mercredi 15 juillet 2009

Pas de questions qui dérangent

Christophe Cornevin, Paul-Henri du Limbert et Anne Rovan, qui œuvrent dans les colonnes du Figaro, ont eu l'honneur d'être reçus par monsieur Brice Hortefeux, au ministère de l'Intérieur, de l'Outre-Mer et des Collectivités Territoriales, dans son bureau de la place Beauvau, le lundi 13 juillet. On se demande bien pourquoi ils ont dû se mettre à trois pour lui poser une dizaine de questions maigrelettes et assez convenues, mais c'était peut-être pour tenter de l'impressionner, en appliquant une vieille recette policière.

Mais, rassurez-vous, ils ont bien pris soin de ne pas trop le déstabiliser, en faisant tout ce qui était en leur pouvoir pour lui permettre d'exploiter ses petites fiches toute prêtes: nombre de voitures brûlées en 2008 à l'occasion de la Fête Nationale, effectif des policiers et gendarmes mobilisés et déployés en 2009 pour garantir la sécurité festive, statistique de la délinquance et stagnation de l'accroissement de sa diminution...

Bref, de quoi arriver à un message fort qui servira de titre: la mission du ministre est bien d'"assurer la sécurité partout et pour tous, dans le respect des libertés individuelles".

Nos trois journalistes n'ont pas manqué d'audace non plus, en osant une question sur les "trois nuits d'échauffourées" de Firminy. Ils auraient, certes, pu poser une question voisine, sur l'étrange tentative de suicide d'un jeune homme dans une cellule de garde à vue, mais ils auraient reçu la même réponse:

"Pour ma part, je tiens à souligner que toutes les garanties de transparence ont été, sont et seront respectées."

Avant de quitter le ministre, les trois investigateurs n'ont pas honte de demander:

Comment avez-vous vécu votre nomination surprise à l'Intérieur ?

Monsieur Hortefeux leur donne cette réponse superbe, qu'il a dû apprendre par cœur à son arrivée au gouvernement, car il nous la recycle à chaque entretien:

Je suis un homme d'engagement, pas un homme de carrière. ­Je vais donc accomplir cette nouvelle mission qui m'a été confiée par le président de la République avec enthousiasme et détermination.

Il en faudrait plus pour le surprendre.

Aucune question ne fut posée sur la blessure reçue par un manifestant, dans la soirée du 8 juillet, à Montreuil. On ne va tout de même pas importuner un ministre pour une banale histoire d'œil perdu dans une charge de police...

Et lundi matin, madame Voynet n'avait pas encore révélé cette déclaration du directeur départemental de la sécurité publique de Seine-Saint Denis, donnée en réponse à l'indignation de certains résidents de Montreuil:

"Si vous n'êtes pas contents, il faut être conscient du fait qu'en Iran, on tire sur des gens".

(Cette déclaration est reprise par l'éditorialiste de Libération, François Sergent, qui affirme que cette réponse fut faite à madame Voynet elle-même... Ce n'est pas ce que j'avais compris.)

Il est évident que si ce manquement au devoir élémentaire d'intelligence avait été connu, nos journalistes auraient insisté auprès du ministre pour savoir comment un tel dérapage verbal était possible venant d'un haut fonctionnaire...

Prémonitoire ?

Un autre ministre est actuellement très sollicité par la presse, et à juste titre, car au vu des premiers résultats obtenus, on peut en espérer beaucoup*. Il s'agit de monsieur Frédéric Mitterrand, ministre de la culture et de la communication.

Le Figaro-blogue d'Armelle Héliot, Le grand théâtre du monde, relate une "une mini-conférence de presse à l'Hôtel de la Mirande", donnée lors de son passage (quasi obligé) en Avignon. On peut constater que, contrairement à son collègue de l'Intérieur, ce ministre n'a pas fait préparer de fiches et qu'il s'en remet à son talent d'improvisateur, qui semble assez réduit.

