mardi 10 janvier 2012

Soutien de classe

Il se dit de plus en plus que madame Nadine Morano manquerait totalement d'humour - et de plein d'autres choses indispensables, mais on laissera cela de côté.

Il est vrai qu'elle a souvent l'air maussade...

Pour affiner cette impression, j'ai eu la curiosité de requêter sur Gougueule Images, et j'ai été assez surpris d'y trouver une Nadine Morano relativement souriante :

Pas toujours, mais deux ou trois fois par ligne.

(J'en profite pour signaler que Gougueule, qui ne respecte pas grand chose ni personne, m'a proposé en "Recherches associées" : nadine morano hot, nadine morano gta, nadine morano danse et nadine morano bourrée. Ces propositions me semblent assez outrageantes.)

Ainsi que vous pourrez le constater sur la copie d'écran qui suit, je n'ai pas obtenu beaucoup mieux en demandant "Nadine Morano avec le sourire", puisqu'en fait de sourire j'ai ramené dans mes filets celui de monsieur Jean-François Copé.

Ce que l'on peut prendre comme une sorte de tromperie sur la marchandise...

L'humour des moteurs de recherche est parfois difficile à suivre.

Après ses gazouillis touittés de ces dernières semaines, et ses diverses interventions sur divers fronts, madame Morano a pris une stature incontestable de vedette médiatique, dans la catégorie guignol. Pourtant, si la dénonciation de ses approximations de porte-parole de campagne semble nécessaire, il est assez vain de vouloir tant et plus souligner les ridicules de la dame. Cela se fait très bien tout seul.

Madame Morano a alors beau jeu de faire un joli calinuméro de Cosette outragée en déclarant que :

(...) ces attaques sont basses, elles sont dignes d’une certaine gauche caviar qui déteste les ouvriers de droite !

Elle a reçu, dans cette entreprise, un soutien de très grande classe, celui de monsieur Alain Minc, qui a déclaré au Monde :

"Je sens une odeur de mépris de classe à l'égard de Nadine Morano. Venant de la classe médiatique, c'est très révélateur de la société française avec ses préjugés classiques. Le major de l'ENA que je suis ne supporte pas cela."

Il serait sans doute bien intéressant de chercher à éclairer la chaîne d'(im)pensées amenant, justement en cette occasion, monsieur Minc à s'identifier comme "major de l'ENA"...

Mais on se contentera de noter qu'il a, avec délicatesse, omis de mentionner son rang d'entrée et/ou de sortie de l'École nationale Supérieure des mines de Paris (promo 1968), et de l'Institut d'études politiques de Paris (promo 1971), dont il est également diplômé.

C'est que monsieur Alain Minc a de la classe...

dimanche 8 janvier 2012

Un platonicien très contrariant

Comme un certain nombre de mathématiciens un peu frustres, je reconnais que je suis un platonicien contrarié. Le philosophe Alain Badiou, lui, se présente parfois comme un platonicien sophistiqué.

C'est là une attitude bien contrariante pour ceux qui croyaient que le XXe siècle, qui fut celui de toutes les audaces philosophiques, avait définitivement consacré "la défaite de Platon" - pour reprendre, car il faut bien rire un peu, le titre d'un inénarrable ouvrage de monsieur Claude Allègre, penseur contemporain.

En ouvrant son séminaire de l'année universitaire 2007-2008, qu'il avait intitulé Pour aujourd'hui : Platon !, Alain Badiou indiquait qu'on pouvait discerner "au moins six formes de l’antiplatonisme du XXème siècle : la vitaliste, l’analytique, la marxiste, l’existentialiste, la heideggérienne, et enfin celle de la philosophie politique ordinaire" et esquissait rapidement les contours de chacune. La dernière forme, celle de "l'antiplatonisme de la philosophie politique", qu'il appelle aussi "antiplatonisme «démocratique»", est certainement la plus immédiatement accessible à ceux qui veulent faire l'économie des lectures philosophiques. On le comprendra en lisant les précisions qu'en donne Alain Badiou :

C’est le totalitarisme qui est ici imputé à Platon. Et ce à travers la médiation de l’idée selon laquelle il existe selon lui une vérité politique, alors qu’en réalité la sphère politique concerne le système de l’être-ensemble, système qui s’accomplit dans le libre jeu des opinions et des intérêts. Cette thèse est illustrée de façon noble par H. Arendt, pour qui la faculté majeure en politique est le jugement (la politique, pour elle, n’est nullement une pratique d’incorporation au vrai, mais un jugement par lequel on se fait une idée de ce que devient le collectif et ses normes) et de façon moins noble par K. Popper avec sa conception des sociétés ouvertes et des sociétés closes (on pourrait lui faire remarquer à ce propos que les sociétés « démocratiques », modèles des sociétés ouvertes, ont actuellement tendance à se protéger par diverses sortes de murs et à se clore pas mal).

