réguliers/lières et fidèles savent bien qu'après la pause consacrée aux arts, ici chorégraphiques, je monte ou descend une marche de l'escalier.*

Hier encore, la presse offrait une abondance déraisonnable de titres relatifs à des dysfonctionnements dans le difficile exercice du maintien de l'ordre républicain. A croire qu'un vent de contestation décoiffait les rédactions.

La police française critiquée par une commission

Détenus privés de soins : un rapport alarmant

Les force de l’ordre épinglées pour l’accès aux soins en détention

"On continue d'abuser du menottage"

Les abus "sécuritaires" sous surveillance

Le rapport de la CNDS dénonce le comportement de la police

Si j'ai bien compris, la CNDS (Commission nationale de déontologie de la sécurité) est chargée, depuis sa création en 2000, de veiller au respect de la déontologie par les personnes chargées d'une mission de sécurité.

Ainsi, nous apprenons que la violence d'Etat s'exerce en respectant une déontologie.**

Il vous est possible d'explorer les liens que j'ai judicieusement sélectionnés ci-dessus pour vous, vous y découvrirez maints exemple de ce que Michel Foucault et ses amis qualifiaient d'intolérable.

Vous pouvez aussi télécharger le rapport de la CNDS en vous rendant à cet endroit (le lien indiqué dans les journaux.fr vous donnent 404-banco!)

Pour vous donner un exemple du travail minutieux de cette commission et des réponses qu'elle reçoit, voici un extrait:

DIFFICULTÉS RELATIVES AUX RASSEMBLEMENTS SUR LA VOIE PUBLIQUE

> VOIR SAISINES 2006-5, 2006-22, 2006-51 et 2006-96.

A titre de précision, la CNDS entend par «rassemblement sur la voie publique» notamment toute manifestation, évacuation de «squats» concert, fête publique ou inauguration.

La Commission a poursuivi le traitement des quatre réclamations relatives aux manifestations dites « anti-CPE » du printemps 2006 qui lui ont été transmises. Néanmoins, saisie très rapidement de faits ayant conduit à l’ouverture d’une information judiciaire après constitution de partie civile, la CNDS n’a pas été en mesure d’achever le traitement de l’une de ces quatre saisines, le magistrat chargé de l’instruction n’ayant pas satisfait la demande de communication des pièces de la procédure, en invoquant le secret de l’instruction.

L’une de ces saisines concernait un jeune homme blessé lors du dispersement d’une manifestation à Toulouse. Elle a mis en évidence le recours injustifié à un tir de grenade lacrymogène qui a percuté le front de ce dernier (SAISINE 2006-22). Au regard de témoignages et de pièces transmises par l’IGPN, la Commission avait pu constater que les personnes présentes n’occasionnaient pas de trouble et ne représentaient pas de danger pour les forces de l’ordre. Elle a estimé, dès lors, que le tir de cette grenade dans la rue où se trouvait le jeune adolescent n’était pas justifié, constituant de ce fait une méconnaissance de l’article 9 du Code de déontologie de la police nationale, qui dispose que «lorsqu’il est autorisé par la loi à utiliser la force et, en particulier, à se servir de ses armes, le fonctionnaire de police ne peut en faire qu’un usage strictement nécessaire et proportionné au but à atteindre».

La Commission a transmis son avis au ministre de l’Intérieur pour qu’il envisage l’opportunité d’engager des poursuites disciplinaires. Celui-ci a, en réponse, informé la CNDS que la «blessure subie par [ce jeune homme] ne paraissait pas imputable à une action délibérée et volontaire, constitutive d’une faute susceptible d’engager des poursuites disciplinaires envers les fonctionnaires intervenants».

S’il est en effet certain qu’il n’y a pas eu volonté de la part des policiers de blesser ce jeune manifestant, il reste que ce tir de grenade n’était ni nécessaire, ni proportionné au but à atteindre, et qu’il s’est agi d’une action délibérée et volontaire qui aurait mérité des poursuites disciplinaires.


Dans deux autres affaires relatives au même motif de manifestation, à Niort, la CNDS a conclu que les conditions d’évacuation des manifestants d’une rocade routière avaient répondu à la nécessité de ménager des «échappatoires» pour éviter tout syndrome de «souricière» (SAISINES 2006-51 et 2006-96).

