Comme un certain nombre de mathématiciens un peu frustres, je reconnais que je suis un platonicien contrarié. Le philosophe Alain Badiou, lui, se présente parfois comme un platonicien sophistiqué.
C'est là une attitude bien contrariante pour ceux qui croyaient que le XXe siècle, qui fut celui de toutes les audaces philosophiques, avait définitivement consacré "la défaite de Platon" - pour reprendre, car il faut bien rire un peu, le titre d'un inénarrable ouvrage de monsieur Claude Allègre, penseur contemporain.
En ouvrant son séminaire de l'année universitaire 2007-2008, qu'il avait intitulé Pour aujourd'hui : Platon !, Alain Badiou indiquait qu'on pouvait discerner "au moins six formes de l’antiplatonisme du XXème siècle : la vitaliste, l’analytique, la marxiste, l’existentialiste, la heideggérienne, et enfin celle de la philosophie politique ordinaire" et esquissait rapidement les contours de chacune. La dernière forme, celle de "l'antiplatonisme de la philosophie politique", qu'il appelle aussi "antiplatonisme «démocratique»", est certainement la plus immédiatement accessible à ceux qui veulent faire l'économie des lectures philosophiques. On le comprendra en lisant les précisions qu'en donne Alain Badiou :
C’est le totalitarisme qui est ici imputé à Platon. Et ce à travers la médiation de l’idée selon laquelle il existe selon lui une vérité politique, alors qu’en réalité la sphère politique concerne le système de l’être-ensemble, système qui s’accomplit dans le libre jeu des opinions et des intérêts. Cette thèse est illustrée de façon noble par H. Arendt, pour qui la faculté majeure en politique est le jugement (la politique, pour elle, n’est nullement une pratique d’incorporation au vrai, mais un jugement par lequel on se fait une idée de ce que devient le collectif et ses normes) et de façon moins noble par K. Popper avec sa conception des sociétés ouvertes et des sociétés closes (on pourrait lui faire remarquer à ce propos que les sociétés « démocratiques », modèles des sociétés ouvertes, ont actuellement tendance à se protéger par diverses sortes de murs et à se clore pas mal).
(Cité d'après les notes de Daniel Fischer.)

Socrate (assis au centre) dialoguant avec ses admirateurs,
mais on a du mal à reconnaître Platon et Badiou.
(Peinture de V. Arechnikov, Coll. Archives Larbo.)
Le dialogue où s'exprime avec le plus d'éclat ce fameux "
totalitarisme" platonicien est le Περὶ πολιτείας -
Perì politeías -, ordinairement rendu par
La République, et c'est de ce texte que Badiou propose une relecture/réécriture, qu'il nomme traduction. Cela s'appelle
La République de Platon, par Alain Badiou, et c'est édité
chez Fayard, dans la collection "Ouvertures" que dirigent Alain Badiou et Barbara Cassin.
Le livre a dû arriver sur les tables des libraires mercredi dernier.
Dès le lendemain, j'ai pu le trouver d'occasion, mais en parfait état, dans les rayons de la succursale du célèbre G*b*rt Joseph établie au chef-lieu du département de ma résidence. Il s'agissait là manifestement d'un exemplaire destiné aux messieudames de la presse. Un encart, glissé entre les pages, leur indiquait les coordonnées mélistiques et téléphoniques du service de presse des éditions Fayard, et leur fournissait un court texte de présentation de l'ouvrage qu'il leur aurait suffi de paraphraser un petit peu pour donner l'impression d'avoir au moins feuilleté le livre.
La rapidité de cette remise sur le marché de l'occasion m'a amené à penser que le/la responsable de la rubrique culturelle de la Tribune Euroise Libérée - ou bien le/la rédacteuriste du supplément littéraire de Nouveau Républicain Normand - n'allait probablement pas chroniquer cette parution.
En conséquence, soucieux de l'information de mes compatriotes du département, je leur offre un authentique copicollage de cette notule :
La République de Platon est peut-être le texte le plus connu, le plus traduit et le plus commenté de toute l'histoire de la philosophie. Mais comment restituer la vérité de cette œuvre aujourd'hui, 2500 ans après sa rédaction ? Alain Badiou a choisi d'inventer un genre nouveau pour rendre au texte de Platon son universalité et sa vivacité sans passer par un commentaire critique. Il a traduit l'œuvre à partir de l'original grec et a procédé à quelques changements afin de l'adapter à notre temps. Tout d'abord, il a supprimé toute référence aux particularités de la société grecque antique, des interminables développements sur la valeur morale des poètes aux considérations politiques destinées par Platon à la seule élite aristocratique (les mesures révolutionnaires que Platon réserve aux seuls « gardiens» de la cité valent, sous la plume de Badiou, pour tous les habitants du pays). Il a élargi les références culturelles : la philosophie fait feu de tout bois, ainsi Socrate et ses compagnons connaissent-ils Beckett, Pessoa, Freud et Hegel. Ils réalisent l'actualité intemporelle de toute philosophie véritable, propre à s'ajuster à son époque. Enfin, Badiou, par ailleurs dramaturge, a fait du dialogue socratique une véritable joute oratoire : dans cette version de la République, les interlocuteurs de Socrate ne se contentent pas d'approuver ce qu'énonce le Maître. Ils lui tiennent tête, le mettent en difficulté et livrent ainsi une pensée en mouvement. Grâce à ce travail d'écriture, d'érudition et de philosophie, il donne à lire pour la première fois une version absolument contemporaine, vivante et stimulante du texte de Platon. (En vrai professionnel, je n'ai évidemment pas encore lu le livre.)