(Cité d'après les notes de Daniel Fischer.)

Socrate (assis au centre) dialoguant avec ses admirateurs,
mais on a du mal à reconnaître Platon et Badiou.
(Peinture de V. Arechnikov, Coll. Archives Larbo.)

Le dialogue où s'exprime avec le plus d'éclat ce fameux "totalitarisme" platonicien est le Περὶ πολιτείας - Perì politeías -, ordinairement rendu par La République, et c'est de ce texte que Badiou propose une relecture/réécriture, qu'il nomme traduction. Cela s'appelle La République de Platon, par Alain Badiou, et c'est édité chez Fayard, dans la collection "Ouvertures" que dirigent Alain Badiou et Barbara Cassin.

Le livre a dû arriver sur les tables des libraires mercredi dernier.

Dès le lendemain, j'ai pu le trouver d'occasion, mais en parfait état, dans les rayons de la succursale du célèbre G*b*rt Joseph établie au chef-lieu du département de ma résidence. Il s'agissait là manifestement d'un exemplaire destiné aux messieudames de la presse. Un encart, glissé entre les pages, leur indiquait les coordonnées mélistiques et téléphoniques du service de presse des éditions Fayard, et leur fournissait un court texte de présentation de l'ouvrage qu'il leur aurait suffi de paraphraser un petit peu pour donner l'impression d'avoir au moins feuilleté le livre.

La rapidité de cette remise sur le marché de l'occasion m'a amené à penser que le/la responsable de la rubrique culturelle de la Tribune Euroise Libérée - ou bien le/la rédacteuriste du supplément littéraire de Nouveau Républicain Normand - n'allait probablement pas chroniquer cette parution.

En conséquence, soucieux de l'information de mes compatriotes du département, je leur offre un authentique copicollage de cette notule :

La République de Platon est peut-être le texte le plus connu, le plus traduit et le plus commenté de toute l'histoire de la philosophie. Mais comment restituer la vérité de cette œuvre aujourd'hui, 2500 ans après sa rédaction ? Alain Badiou a choisi d'inventer un genre nouveau pour rendre au texte de Platon son universalité et sa vivacité sans passer par un commentaire critique. Il a traduit l'œuvre à partir de l'original grec et a procédé à quelques changements afin de l'adapter à notre temps. Tout d'abord, il a supprimé toute référence aux particularités de la société grecque antique, des interminables développements sur la valeur morale des poètes aux considérations politiques destinées par Platon à la seule élite aristocratique (les mesures révolutionnaires que Platon réserve aux seuls « gardiens» de la cité valent, sous la plume de Badiou, pour tous les habitants du pays). Il a élargi les références culturelles : la philosophie fait feu de tout bois, ainsi Socrate et ses compagnons connaissent-ils Beckett, Pessoa, Freud et Hegel. Ils réalisent l'actualité intemporelle de toute philosophie véritable, propre à s'ajuster à son époque. Enfin, Badiou, par ailleurs dramaturge, a fait du dialogue socratique une véritable joute oratoire : dans cette version de la République, les interlocuteurs de Socrate ne se contentent pas d'approuver ce qu'énonce le Maître. Ils lui tiennent tête, le mettent en difficulté et livrent ainsi une pensée en mouvement. Grâce à ce travail d'écriture, d'érudition et de philosophie, il donne à lire pour la première fois une version absolument contemporaine, vivante et stimulante du texte de Platon.

(En vrai professionnel, je n'ai évidemment pas encore lu le livre.)

Mais je le lirai, c'est promis.

L'arrivée de ce pavé de 596 pages dans le marigot de la "seconde rentrée littéraire" n'a pour l'instant pas provoqué de grosse vague. Du moins n'ai-je point observé de départ de feu polémique analogue à celui qui avait suivi la publication du De quoi Sarkozy est-il le nom ? Il est vrai qu'alors il avait fallu attendre l'éclairante lecture de Pierre Assouline, et de quelques autres, qui avaient su débusquer de l'antisémitisme derrière une (bien mauvaise) blague de khâgneux sur L'homme aux rats.