Cependant, des actes de violence subis par deux adolescentes ont été médicalement confirmés (piétinement, coups à la tête et au cou ; coup ayant cassé deux dents et accompagné d’un arrêt de travail de quatre jours), sans que l’identification des auteurs des coups n’ait été possible, les différents protagonistes se renvoyant réciproquement la responsabilité des gestes de violence. Cependant, la Commission a insisté sur le fait que les forces de l’ordre ne sauraient se soustraire à l’aide qu’il convient d’apporter, même au cours des manifestations, aux éventuelles victimes.

La Commission recommande que la plus grande précaution soit prise lorsque les forces de l’ordre se trouvent dans la nécessité de procéder à l’évacuation de jeunes manifestants sur la voie publique et que la force et/ou les gaz lacrymogènes soient utilisés avec discernement.

En réponse aux avis 2006-51 et 2006-96, le ministre de l’Intérieur a contesté la compétence de la Commission nationale de déontologie de la sécurité en matière de «conduite d’une opération de maintien de l’ordre», arguant que celle-ci ne relevait pas du «respect de la déontologie des personnes» ; il n’a ainsi pas «souhaité commenter [la recommandation de la Commission] sur ce sujet».

Comme elle s’était déjà exprimée par courrier et dans le précédent rapport annuel, la CNDS réaffirme sa position selon laquelle le comportement déontologique des forces de l’ordre (fonctionnaires de police ou gendarmes) est lié de manière étroite aux conditions concrètes dans lesquelles ils sont amenés à exercer leur «activité de sécurité», au sens de la loi du 6 juin 2000. Aussi, les modalités d’intervention de «personnes exerçant des activités de sécurité» lors d’opération de maintien de l’ordre, à la suite de rassemblements sur la voie publique ou de tout autre événement, ne sauraient être écartées de la compétence de la Commission lorsqu’elles sont susceptibles de révéler un manquement à la déontologie.





* Quelle figure vous suggère cette expression: une métonymie? - une allégorie? - une métaphore? - une harmonie imitative? - je ne sais pas.

** Quelle figure vous suggère cette expression: une analogie? - une tautologie? - un oxymore? - une flatulence imitative? - je ne sais pas.





PS: La fédération parisienne de la Ligue des Droits de l'Homme organise les 12 et 13 avril, à l'espace d'animation des Blancs-Manteaux (qui devraient vous rappeler une chanson dont les paroles sont de: François Léotard - Guy Debord - Jean-Paul Sartre - je ne sais pas.), les troisièmes rencontres du livre et de la presse des droits de l'Homme. Tous les renseignements sont sur la page liée.

mardi 8 avril 2008

Les Garçons Ramponeau

La rue Ramponeau est une très ancienne voie qui prolonge, au delà du boulevard de Belleville, la rue de l'Oreillon. C'est rue de l'Oreillon qu'un certain Ramponeau, marchand de piquette à moins cher, avait établi son cabaret au XVIIIème siècle. Là, les plus aisés prirent l'habitude de venir s'encanailler et firent la réputation du quartier et de l'établissement.

Mais je suivrai un autre jour le fil de ces "fraternisations entre classes".

D'après Prosper-Olivier Lissagaray, témoin actif et historien de la Commune de Paris, la barricade de la rue Ramponeau aurait été la dernière à tomber aux mains des Versaillais, le dimanche 28 mai 1871. "Pendant un quart d'heure, un seul fédéré la défend. Trois fois il casse la hampe du drapeau versaillais arboré sur la barricade de la rue de Paris [actuellement rue de Belleville]. Pour prix de son courage, le dernier soldat de la Commune réussit à s'échapper."(P.-O. Lissagaray, Histoire de la Commune de 1871) La légende dit que ce "dernier soldat" était Lissagaray lui-même.

Louise Michel, autre témoin et non des moindres, parle bien de la barricade de la rue Ramponeau, mais donne celle de la rue de la Fontaine-au-Roi pour dernière à être prise.

Peu importe, on n'est pas aux jeux olympiques…

Je pensais à ces événements, vendredi soir, en descendant la rue de Belleville [anciennement rue de Paris], et en mastiquant un sandwich hallal, poulet, œuf dur, salade, mayonnaise, pour rejoindre le centre social Elisabeth, sur le boulevard, où l'association Canal Marche présentait ses productions.

Canal Marches, qui est une association créée par des professionnels de l'audiovisuel, des chômeurs, des précaires et des militants de mouvements sociaux, se donne pour but de contribuer à l'expression des "Sans voix". Parmi ses projets figure celui des "Paroles et Mémoires populaires" qui a abouti, entre autres choses, à la réalisation d'entretiens filmés avec des "anciens".

Parmi les films présentés, j'ai vu celui de Patrice Spadoni "Les Garçons Ramponneau" qui tresse par le montage trois entretiens avec des "anciens" qui se sont connus à l'école Ramponeau.