On ne cherchera donc pas de réponses dans ce billet, mais j'y ai trouvé, curieusement, une question non-posée, sur laquelle Armelle Héliot insiste:

On oublie de l'interroger sur la tragique intervention policière de Montreuil : un jeune homme, Joachim Gatti, 34 ans, a perdu un œil dans un assaut qui semble assez disproportionné. Il se trouve qu'il appartient au monde du spectacle vivant, de la défense de la culture. Il est le petit fils d'Armand Gatti. (...) On rappelle que Montreuil est le lieu des ateliers de Méliès et de La Maison de l'Arbre, grand foyer d'invention théâtrale et civique animé par Armand Gatti, son fils Stéphane, son petit-fils Joachim, la famille. Et qu'Armand Gatti a été un grand combattant dans la guerre.

Une journaliste du très convenable Figaro nous rappelle qu'avec Joachim Gatti, c'est aussi la culture vivante qui a été blessée par les représentants de la brutalité méthodique.

Cette culture vivante, Armand Gatti, le grand père de Joachim, l'a incarnée toute sa vie, sans relâche, sans reniement, sans compromis.

Armand Gatti.

On peut découvrir Armand Gatti sur une très belle page que Mona Cholet lui a dédiée sur Périphéries et sur le site de La parole errante, qui lui est consacré.

En y apprenant que son père, qui, les jours d'examen, le lestait d'un grand bol de café mélangé de vin rouge, et l'expédiait à l'école d'un "Montre-leur ce que sait faire le fils d’un anarchiste !", avait été tué dans le matraquage d'une manifestation, je suis resté rêveur...



* Tout récemment, à propos de Sale pute d'Orelsan:

"Rimbaud a écrit des choses bien plus violentes et qui sont devenues des classiques."

Comme je suis totalement inculte, sinon je serais ministre de la culture, je ne vois rien dans Rimbaud d'aussi violent et, surtout, d'aussi nul que Sale pute.

Monsieur le ministre Frédéric Mitterrand pourrait-il m'éclairer ?

mardi 14 juillet 2009

Ceux qui ne marchent pas au pas

"Mais pourquoi tiens-tu à désobéir ? »

Le présumé papa, crâne d'œuf soigneusement rasé, mais la barbe blondasse maintenue méticuleusement à deux-trois jours, regard dur derrière ses verres à l'épaisse monture façon Rapetou, attendait avec la poussette au bas de l'escalier, tandis que la présumée maman, visage fermé genre victime du devoir, accompagnait le désobéissant probablement récidiviste dans sa descente imposée par la mise en place concertée d'un dispositif éducatif parental.

Peu soucieux de répondre à la pertinente question paternelle, le petit garçon s'acquittait de sa tâche avec une certaine application, prenant le temps de regarder ses pieds, de babiller dans le vide, détaillant avec pertinence et esprit critique les avantages et inconvénients des escaliers parisiens.

Malgré toute la sympathie que sa position pouvaient m'inspirer, je me gardai bien de lui adresser le moindre mot d'encouragement.

Papa Rapetou aurait pu mal comprendre.

En fait, celui-ci est plutôt sympathique...

Je pense que dans quelques années, la papa en bermuda n'aura toujours pas obtenu de réponse satisfaisante à sa question.

Et j'ai quelque plaisir à imaginer son désarroi s'il découvre alors que son petit garçon se trouve dans la classe d'un "désobéisseur".

Il est possible, et souhaitable, qu'il en reste beaucoup, malgré les efforts faits par l'institution pour les mettre au pas.

Dans le cas d'Alain Refalo, initiateur du mouvement des désobéisseurs, si l'on en croit LibéToulouse, l'Inspection d'Académie a réuni une commission de discipline afin de le juger pour «refus d’obéissance, manquement au devoir de réserve, incitation à la désobéissance collective, attaque publique contre un fonctionnaire de l’Éducation nationale».

Autant ne pas y aller avec le dos de la cuillère, comme disait ma grand-mère, s'agissant d'un récalcitrant qu'une retenue de 19 jours de salaire, assortie d'un refus de promotion, n'ont pas réussi intimider.

Fidèle à une vieille tradition qui veut que l'on règle ses comptes académiques en période de démobilisation, l'inspection a donc convoqué ce "conseil de discipline" la semaine dernière...

Selon la Dépêche, 500 personnes ont tenu à accompagner Alain Refalo à la cité administrative, pour marquer leur soutien. Je ne sais pas si monsieur l'inspecteur d'académie, Jean-Louis Baglan, a beaucoup apprécié ce désordre et ces prises de parole devant ses grilles.