Le billet du républicain des livres et les rebonds libératoires des quelques autres avaient suscité, de la part de Badiou, une réaction goguenarde où notre futur "gourou de l'antisarkozie" avait choisi d'adopter la pose outrée du cabotin insupportable - posture qu'il sait prendre avec un troublant naturel. Il orientait ainsi bon nombre de ses critiques vers la recherche et la dénonciation des turpitudes de "l'odieux Badiou", pendant que les éditeurs lui réclamaient des fonds de tiroir à publier pour l'ajouter à leur catalogue - et il a vidé ses tiroirs, preuve supplémentaire de sa vilenie...

Depuis, on ne compte plus les articles - et un livre - qui ont, avec des réponses diverses ou pas de réponse du tout, posé la question De quoi Alain Badiou est-il le nom ? A quelques rares exceptions près, ces libelles tombent dans le piège tendu par Badiou et sont dominés par l'agacement, la rancœur et l'animosité face à l'attitude exaspérante du philosophe.

N'y échappe même pas le texte que Jean-Pierre Garnier a posté sur le site d'Article 11, et je le regrette un peu. Le titre choisi - De qui Alain Badiou est-il le nom ? -, variation infinitésimale du standard le plus courant, laissait pourtant supposer un infime changement de point de vue...

Mais, à peine sorti du chapeau en italiques, on est emporté par une avalanche d'autres italiques , correspondant à des citations, dans le plus pur style de la charge pamphlétaire :

« Soleil noir de la pensée », « philosophe le plus lu, le plus traduit, le plus commenté dans monde ». Donnant « des conférences dans toute l’Europe, en Amérique, au Japon ou en Australie », il serait « l’un des derniers à avoir élaboré un système philosophique complet ». Bref, intrépide « défenseur de l’hypothèse communiste et pourfendeur du capitalisme », il serait tout simplement « un révolutionnaire » comme on n’en fait plus. N’en jetez plus, la cour est pleine… de courtisans.

On sent notre auteur au bord de l'explosion...

Cependant, c'est un peu de sa faute, aussi... Il a, semble-t-il, tenu à écouter, sur France Culture, une émission où Frédéric Taddeï recevait, pour un "Tête-à-tête" - c'est le nom de l'émission -, notre contrariant platonicien. Et c'est beaucoup, tout de même, pour quelqu'un qui supporte mal France Culture, et ne s'accommode pas bien au style de Badiou. Alors on l'imagine en train de sursauter douloureusement à chaque intervention de l'invité arrivant en réponse aux naïvetés de l'animateur-admirateur de service.

Mais pourquoi s'imposer cette torture, alors que notre auteur connaissait bien la réponse à sa question inaugurale - mais de qui donc cet Alain Badiou-là est-il le nom ?

Elle peut se lire entre les lignes parfois un peu fielleuses de notre polémiste. Alain Badiou n'est que le nom - ou le prête-nom - de la "petite bourgeoisie intellectuelle" (*) qui parade "au portillon de la rue d’Ulm, pour ne rien dire d’autres hauts lieux de la pensée incarnée", condamnée à "l’« inauthenticité »" comme "aurait dit Sartre", faute d'avoir vraiment fait le choix de devenir "traître à sa classe" - comme "aurait dit Sartre" également.

Jean-Pierre Garnier ne sera pas satisfait, je le crains, mais on peut noter que, puisqu'il faut bien commencer quelque part, Badiou nous propose une trahison de Platon...



(*) Ce ressassement de l'origine et/ou de l'appartenance de classe me fait penser, j'en suis désolé, à cette question qui revenait avec insistance dans les assemblées générales d'antan : "Mais toi, d'où parles-tu ?" Je savais bien qu'il fallait alors se taire ou battre sa coulpe de "petit-bourgeois", mais j'aurais eu envie que l'on réponde, tout simplement, que c'était du dixième rang de l'amphi qu'on parlait et que ça n'empêchait personne de s'exprimer.)

samedi 7 janvier 2012

Poursuites inutiles

Dans La force de l'ordre, de Didier Fassin (1), on peut lire que les "baqueux" qu'il a observés ne dédaignaient pas de se lancer à la poursuite d'un véhicule contrôlé à une vitesse dépassant largement les possibilités des leurs. La course est perdue d'avance, mais l'auteur suggère que les fonctionnaires de police y trouvent un plaisir certain, compensant pour un moment les longues heures d'ennui passées à marauder dans les quartiers. On peut y voir aussi un très beau symbole de notre police toujours prête à se lancer à la poursuite des délits et des crimes, avec l'efficacité que l'on sait.