L'école primaire de garçons de la rue Ramponeau, dans les années 1920-1930, avait la réputation la plus déplorable du quartier: on y évitait notamment d'y nommer des institutrices. Plus de la moitié des élèves étaient immigrés, plus ou moins légalement, et les petits "gaulois" étaient, disons, bien "intégrés"…

Au moment des entretiens, les "vieux" ont "dans les quatre-vingts", et des masses de souvenirs dans lesquels, manifestement, ils ont déjà fait un tri. Ils parlent avec sérénité, un brin d'humour et une grande sagesse. Ils ne semblent pas vouloir donner de leçon à une époque devenue décevante, ils racontent simplement, en sachant que cela pourrait servir. Ils sont filmés avec beaucoup d'attention et de discrétion, et le montage est efficace sans esbrouffe: pas de plans de coupe "à l'estomac", pas de musique envahissante, quelques insertions de documents d'époque…

Il y a donc Etienne Raczymow, Jacob Szmulewicz et Gaston Largeault. Les deux premiers sont fils de juifs polonais immigrés et le dernier est un petit "gaulois".

Leurs témoignages entrelacés commencent avec les années 1920: la vie de leurs parents, l'enfance, l'école, les bandes de gamins ("Pas méchants, mais… bien voyous", comme le dit Etienne), passent par les secousses de l'histoire: les manifestations et les combats de 1934, l'espoir et les grèves de 1936, la déclaration de guerre, les rafles, la résistance, la libération, et se terminent avec les doutes sur le rêve communiste…

Dans l'une des dernières séquences, Etienne, qui est malade et décédera quelques mois après le tournage (il ne pourra voir terminé le film, qui lui sera dédié), demande qu'on lui apporte sa Légion d'Honneur (obtenue pour actes de résistance, dans la troupe des "noirs de barbe, hirsutes, menaçants", les FTP-MOI).



Tenant d'une main qui tremble un peu sa croix au ruban rouge devant la caméra, donc devant nous, il nous prend à notre tour à témoin, avec beaucoup de silences, mais d'une voix qui ne tremble pas:



Ça c'est la Légion d'honneur au titre de la Résistance
alors justement je voudrais dire quelque chose sur la Légion d'honneur
la police française a arrêté tellement d'enfants juifs
des milliers d'enfants juifs qui sont pas revenus gazés
à Auschwitz
quinze jours avant la libération de Paris
la police
en partie de la police parisienne
sont rentrés en résistance
en partie
quinze jours avant que la deuxième DB rentre à Paris
on leur a donné la Légion d'honneur
De Gaulle leur a donné la Légion d'honneur
c'est vrai qu'il y avait des problèmes politiques
j'comprends qu'il puisse y avoir des problèmes politiques
mais ça m'ennuie beaucoup qu'entre ma Légion d'honneur à moi
et la leur
ça soye pareil
ils portent la fourragère rouge dans les cérémonies officielles
et ça m'ennuie beaucoup
parce que pour quinze jours de résistance
nous qui avons tellement perdu de garçons et de filles
qu'ils aient la Légion d'honneur
voilà le pourquoi qu'ça m'ennuie.





PS: Canal Marches propose un coffret de quatre DVD, contenant le film de Patrice Spadoni et les trois témoignages complets de nos trois compères. Vous pouvez aussi trouver des sections de ces témoignages sur le site spécifique de Paroles et Mémoires.

Par ailleurs Canal Marches participera au printemps de Belleville en vue(s).
 

lundi 7 avril 2008

Les profanateurs de vies

Sur ceux qui profanent les tombes des morts pour se sentir vivants, je ne dirai rien.

Je suppose que seuls des déjà-morts ont besoin de cela pour que les pics de haine réveillent leurs électroencéphalogrammes déjà plats.

Ce n'est pas que cela soit bien réjouissant, mais les presque-morts ou presque-vivants qui profanent des vies à coups de textes réglementaires, cela m'attriste plus encore.

Voici un simple exemple.

Il s'est trouvé un préfet, le préfet d'Indre-et-Loire, Monsieur Patrick Subrémon (il a bien droit à la notoriété) pour considérer que l'administration de l'état, dont il est un fidèle commis, ne pouvait pas, absolument pas, renouveler le titre de séjour en France de l'épouse Guérin (on doit dire comme ça, je suppose, dans l'administration), au motif de la rupture de la communauté de vie avec monsieur Guérin.