Mais je le lirai, c'est promis.
L'arrivée de ce pavé de 596 pages dans le marigot de la "seconde rentrée littéraire" n'a pour l'instant pas provoqué de grosse vague. Du moins n'ai-je point observé de départ de feu polémique analogue à celui qui avait suivi la publication du
De quoi Sarkozy est-il le nom ? Il est vrai qu'alors il avait fallu attendre l'éclairante
lecture de Pierre Assouline, et de quelques autres, qui avaient su débusquer de l'antisémitisme derrière une (bien mauvaise) blague de khâgneux sur
L'homme aux rats.
Le billet du républicain des livres et les rebonds libératoires des quelques autres avaient suscité, de la part de Badiou, une réaction goguenarde où notre futur "
gourou de l'antisarkozie" avait choisi d'adopter la pose outrée du cabotin insupportable - posture qu'il sait prendre avec un troublant naturel. Il orientait ainsi bon nombre de ses critiques vers la recherche et la dénonciation des turpitudes de "
l'odieux Badiou", pendant que les éditeurs lui réclamaient des fonds de tiroir à publier pour l'ajouter à leur catalogue - et il a vidé ses tiroirs, preuve supplémentaire de sa vilenie...
Depuis, on ne compte plus les articles - et
un livre - qui ont, avec des réponses diverses ou pas de réponse du tout, posé la question
De quoi Alain Badiou est-il le nom ? A quelques rares exceptions près, ces libelles tombent dans le piège tendu par Badiou et sont dominés par l'agacement, la rancœur et l'animosité face à l'attitude exaspérante du philosophe.
N'y échappe même pas le texte que Jean-Pierre Garnier a posté sur le
site d'Article 11, et je le regrette un peu. Le titre choisi -
De qui Alain Badiou est-il le nom ? -, variation infinitésimale du standard le plus courant, laissait pourtant supposer un infime changement de point de vue...
Mais, à peine sorti du chapeau en italiques, on est emporté par une avalanche d'autres italiques , correspondant à des citations, dans le plus pur style de la charge pamphlétaire :
« Soleil noir de la pensée », « philosophe le plus lu, le plus traduit, le plus commenté dans monde ». Donnant « des conférences dans toute l’Europe, en Amérique, au Japon ou en Australie », il serait « l’un des derniers à avoir élaboré un système philosophique complet ». Bref, intrépide « défenseur de l’hypothèse communiste et pourfendeur du capitalisme », il serait tout simplement « un révolutionnaire » comme on n’en fait plus. N’en jetez plus, la cour est pleine… de courtisans. On sent notre auteur au bord de l'explosion...
Cependant, c'est un peu de sa faute, aussi... Il a, semble-t-il, tenu à écouter, sur France Culture,
une émission où Frédéric Taddeï recevait, pour un "Tête-à-tête" - c'est le nom de l'émission -, notre contrariant platonicien. Et c'est beaucoup, tout de même, pour quelqu'un qui supporte mal France Culture, et ne s'accommode pas bien au style de Badiou. Alors on l'imagine en train de sursauter douloureusement à chaque intervention de l'invité arrivant en réponse aux naïvetés de l'animateur-admirateur de service.
Mais pourquoi s'imposer cette torture, alors que notre auteur connaissait bien la réponse à sa question inaugurale - mais de qui donc cet Alain Badiou-là est-il le nom ?
Elle peut se lire entre les lignes parfois un peu fielleuses de notre polémiste. Alain Badiou n'est que le nom - ou le prête-nom - de la "
petite bourgeoisie intellectuelle" (*) qui parade "
au portillon de la rue d’Ulm, pour ne rien dire d’autres hauts lieux de la pensée incarnée", condamnée à "
l’« inauthenticité »" comme "
aurait dit Sartre", faute d'avoir vraiment fait le choix de devenir "
traître à sa classe" - comme "
aurait dit Sartre" également.
Jean-Pierre Garnier ne sera pas satisfait, je le crains, mais on peut noter que, puisqu'il faut bien commencer quelque part, Badiou nous propose une trahison de Platon...
(*) Ce ressassement de l'origine et/ou de l'appartenance de classe me fait penser, j'en suis désolé, à cette question qui revenait avec insistance dans les assemblées générales d'antan : "Mais toi, d'où parles-tu ?" Je savais bien qu'il fallait alors se taire ou battre sa coulpe de "petit-bourgeois", mais j'aurais eu envie que l'on réponde, tout simplement, que c'était du dixième rang de l'amphi qu'on parlait et que ça n'empêchait personne de s'exprimer.)