En revanche, dans la maison des cousins d'à-côté, celle de la justice, juges et procureurs semblent moins acharnés à pratiquer l'exercice de la poursuite jusqu’au-boutiste.

On y est plus circonspect...

Et d'une prudence extrême quand il s'agit de se lancer dans certaines poursuites.

Toutes les courses poursuites ne se terminent pas si bien.
(Extrait d'un calendrier Renault Crash Test pour 2009.)

Hier, une brève très brève annonçait, sur le site d'Europe 1 :

Le parquet de Pontoise a requis un non-lieu dans l'affaire Ali Ziri, retraité algérien de 69 ans mort en juin 2009 après un contrôle de police musclé à Argenteuil (Val-d'Oise), a-t-on appris vendredi de source judiciaire.

Dans son réquisitoire définitif daté du 14 décembre 2011, le parquet a estimé que les policiers à l'origine de l'interpellation ne pouvaient pas être poursuivis, aucun acte de violence volontaire qui aurait été la cause directe ou indirecte du décès n'ayant été établi au cours de l'instruction. (2)

On pouvait apprendre qu'un document d'une dizaine de pages, sous la signature de monsieur Emmanuel Gérard, procureur-adjoint du Tribunal de Grande Instance de Pontoise, avait été adressé, mi-décembre, au juge d’instruction s'occupant de cette affaire, madame Roche-Driencourt, avec copie pour la partie civile. Il y est bien question d'un "réquisitoire définitif de non-lieu", autrement dit d'un abandon des poursuites à l'encontre des trois policiers ayant interpellé Ali Ziri et son ami Arezki Kerfali...

D'après un membre du Collectif "Vérité et Justice pour Ali Ziri", le document du Parquet mentionne surtout les "circonstances de l’interpellation" des deux hommes "au volant de leur voiture par la police nationale d’Argenteuil, puis de leur arrivée au commissariat et de leur transport à l’hôpital d’Argenteuil". Seraient éludées les "conditions du trajet entre le lieu de l’interpellation et le commissariat d’Argenteuil", alors que c'est au cours de ce trajet, semble-t-il, qu'ont pu être utilisées des techniques d'immobilisation à l’origine des troubles respiratoires dont Ali Ziri est mort.

On s'étonne, et puis l'on se rappelle que "tous les actes demandés par les avocats de la famille, comme l’audition des témoins et des policiers par un juge d’instruction et la reconstitution des faits, ont été refusés" par le procureur... Alors, on ne s'étonne plus trop.

Une fois prononcé ce non-lieu, il deviendra difficile, je suppose, de contester cette "décision de justice", même si l'on sait bien qu'elle n'a pas grand chose à voir avec la justice...


PS : Avant d'avoir connaissance de ce document, le Collectif avait décidé d'organiser une réunion publique le 14 Janvier 2012 - à 14 h, Salle Jean Gabin, Parc de la mairie à Argenteuil (95).

En espérant que l'indignation, cette fois,
ne restera pas trop stérile...


(1) Ce livre, sous titré Une anthropologie de la police des quartiers, a été édité dans la collection "La couleur des idées", aux éditions du Seuil, fin 2011. Il ne faudrait pas prendre prétexte de son lancement dans les règles de l'art médiatique spectaculaire par l'équipe du quotidien Libération pour éviter de le lire...

(2) Cette affaire a été largement évoquée dans le rapport 2011 d'Amnesty International, et dans la presse à l'époque de la sortie du rapport. On pourra trouver quelques liens dans un précédent billet de ce blogue.

vendredi 6 janvier 2012

Politesse assistée par téléphone

Malgré les soins attentifs que je lui ai prodigués durant toutes ces années où il m'a rendu quelques services, mon téléphone portable vient de s'éteindre à jamais. Une grande fatigue existentielle a eu raison de lui, irrémédiable. Au bout d'une poignée de minutes de conversation, il me prévenait, en me lançant un signal exténué : il était à plat. Ensuite, la communication s'interrompait subitement, me laissant désemparé, ainsi que mes correspondant(e)s qui n'avaient eu que le temps d'énoncer de vagues formules de courtoisie s'entrelaçant aux miennes.

Il m'a donc fallu me résoudre à entrer dans la boutique couleur mandarine de mon "opérateur".