Madame Guérin est Béninoise. Elle connaissait Claude Guérin depuis des années. Elle raconte: "Il venait très souvent au Bénin, et puis un jour il m'a demandée en mariage. Amoureuse, j'ai abandonné les deux salons de coiffure que j'avais, pour faire ma vie avec lui ici". Elle est arrivée en France, légalement, le 16 octobre 2005 pour se marier. Elle a bénéficié d'un titre de séjour temporaire, dont elle a demandé le renouvellement en septembre 2007.

Claude Guérin était déjà très malade, atteint d'un cancer, et il devait décéder le 3 octobre 2007. Honnête, madame Guérin est allée prévenir la préfecture du décès de son mari.

Trois semaines plus tard, elle reçoit un refus de titre de séjour accompagné d'une mesure d'éloignement.

Pour que vous suiviez bien, je me contente de citer l'article du Monde.

«Depuis la loi de 2006, les conjoints de Français doivent attendre trois ans pour faire la demande d'une carte de résident. Avant cela, un titre de séjour temporaire leur est délivré de plein droit, mais "à condition que la communauté de vie n'ait pas cessé".

Le préfet d'Indre-et-Loire a considéré que l'administration ne pouvait renouveler le titre de séjour de Mme Guérin, "même si cette rupture de communauté de vie résulte malheureusement du décès du conjoint français" comme il l'indique dans son courrier.»


Le 6 mars, le tribunal administratif a rejeté le recours déposé contre la décision du préfet. Madame Guérin a saisi la cour d'appel.

Mais le mardi 1er avril (elle est bien bonne, n'est-ce pas?), elle est interpellée à son domicile et conduite en centre de rétention à Tours. Le 3 avril, le juge des libertés et de la détention (JLD) prononce sa libération, tout en l'assignant à résidence, avec contrôle quotidien à la gendarmerie de sa commune.

Madame Guérin a été soutenue par une association locale et l'association Amoureux au Ban Public a lancé une pétition nationale qui a recueilli 8500 signatures en 72 heures.





Ce matin, un courriel de l'association m'informait: ELISABETH VA ETRE REGULARISEE!

Et j'ai trouvé dans LeMonde.fr:

«Le ministre de l'immigration et de l'identité nationale, Brice Hortefeux, qui a "pris connaissance des faits samedi après-midi à la lecture du journal Le Monde, a immédiatement demandé au préfet de régulariser la situation d'Isabelle Guérin", a indiqué le ministère. "Le ministre a estimé que le préfet avait commis une erreur manifeste d'appréciation, le décès de M. Claude Guérin, ressortissant français, ne saurait justifier le non-renouvellement d'une autorisation de séjour de son conjoint étranger en situation régulière", est-il ajouté dans le communiqué.»

N'ironisons pas sur les vertus de la lecture postprandiale du journal Le Monde le samedi (au cas où les ministres se mettraient en tête de suivre les éclairants conseils de Eric Le Boucher…) Ne remarquons même pas que le temps de cette lecture coïncide avec la présence non loin du ministère de l'ignominie nationale de 15 000 vivants réclamant la fin de la politique de xénophobie d'état.

Non, réjouissons nous, simplement. Les occasions ne sont pas si fréquentes.

Mais recommandons à monsieur Hortefeux de ne pas trop se faire d'illusions. Ce n'est pas parce qu'il a fait un petit geste qu'il lui sera beaucoup pardonné. Il en faudrait beaucoup de gestes de ce genre, de l'ordre de vingt-sept mille, pour qu'il lui soit un tout petit peu pardonné.

Quant au préfet qui a "commis une erreur manifeste d'appréciation", je n'en dirai rien de plus.

Mais on pourrait peut-être le muter à un poste de direction au service de la surveillance des cimetières nationaux. Violeur de vies, il devrait savoir parlementer et négocier avec les violeurs de sépultures.

vendredi 4 avril 2008

Exercice de communication

Le Canard Enchaîné en son n°4511 du mercredi 11 avril 2007, révélait, en page 4, que le Quai d'Orsay avait réglé à une société de communication une note de 122 000 euros pour financer la formation accélérée de monsieur Xavier Darcos, alors ministre délégué à la Coopération et au développement. Cette information est reprise par un article du site politique.net.

Monsieur Darcos a donc appris à gérer son image avec toute l'efficacité requise. Il ne devrait donc plus renvoyer l'image vieillote (que je lui attribuais) de l'inspecteur en visite détaillant avec componction, et en regardant sa montre, les passionnants articles de la dernière circulaire de l'Inspection Générale, devant un parterre d'enseignants somnolents, et qui regardent leurs montres. En général, on pouvait me trouver au pénultième rang échangeant quelques remarques laconiques mais pertinentes avec ma voisine (comme me l'a fait remarquer un collègue mathématicien, compte tenu de l'irrémédiable féminisation du métier, dans ces réunions, la probabilité est beaucoup plus forte, pour un monsieur, d'avoir une voisine pour voisin que d'avoir un voisin pour voisine).