Mais pourquoi tient-il à désobéir ?

Commencée à 15 heures, la réunion s'est terminée vers minuit. Aucune majorité n'a pu se dégager à l'issue des débats, et le dernier mot reviendra à l'inspecteur d'académie, qui devrait prendre une décision "avant la fin du mois".

Cela devrait lui permettre de prendre suffisamment de contacts avec son ministère, afin de savoir de quel pas il doit marcher.

Alors, conseillons au moins à monsieur Luc Chatel, qui prétend, à propos de désobéisseurs, qu'«il ne s'agit pas d'en faire des martyrs», la lecture de la lettre ouverte que Raymond Aubrac, Walter Bassan et Stéphane Hessel ont adressé le 5 juillet à l'Inspection académique de Toulouse:

Raymond AUBRAC
Résistant, membre de l'Etat Major de l'Armée Secrète, ancien Commissaire de la République.

Walter BASSAN
Résistant, déporté, président de 1995 à 2005 du comité départemental du « concours national de la Résistance et la Déportation » pour les scolaires de Haute-Savoie.

Stéphane HESSEL
Déporté, co-rédateur de la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme, ambassadeur de France.

Le 5 juillet 2009

Lettre ouverte à Monsieur l'Inspecteur d'Académie

Directeur des Services Départementaux de l'Education Nationale de Haute-Garonne

Monsieur l'Inspecteur d'Académie,

Nous avons appris la convocation pour sanction de monsieur Alain REFALO devant une commission disciplinaire interne à l'Education Nationale, ce 9 juillet 2009.

Nous avons eu l'occasion de rencontrer Alain REFALO, de discuter avec lui de son action enseignante et de l'écouter expliquer le cadre de son engagement citoyen. Nous avons particulièrement apprécié sa pondération et son sérieux.

C'est un enseignant avec de fortes convictions républicaines, engagé dans son travail au service de l'ensemble de ses élèves. Notre service national d'éducation a besoin d'hommes solides et construits dans leur vision d'éducateurs. Incontestablement, Alain REFALO est de ceux-là.

Nous souhaitons témoigner qu'il est divers moments dans une vie d'homme où assumer ses convictions et les faire partager à d'autres est une nécessité impérieuse. Alain REFALO exprime qu'il vit un de ces moments là.

Quels que soient les différents de l'administration avec ce fonctionnaire, nous ne comprendrions pas qu'elle ne reconnaisse pas cette dimension essentielle pour notre pays : pour former des futurs citoyens libres et conscients, il ne faut pas des enseignants muets et incolores mais des éducateurs citoyens.

Redonner à notre pays des perspectives au service de tous et d'abord des enfants, s'appuyer sur «des hussards» convaincus et investis dans leur mission d'éducateurs au service des valeurs de paix, redonner toute sa place à l'héritage du programme du Conseil National de la Résistance sont des nécessités dans la situation de crise que connaît notre nation.

Notre République ne saurait donner un signal aussi contraire que de sanctionner un enseignant tel qu'Alain REFALO.

Veuillez agréer, Monsieur l'Inspecteur d'Académie, l'expression de nos salutations citoyennes.

lundi 13 juillet 2009

La rage au bord des lèvres

"Leur" presse, la presse putassière du pouvoir et de l'argent, a fini par s'apercevoir qu'il s'était bien passé quelque chose à Montreuil, dans la soirée du 8 juillet.

Le mur de silence que la version de la préfecture de Seine-Saint Denis, avec l'aide bénévole de l'Agence France Presse se basant sur des "sources concordantes", tentait de maintenir et de valider "sans faire état de blessé", s'est maintenant effrité.

On pourrait sans doute détailler la manière dont ce qu'il faut bien appeler des mensonges, des contre-vérités ont résisté dans les brèves des quotidiens, quand les comités de rédaction décidaient d'en faire une brève.

On pourrait aussi suivre de quelle manière un inexistant blessé, vaguement signalé par la mairie de Montreuil, est devenu, au fil des informations officielles, un squatteur d'une vingtaine d'années, qui a perdu un œil sans qu'il y ait de "lien établi de manière certaine entre la perte de l’œil et le tir de flashball".