Après une attente de durée raisonnable, je pus expliquer mon cas à une avenante jeune dame brune qui confirma qu'il était désespéré. Il me fallait acquérir un autre appareil de téléphonie nomade. Et comme je voulais "le même", mon hôtesse me révéla que cela n'était pas possible, ce modèle n'étant plus commercialisé depuis belle lurette, ajoutant avec tact qu'il fallait vivre avec son temps et toussa et toussa - en fait, c'est moi qui ai toussé, car, tout de même, j'avais vécu avec mon temps au moins deux fois plus longtemps qu'elle !

Je finis par me trouver, dans les petits prix, un modèle acceptable muni d'un clapet, accessoire dont je n'étais pas prêt à me passer : au téléphone, j'adore fermer mon clapet.

Ce séduisant modèle à cadran n'était pas en boutique.
(Rotary Mechanical Smartphone, Richard Clarkson, 2011.)

Très aimablement, ma vendeuse procéda à divers réglages, qui ne sont pas nommés "réglages" dans le "menu" de l'appareil, car cela ne serait probablement pas assez "intuitif" pour l'utilisateur. Évidemment, puisque derrière moi le délai d'attente dépassait le temps nécessaire à la confection d'une pizza à emporter dans la boutique d'à côté, tout ceci, paiement compris, fut expédié assez rapidement.

Trop.

Lorsqu'en quittant l'officine, j'ouvris le clapet de mon nouvel appareil, une intempestive et épouvantable "mélodie" - il paraît que cela s'appelle ainsi - envahit l'espace environnant. Probablement surpris, voire médusé, par cette stridence si inopinément déclenchée, le conducteur d'un véhicule automobile qui passait par là en perdit le contrôle et fit une embardée, manquant de peu un piéton tétanisé. Lorsque je refermai le clapet, le même phénomène sonore se reproduisit - mais cette fois la rue était vide de voitures et tous les piétons aux abris.

Convaincu de sa dangerosité, je résolus de faire taire au plus vite cette effroyable cacophonie. Mais mon exploration du "menu", assortie de quelques tentatives de personnalisation de l'outil, se révéla tout à fait inopérante.

Croyant y trouver l'amorce d'une solution, je me penchais très sérieusement sur la notice d'utilisation.

Inutile de préciser que je ne sais pas lire ce genre de littérature...

Je n'y trouvai donc pas le moyen de faire taire l'inutile avertisseur sonore d'ouverture/fermeture du clapet - j'avoue avoir été, pour cela, contraint de recourir à une aide gracieuse et compétente...

Mais j'y découvris que mon tout nouvel et tout bel appareil de téléphonie mobile possédait une fonctionnalité très étonnante, nommée "appel fictif" :

Ce programme vous permet de simuler l'appel entrant d'un faux appelant pour lequel vous aurez défini un numéro, un nom et une photo ainsi qu'une sonnerie d'appel. L'appel est préprogrammé à une heure précise. Cette application vous permet d'échapper en toute politesse aux situations les plus embarrassantes chaque fois que vous le souhaitez. Cet appel peut être rejeté en appuyant sur la touche [***].

C'est un grand plaisir pour moi, désormais, de rejeter résolument l'appel fictif annoncé par quelques notes répétées de la Marseillaise, pendant que s'affiche la photo du président.



[***] Cette touche ressemble à un vrai faux Q.

mercredi 4 janvier 2012

Miaulements en faveur de Ronald Searle

Les chats peuvent se réjouir.

Ronald Searle va enfin leur ficher la paix. Le 30 décembre, il a oublié de se réveiller...


Enfin tranquilles !

Un coup d’œil sur le site du ministère de la Culture et de la Communication m'a permis de vérifier que monsieur Frédéric Mitterrand a pris le parti des chats, et ne s'est, pour l'instant, fendu d'aucun communiqué, même copicollé de ouiquipédia, pour rendre hommage à ce grand dessinateur. Ronald Searle avait choisi de vivre en France, il avait même reçu la Légion d'Honneur, mais il avait conservé un léger accent. Très britannique...

L'humour de cet homme, et ce qu'il recouvre sans le cacher, on peut le retrouver dans le portrait-entretien qu'a publié Jean-Baptiste Harang, en novembre 2000, à l'occasion d'une exposition à la Galerie Martine Gossieaux. Il est encore en ligne, et cela vaut tous les hommages du ministère.

(A signaler aussi, mais en anglais, le blogue "Ronald Searle Tribute", richement illustré.)

Ronald Searle (1920-2011).
(Photo non attribuée dans le Ronald Searle Tribute.)