Cela n'empêche que la bonne vieille technique, qui consiste à faire suivre une (non) réponse à une question gênante d'une attaque biaisée sur un autre sujet, semble toujours utilisée par notre spécialiste en communication.

Sur les suppressions de postes, elles ont été "largement discutées depuis août" et votées par le Parlement en novembre. Pas question de revenir là-dessus, on ne critique pas la démocratie parlementaire (surtout quand elle aboutit à n'importe quoi). Monsieur Darcos recommande aux lycéens de "ne pas poser tout ça en termes mathématiques". Effectivement, ce n'est pas de la mathématique, c'est de la cuisine (et pas gastronomique): les rectorats moulinent en "temps réel" toutes les données récoltées à l'aide de coefficients, de seuils d'ouverture, de seuils de fermeture, taux de ceci et taux de cela, et j'en passe, pour "ajuster" les suppressions de la manière la plus "scientifique" possible. (voir quelques aperçus ici*)

Sur l'ampleur du mouvement, il faut minimiser. Dire haut et fort que moins de 2% des lycées du territoire sont touchés, mais laisser Liberation.fr préciser que 20% des lycées d'Ile-de-France le sont.

Pour communiquer, il faut savoir poser "un geste fort". Rencontrer les lycéens? La semaine prochaine. Ce qui est beaucoup plus efficace, c'est de se déplacer. Par exemple au rectorat de Créteil, où ont eu lieu des incidents. On en profitera pour condamner fermement les agissements de 150 ou 200 personnes, que l'on distinguera (avec assez peu de conviction) des milliers de lycéens qui expriment leur inquiétude (il fallait que ça vienne, l'inquiétude des jeunes…)

Et pendant que nous y sommes, fronçons les sourcils en direction des enseignants. Après tout, c'est auprès des enseignants que monsieur le ministre a le plus d'autorité, non? Monsieur Darcos a donc profité de son déplacement à Créteil, bien en situation, devant les fenêtres brisées, je suppose, pour s'adresser "à certains professeurs extrémistes" et leur faire la leçon: Réfléchissez "au risque qu’il y a à jeter des élèves dans la rue", réfléchissez bien!

Des professeurs extrémistes, je n'en ai jamais rencontré beaucoup, pas assez pour "jeter" 6.700 lycéens dans la rue (à la manifestation parisienne selon la police, de 17.000 à 20.000 d'après les organisateurs).
 
Monsieur Darcos veut peut-être parler des syndicats enseignants (on ne sait jamais, le langage évolue, on redira sans doute bientôt "les rouges"). En ce cas, il devrait se renseigner auprès de ses services sur le taux de syndicalisation dans l'éducation nationale, sur l'influence des syndicats présents et sur leur "extrémisme"…

A moins que monsieur Darcos ne dise cela comme ça, parce laisser entendre à ses futurs interlocuteurs que l'on considère qu'ils sont manipulés, ça détend l'atmosphère…


* Merci à Françoise de m'avoir signalé ce lien.


PS1: Avec un à-propos étonnant, le ministère a publié il y quelques jours le palmarès des lycées qui a permis au Figaro.fr de placer à sa une: "Résultats au bac: les lycées privés devancent le public."
Ça n'a aucun rapport.

PS2: Puisque j'ai décidé d'aller promener mon marsupilami brodé à la machine (meunon, Flo Py, pas à la main…) sur le boulevard de l'Hôpital, derrière un drapeau noir (ou mieux noir et mauve, si je le trouve), il n'y aura aucun bruit dans l'escalier ce ouiquennede.

PS3: Ce soir, chez mes voisins: Centre social Élisabeth, 124-126 Bld de Belleville, métro Belleville.
"LES VOIX DE BELLEVILLE 2008" et "PAROLES DE SANS PAPIERS". En ouverture de l’initiative régionale "Paroles et mémoires des Quartiers Populaires 2008": Projections et installation vidéo de rue.
Programme détaillé en suivant le lien.

jeudi 3 avril 2008

Xénophobie d'état

A mon oreille la langue grecque chante comme l'une des plus belles du monde. Pourtant je ne la comprends pas, hormis quelques mots de la vie courante. Mais je ne suis jamais tout à fait perdu dans la foule grecque, car dans la mélodie de la langue moderne, j'entends aussi les mots de l'une des langues originaires de ma pensée.