Par ailleurs, Ronald Searle dessinait parfois des escargots.

lundi 2 janvier 2012

Tous leurs vœux dans le même panier

Je suis évidemment trop vieux pour en garder un souvenir très précis, mais il me semble que les vœux candidataires de janvier 2007 avaient eu un petit côté guilleret que je n'ai pas retrouvé ces jours-ci. Et pourtant s'annonce également une prometteuse "année électorale" comme notre culture démocratique aime à en faire fleurir périodiquement dans le plus fin des terreaux républicains.

Mais, sans être particulièrement bilieux, j'ai trouvé que tous leurs vœux avaient des relents de gueule de bois...

Certes, malgré le défaut de spectacle pyrotechnique et l'absence de Lady Gaga, la fête parisienne fut une belle réussite. Il s'y réunit, nous assure-t-on, 360 000 solitudes, encadrées par 10 000 policiers et secouristes, qui ont pu, dans les beaux quartiers de la capitale, dégueuler à pleins gosiers leur joie d'être encore en vie. Et cela, "dans un climat festif et de totale sérénité", selon la préfecture de police qui s'y entend.

Les membres de l'équipe gouvernementale, on le sait, avaient été appelés à modérer leur soif d'exotisme. Aucun, me semble-t-il, n'a été signalé en compagnie du bon peuple de France réuni sur les Champs-Élysées pour une soirée si bon enfant. Tous ont dû célébrer le changement de millésime dans l'intimité.

A deux exceptions près.

Monsieur Claude "même pas peur" Guéant a été aperçu, durant 28 minutes, à Villers-le-Bel, où, selon Arthur Frayer, journaliste de Le Monde, "on a cru, devant la présence massive de micros et de caméras convoqués pour l'occasion, à une déclaration au sujet du policier conducteur du véhicule qui sera prochainement jugé" (1).

Mais :

De la mort de Moushin et Laramy et de toute cette affaire, il a, pourtant, à peine été question. Claude Guéant, cerné de journalistes, n'a eu que cette phrase sur les événements de 2007 : "Il y a eu un accident dans le passé. Il est symbolique que le ministre de l'intérieur vienne ici."

Tout aussi symbolique, je suppose, la visite dont monsieur Gérard "même pas peur, moi non plus" Longuet a honoré nos troupes stationnées - mais pas que - en Afghanistan. A son arrivée, samedi matin, il a assisté, à l'aéroport de Kaboul, à la levée des corps des deux légionnaires tués le jeudi précédent dans la province de Kapisa, salué "les sacrifices consentis" et "les efforts engagés", et proclamé que "la vocation de la France n'est pas d'être présente indéfiniment sur des théâtres extérieurs".

Il aurait ensuite passé le réveillon aux côtés de nos soldats.

Si elle a été prise au cours de cette soirée, la photographie que l'AFP a vendue aux médias tendrait à montrer qu'elle s'est déroulée "dans un climat festif et de totale sérénité". On pourrait croire que, ressuscitant le Théâtre aux Armées, le ministre s'apprête à pousser la chansonnette...

Peut-être, après tout, a-t-il livré son interprétation personnelle de ce très grand classique du comique troupier qu'est Avec l'ami Bigeard (2).

Mais pourquoi ne pas avoir coiffé un "béret français" ? (3)
(Photo : Joël Saget/AFP.)

Après cette folle nuit de réjouissances, la lecture de la presse en ligne, hier matin, donnait envie de se recoucher vite fait, et si possible en 2011...

J'ai pu résister, vaillamment, à cette tentation en découvrant le très intéressant entretien que Le Parisien a réussi à obtenir de monsieur Luc Ferry, ci-devant ministre de la Jeunesse et de l’Éducation nationale - de 2002 à 2004 -, et actuellement président délégué du Conseil d’analyse de la société. C'est toujours un grand plaisir de lire, à défaut d'écouter, les propos de ce grand philosophe anti-anti-humaniste contemporain que le doute ne semble jamais effleurer. Le voir ainsi revenir, en un premier de l'an, sur le devant d'une scène un peu désertée (4) a été pour moi comme l'annonce d'une aube nouvelle.

Face à Charles de Saint Sauveur, monsieur Luc Ferry a imaginé de se poser en déçu de presque cinq ans de sarkozisme...

A propos des vœux du président, il fait la fine bouche - un exploit pour cette grande gueule philosophique :

Malgré des vœux protecteurs et la promesse de rouvrir quelques chantiers, son bilan reste extraordinairement mince.

Dit-il.

J’ai été déçu, comme tous ceux qui ont voté pour lui.

Dit-il encore.

On peut être étonné d'un tel laconisme chez ce grand bavard un peu bravache, mais ce qui affleure des raisons profondes de cette déception permet, aux âmes aussi sensibles que la mienne, de comprendre.