Lors de notre premier séjour en Crête, nous* avons passé quelques jours dans le petit village de Kératocampos, mal desservi par les autocars, pauvre en vestiges archéologiques, peu fréquenté par les touristes étrangers, mais lieu de villégiature pour les crétois ou les grecs du continent. Nous y avions rencontré une dame crétoise, Kyria Panaghiota, qui aimait retrouver avec nous la langue française qu'elle avait étudiée dans sa jeunesse pas trop lointaine.

Un soir qu'elle voulait nous expliquer l'origine des traditions de l'hospitalité que pratiquent les crétois et dont ils sont assez fiers, ne trouvant plus les mots en français, elle ne put que prononcer "xénophilia" en espérant que nous comprendrions.

"Xénophilia", attirance vers l'étranger. Nous avons assez bénéficié de cette "xénophilia" dans cette île dont l'histoire semble faite d'une longue suite d'invasions, d'occupations, de révoltes, de résistances, de massacres et où malgré cela le voyageur étranger (qui se distingue du touriste cependant) est accueilli avec prévenance, à la seule condition de payer le tribut de son récit: Raconte! Qui es-tu? D'où viens-tu? Que cherches-tu ici? Pourquoi aimes-tu être ici?

Alors que cette xénophilie, qui se nourrit d'une curiosité pour l'étranger, est une pulsion qui peut déboucher sur les sentiments nobles d'amitié ou d'amour, la xénophobie est une répulsion qui s'alimente d'une peur irraisonnée et qui peut conduire à la haine. Il ne faut pas se faire d'illusions: ces deux pulsions coexistent en chacun d'entre nous et, de même que nous sommes capables d'amour et de haine, nous pouvons nous laisser aller à l'une comme à l'autre.

Je trouve bien choisi le titre de l'appel au rassemblement** du 5 avril:




Le président Sarkozy a voulu créer un ministère de l'identité nationale (et d'autres choses). J'en attendais beaucoup: qu'on me dise enfin ce qu'est l'identité française! Après une dizaine de mois d'exercice, ce ministère ne m'a toujours pas éclairé. Ce n'était pas son but, sans doute, et le ministre lui-même serait en peine de faire cette définition en toute clarté. On peut même supposer que l'idée qu'il s'en fait est assez éloignée d'une idée politiquement acceptable au vu de cette anecdote qu'il colporte comme un "grand beunaye"*** (ainsi que l'on disait dans mon village): sur une aire d'autoroute, il se sent reconnu par deux ou trois noirs, qu'il salue et à qui il demande d'où ils viennent; de Caen, répondent-ils… Et il trouve ça drôle!

Mais cette notion, même vague, d'identité nationale nous constitue en un tout plus que politique, plus qu'organique puisqu'elle nous dote d'un esprit, d'une personnalité, et peut-être même d'une âme… Elle n'est pas loin de nous obliger à penser la nation comme individu.

Et elle permet d'asseoir la politique d'immigration du ministère de l'identité nationale en faisant ignoblement appel à la pulsion xénophobe de l'individu-nation.

Face à cela, je ne peux que récuser l'identité nationale à laquelle on veut me faire adhérer, et pourtant je dois satisfaire à tous les critères que l'on avance: né français de parents français nés sur le sol français, parlant couramment le français, connaisseur des habitudes culturelles française… tout ce que vous voudrez de français, je vous le fais! Mais pas l'identité nationale de messieurs Sarkozy et Hortefeux!



* Ce "nous" n'est pas un "nous" de majesté. Il est là parce que c'est comme ça…

** Rassemblement auquel je me joindrai vers 14h 45, après m'être prélassé à la terrasse du café qui se trouve à l'angle de la place avec le boulevard de l'Hôpital. J'y aurai relu avec attention A quoi sert "l'identité nationale", de Gérard Noiriel (éditions Agone), emmitouflé dans mon écharpe noire portant un "marsupilami" brodé.

*** "Grand benêt".


Addendum:

Trouvé sur le blog L'air de Paris, de Sylvain Besson, correspondant du «Temps» en France, cette courte note:



"Sans son ministère de l'Identité nationale, Nicolas Sarkozy n'aurait peut-être pas été élu président. Mais aujourd'hui, Brice Hortefeux préfère éviter le sujet. Je lui ai posé la question ce matin à l'Assemblée nationale: «La promotion de l'Identité nationale, ça avance?» Réponse du ministre: «Vous définissez ça comment, vous?»