Lui qui sait parler à l'oreille du président...

Je l’ai dit au président : c’est un problème majeur, car la détestation est personnelle. (Ceci à propos de "la détestation de Nicolas Sarkozy".)

...le président ne l'écoute même pas !

Cela fait deux ans que je dis au président de concevoir un grand projet pour la jeunesse… en vain.

On comprend, on comprend, car les grandes douleurs du désamour sont muettes.

Il n'en dira pas plus.

Notre grand déçu ne sombre pourtant pas dans le plus noir désespoir. Il rêve d'un "gouvernement d'union nationale" :

Moi, j’aimerais Juppé à Bercy, Védrine au Quai d’Orsay, Filippetti ou Migaud aux Affaires sociales, Longuet à l’Intérieur, Cahuzac au Budget… Ces gens-là travailleraient très bien ensemble.

On voit qu'emporté par cette exaltante vision d'avenir, il en oublie un(e) ministre pouvant enfin mettre en œuvre ce "grand projet pour la jeunesse" qui lui tient tant à cœur...

Lui-même ?

Que non, il "préfère un million de fois plus écrire des livres"...

Tant mieux...



(1) Pour qu'on comprenne bien, le rédacteur de l'articulet du Monde avait rappelé à ces oublieux lecteurs que

En novembre 2007, deux jeunes avaient trouvé la mort dans un accident de moto, percutés par une voiture de police. Deux jours de très violents affrontements s'en étaient suivis, faisant une centaine de blessés chez les forces de l'ordre.

(2) Ooops ! Un renvoi de pétillant Vermot. Le ferait plus, promis...

(3) "La casquette, c’est bon pour les ouvriers, le chapeau, c’est pas pratique, tandis que le béret, c’est simple, c’est chic, c’est coquet !", Prévert frères, L'affaire est dans le sac, 1932. Cela peut se voir à la fin de la vidéo postée sur le blogue Actualités 34.

(4) Curieusement, le chapeau introductif de l'article nous avertit, comme pour expliquer l'incongruité de sa présence, que "Luc Ferry aura 61 ans mardi"... On est ravi pour lui, c'est un bel âge...

samedi 31 décembre 2011

La poésie qui verticale

Pour appréhender l'espace qu'il habite plus ou moins poétiquement, l'être humain use couramment de six directions privilégiées que le savant géomètre a regroupées deux par deux pour concevoir son espace à trois dimensions : par devant/par derrière, à gauche/à droite, au dessus/en dessous...

Mais, alors que les deux premiers axes révèlent immédiatement un caractère subjectif et arbitraire dont il sera possible de jouer indéfiniment, il est plus difficile de se débarrasser, même au prix d'acrobaties vous mettant cul par dessus tête, de l'objectivité du troisième, celui de la verticalité.

C'est que la "ligne verticale", comme on dit dans les dictionnaires, admet aussi, en un lieu donné, une définition extrinsèque, indépendante de la subjectivité de l'observateur :

Ligne verticale, celle que suivent les corps qui tombent et qui est indiquée par le fil à plomb ; ligne rationnelle que suit la résultante des forces de pesanteur d'un corps, et partant du centre de gravité.

Dit le Littré.

Cette définition sert de point de départ, et de guide, à Roger Munier* dans la préface de l'anthologie de l’œuvre de Roberto Juarroz qu'il a donnée aux éditions Fayard en 1980, complétée en 1989, et que l'on trouve désormais dans la collection Points-Seuil.

Cet avant-propos est un éclairant commentaire de l'unique titre, énigmatique et superbe, adopté par le poète argentin Roberto Juarroz pour regrouper ses poèmes :

Poésie verticale.


Les remarques de Roger Munier dans cette préface sont en grande partie confirmées par ce que dira lui-même Juarroz, plus tard, dans un entretien avec Jacques Munier publié dans Les Lettres Françaises en avril 1993 :

Très tôt dans ma vie, j’ai eu le sentiment qu’il y avait en l’homme une tendance inévitable vers la chute. L’homme doit tomber. Et l’on doit accepter cette idée presque insupportable, l’idée de l’échec, dans un monde voué au culte du succès. Mais, symétriquement de la chute, il y a dans l’homme un élan vers le haut. La pensée, le langage, l’amour, toute création participent de cet élan. Il y a donc un double mouvement de chute et d’élévation dans l’homme, une sorte de loi de la gravité paradoxale. Entre (les) deux mouvements, il y a une dimension verticale.