Brice Hortefeux précise qu'en 10 mois d'activité, son ministère n'a pas pondu un seul document expliquant ce qu'est l'Identité nationale de la France. «On pourrait mener une réflexion à ce sujet», hasarde-t-il. Et il ajoute comme pour se défendre: «Partout où je vais en Europe, les gens me parlent de leur identité.» Alors pourquoi est-il si réticent à en parler? Peut-être parce que l'identité nationale, ça n'existe pas? Allons donc..."


mercredi 2 avril 2008

Une bonne tête

Ce n'est pas pour faire le malin, mais je trouve que monsieur Xavier Darcos a une bonne tête. Une bonne tête d'inspecteur de l'éducation nationale à l'ancienne.

Je ne suis pas sûr que vous voyiez ce que je veux dire. D'autant plus (ou moins) que mon impression est assez subjective, je l'avoue, mais nourrie d'une longue expérience et d'une fréquentation épisodique de ce type de personnel de notre ministère.

Un inspecteur est un monsieur correctement habillé (costard-cravate, ni trop plouc, ni trop élégant) qui arrive aux aurores dans un établissement d'enseignement, pour y faire des inspections individuelles et une réunion générale. Vous le voyez traverser la cour et passer dans les couloirs, échangeant des banalités avec le proviseur ou son adjoint. Parfois, vous le voyez s'avancer vers la machine à café, toujours accompagné du proviseur ou de son adjoint, affichant un semi-sourire bonnasse et l'air faussement cordial de celui qui sait son autorité peu contestée. Si vous vous trouvez sur son chemin, il vous faudra bien sûr le saluer et accepter sa molle poignée de main. Vous pourrez alors observer, pendant qu'il vous fixe d'un œil incisif, le raidissement du sourcil qui trahit l'effort de mémoire: "L'ai-je déjà rencontré? Si oui, quel est son nom? Où figurait-il sur le trombinoscope?" En général, il n'a pas de monnaie pour prendre son café, et le proviseur ou son adjoint non plus… Sa présence immobilise la machine et vous gâche très sérieusement votre début de journée.

Je leur ai toujours trouvé de bonnes têtes à tarte, car ils ont souvent su réveiller en moi une très ancienne pulsion gloupière.

Peut-être voyez vous un peu mieux ce que je voulais dire.


© Thierry Zoccolan AFP

Alors qu'un certain mécontentement se fait jour dans les lycées et que ce mécontentement s'exprime dans la rue, monsieur Darcos a accordé, le 1er avril, un entretien à Laure de Charrette du quotidien 20minutes .

Puisque les manifestants lui reprochent un grand nombre de suppressions de postes dans le second degré, monsieur Darcos aborde d'abord ce point, aidé par la première question: "Pourquoi supprimer ces postes : vous dégraissez le mammouth?" (Il faudrait peut-être se débarrasser un jour de ce poncif journalistique du "dégraissage", non? On manque de "créatifs" dans les rédactions?)

"Mais non! D'abord, nous ne renouvelons pas 8.830 emplois de professeurs, sur 900.000. (…)"

Répond Monsieur Darcos.
 

Là, je m'arrête un peu et cherche confirmation. Je lis dans LeMonde.fr que les manifestants "protestent contre les 8 830 suppressions de postes prévues à la rentrée 2008 dans l'enseignement secondaire public." Or, dans l'enseignement public, il y avait en 2006-2007, selon la brochure téléchargeable du ministère, 413 107 enseignants dans les établissements du second degré.

J'ai comme l'impression que quelqu'un se trompe. Ou que l'on veut me tromper et m'égarer avec cette histoire de chiffres…

D'ailleurs les chiffres bruts n'intéressent pas vraiment monsieur Darcos:

"En septembre, sauf cas marginaux, le même service public sera offert aux élèves. Et puis la qualité des cours ne dépend pas du nombre de professeurs. La preuve, on a un des meilleurs taux d'encadrement au monde, avec un prof pour 12 lycéens, or on perd des places dans les classements mondiaux. L'école va mal."

Ce qui l'intéresse, nous l'avons compris, c'est l'aspect qualitatif. Or la qualité, c'est comme tout maintenant, ça se mesure! Et monsieur Darcos nous cite deux "indicateurs" de qualité employés dans son ministère: le taux d'encadrement et les classements mondiaux.

Sur ces derniers, il est peu loquace, mais faisons-lui confiance: nous ne sommes pas bons.

Mais nous avons un des meilleurs taux d'encadrement du monde.

Le taux d'encadrement s'obtient en prenant fermement d'une main le nombre total d'élèves du second degré et en le divisant de l'autre, avant qu'il ne s'échappe, par le nombre total des enseignants. Vous obtenez, pour 2006-2007, et toujours selon le ministère, 12,2. Maintenant que vous l'avez bien en tête, essayer de ramener ce rapport à du concret (c'est comme cela que l'on peut essayer de comprendre ce que représente un pourcentage). On peut se faire l'image suivante: tout le monde (élèves et professeurs) étant rassemblé dans une grande prairie au bord de l'eau, chaque professeur peut pique-niquer avec 12,2 élèves. Mais quand tout le monde entrera en classe, une partie des enseignants présents iront corriger leurs copies (en pestant parce que cette démonstration leur a fait perdre du temps) et les autres retrouveront leurs groupes de 27, 32 ou 37 élèves (en râlant parce qu'avec tout ça le programme n'avance pas).

On ne nous donne jamais par exemple le nombre moyen d'élèves qu'un enseignant doit suivre durant une année scolaire… Quatre-vingt, cent, cent vingt, cent cinquante?.. Cela pourrait avoir un certain intérêt. Non?

Sachant que nous sommes mauvais avec l'un des meilleurs taux d'encadrement du monde, monsieur Darcos peut poursuivre: "On me demande des postes: je réponds études surveillées, nouveaux programmes, stages, revalorisation du lycée professionnel. Il faut se réformer, changer du dedans, tous nos voisins l'ont fait, sauf nous."

Il doit être content, monsieur Darcos, il a rempli son contrat: il a parlé de "réformer". J'ignore s'il sait que le mot "réforme" est un des mots les plus dévalués chez les enseignants et que, chez certains d'entre eux, on peut déclencher de fort douloureuses crises de fou rire en leur glissant au creux de l'oreille les noms de ses prédécesseurs grands réformateurs.

On l'a compris, monsieur Darcos compte rester ferme face au mécontentement. Son interlocutrice le sait: "On a le sentiment que ce pack de réformes est non négociable. Lycéens et profs défilent pour rien?"

On s'attend à un discours un peu paternaliste sur les inquiétudes de la jeunesse, le dévouement du corps enseignant, et tout ci, et tout ça, bref toutes ces banalités consensuelles que les discours officiels débitent au kilomètre.

Mais non, la France a changé! Le langage scrogneugneu-vieux-réac a maintenant droit de cité (je pense même qu'il envahit la cité, avec tout ce qu'il traîne derrière lui) et monsieur Darcos peut s'offrir le luxe d'être seulement allusif:

"Ces défilés reviennent tous les ans! Il ne faut pas être dupe du discours alarmiste et mensonger de certains syndicats. Et n'exagérons pas la mobilisation des lycéens. Jeudi, ils étaient 4.000 à défiler sur les 450.000 lycéens que compte l'Ile-de-France."


Comprenons le diagnostic: promenades printanières d'adolescents irresponsables encouragés par des syndicats qui mentent.


Sur le traitement des symptômes, vous pourrez trouver des informations édifiantes dans cet article de Rue89 , un point de vue intéressant (comme d'habitude) sur le blog de Flo Py et un rappel sur les méthodes actuellement employées pour répondre au mécontentement dans ce communiqué déjà ancien de la Fsu.

mardi 1 avril 2008

Pruniers en fleurs

Je suis toujours ravi lorsque, dans un roman de Natsume Sōseki (1867-1916), le héros lit dans le journal des nouvelles sur la floraison des pruniers.

Je ne sais pas si cette tradition perdure au Japon (pourquoi pas, après tout), mais il me semble que nous n'avons jamais eu en France cette attention au passage des saisons.

Nos journaux ne respectent même plus la tradition du poisson d'avril. A moins qu'on ne considère la plupart des nouvelles comme de mauvaises blagues (et beaucoup y ressemblent).

Sans blague, depuis deux ou trois jours, dans mon jardin, le prunier a commencé sa floraison. Il s'agit d'un mirabellier de Nancy, immigré donc, et je ne lui ai pas demandé ses papiers. Il produira ce qu'il voudra, mais, tel que je le connais, ce seront de beaux fruits dorés et rosés que nous partagerons avec quelques oiseaux de passage.

Les pieds dans la rosée, je surveille la venue des fleurs, lente et peu abondante cette année, en pensant au très connu haïku de Kobayashi Issa (1763-1828):



En ce monde nous marchons
Sur le toit de l'enfer
Et regardons les fleurs.




Autoportrait de Kobayashi Issa