La poésie qui m’intéresse possède l’audace et nudité suffisante pour atteindre ce lieu où se produit le double mouvement vertical de chute et d’élévation. Parfois on oublie l’une des deux dimensions. Mes poèmes tendent de rendre compte de cette contradiction vitale. Et puis, il y a des moments privilégiés, exceptionnels, où l’on éprouve une variation du rythme du temps, un peu comme si le temps était, à un moment donné, coupé. Il y a là aussi un aspect de verticalité.

C’est pourquoi Gaston Bachelard a écrit que le temps de la poésie est un temps vertical. Il faisait allusion à ces moments où le temps s’attarde ou prend un autre rythme, et perd l’aspect linéaire de la durée, pour " retrouver l’éternité ", comme disait Rimbaud, dans un instant vertical. Pour dire ou montrer quelque chose de tout ça, il faut un langage dépouillé, un peu ascétique. Et c’est un travail interminable. La poésie verticale est un travail interminable.

On entend bien que, pour Roberto Juarroz, la verticalité est une notion poétique riche et subtile qui n'a pas grand chose à voir avec cette "verticalité ascendante", par laquelle le simpliste Salvador Dali définissait "l’âme espagnole", confondant probablement la verticalité avec cet "état d'érection intellectuelle permanente" dont il prétendait jouir (ou souffrir ?)...

Commenter la poésie verticale de Juarroz serait également un travail interminable, mais un travail qui oublierait qu'il s'agit avant tout de poésie, et d'une poésie très limpide qui, comme toute poésie, "dit ce qu'elle dit en le disant".

Alors, quelques traces d'une lecture jamais terminée...

I, 12 :

Entre ton nom et le mien
il est une lèvre qui a perdu l'habitude de nommer.


Entre la solitude et la compagnie
il est un geste qui ne commence en personne et se termine en tous.

Entre la vie et la mort
il est des plantes piétinés

là où jamais nul n'a marché.


Entre la voix qui fut et celle qui viendra
il est une forme tue de la voix
où tout se tient debout.


Entre la table et le vide
il est une ligne qui est la table et le vide
où peut à peine cheminer le poème.


Entre la pensée et le sang
il est un bref éclair

où sur un point se soutient l'amour.


Sur ces bords
nul ne peut être longtemps,

mais dieu non plus, qui est un autre bord,

ne peut être dieu longtemps.


VI, 7 :

Comment aimer l'imparfait
si l'on écoute au travers des choses

comme le parfait nous appelle ?


Comment parvenir à suivre

dans la chute ou l'échec des choses

la trace de ce qui ne tombe ni n'échoue ?

Peut-être nous faudrait-il apprendre que l'imparfait
est une autre forme de la perfection :

la forme que la perfection assume

pour pouvoir être aimée.


VI, 72 :

Jusqu'où pourra monter
le liseron qui prend appui sur l'air ?


Il est aussi des limites en haut.

Et l'air aussi
prend appui sur le liseron.


XIII, 5 :

Si nous pouvions dessiner les pensées
comme une branche se dessine sur le ciel,

peut-être que quelque chose viendrait se poser sur elles

comme un oiseau sur la branche.


Nous traînons une erreur de substance :
il nous faut une matière plus concrète

dans le réseau palpable qui nous enveloppe.

Et pour supporter notre carence

nous dessinons ces images errantes

comme des branches sur fond de ciel.


XIII, 73 :

Nous disons ce que nous disons
pour que la mort n'ait pas
le dernier mot.

Mais la mort aura-t-elle
le dernier silence ?


Il faut dire aussi le silence.




* Roger Munier (1923-2010) est surtout connu comme l'un des premiers traducteurs français de l’œuvre de Martin Heidegger qu'il avait rencontré en août 1949 à la Hütte de Todtnauberg. La traduction de la Lettre sur l'humanisme, commencée l'année suivante, devait paraître en 1953 dans les Cahiers du Sud. En 1955, il a été le principal artisan de cette étonnante rencontre entre Martin Heidegger et René Char que Jean Beaufret, autre heideggerien fervent, nommera "l’entretien sous le marronnier".

Et, bien sûr, il a été, après le poète belge Fernand Verhesen (1913-2009), un des grands passeurs de la poésie de Roberto Juarroz.

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PS : Comme toutes les autres, l'année qui vient ira de droite et de gauche, nous irons de l'avant, ferons marche arrière, et surtout connaîtrons des hauts et des bas. Je nous souhaite simplement de garder la conscience de notre verticalité...