Et enfin on pourrait voir de quelle manière, il est devenu un homme de 34 ans, qui s'appelle Joachim Gatti, qui travaille dans le domaine du cinéma, et qui est maintenant hospitalisé avec "trois fractures au visage, le globe oculaire fendu en deux, la paupière arrachée".

Mais si j'en avais l'intention, le dégoût a été trop fort.

Et une sorte de rage qui me vient au bord des lèvres.

Pour voir à quoi renvoient les numéros, consulter le site du fabricant.
On peut y lire:
"Look et détonation dissuasifs, prise en main immédiate, simple ou double canons,
le Flash-Ball est léger et robuste et s’adapte à toutes les situations.
Décliné en plusieurs versions, il propose une importante gamme de munitions et d’accessoires
qui viennent compléter une arme intelligente, tout aussi impressionnante qu’efficace.
"


La presse écrite conserve une prudence qui a de quoi étonner, comme dans cet éditorial du Monde, qui porte un titre aussi stupide qu'un titre de Libération: Flash-scandale. On y pèse soigneusement les œufs de mouche, ce qui est une vieille habitude de la maison, mais sans cette rigueur que l'on pouvait autrefois y déceler.

Le pouvoir attendra la leçon qu'aurait pu lui donner le grand quotidien de référence.

Et puisque le nom de Libération a été évoqué, autant signaler que Karl Laske, trois ou quatre jours après les faits, a réussi à retrouver son téléphone portable et à prendre quelques renseignements. On l'a connu plus réactif, au temps où il tenait encore le blogue Indociles. Cela donne un articulet d'une vingtaine de lignes, une sorte de dépêche AFP en un peu moins mensonger, mais rien de plus. A la suite de ce petit texte, il laisse proliférer des commentaires qui dégagent un fort relent de station d'épuration déglinguée.

De quoi se demander ce qui se passe.

Il a eu une promotion, Karl Laske ?

Ou bien, il a toujours été comme ça ?


PS: L'AFP persiste dans ses approximations et contre-vérités, comme dans cette dernière dépêche, au sujet de la manifestation de ce soir:


Fin des heurts entre jeunes manifestants et forces de l'ordre à Montreuil


MONTREUIL (AFP) — Une manifestation organisée lundi à Montreuil pour protester contre des "violences policières" lors de l'expulsion de squatters mercredi s'est achevée après des heurts entre jeunes et forces de l'ordre.

Vers 19H00, plusieurs centaines de jeunes, certains casqués et cagoulés, ont fait face dans le centre-ville à un important dispositif de forces de l'ordre, qu'il bombardaient à l'aide de fusées, de pétards ou de fumigènes.

Peu avant 21H00, les gardes mobiles ont tiré des grenades lacrymogènes avant de charger les manifestants, qui ont répliqué à coups de chaises, de pots de peinture et de projectiles divers.

Aux cris de "Police nationale, milice du capital !" ou de "Condés, hors de nos quartiers!", les jeunes gens, dont nombre d'entre eux semblaient proches des milieux autonomes ou de l'ultra-gauche, s'étaient déployés dans des rues proches de la mairie avant de se disperser peu avant 22H00.

Ils protestaient contre l'expulsion mercredi de plusieurs squatters qui occupaient une ancienne clinique, au cours de laquelle un jeune homme affirme avoir perdu un œil, à la suite d'un tir de flash-ball par les policiers.

Le Parti Socialiste a demandé lundi que l'Inspection générale des services (IGS) de la police et la Commission nationale de déontologie de la sécurité "puissent faire toute la lumière" sur ce "grave incident".

D'après la mairie de Montreuil, la victime, Joachim Gatti, fait partie du mouvement autonome qui dénonce notamment la cherté des loyers à Paris et dans certaines banlieues parisiennes.

Copyright © 2009 AFP. Tous droits réservés.

Il faut bien sûr le compléter de ce communiqué:

Communiqué de presse

Ce soir, lundi 13 juillet 2009, était organisée à Montreuil une manifestation pacifique en réaction aux violences policières dont a été victime Joachim GATTI le 8 juillet 2009. Joachim a perdu un œil par un tir de flashball de la police. Il participait à une manifestation pacifique Croix de Chavaux, suite à l’expulsion de "la Clinique" le matin même par la police.

Suite à ces violences, une manifestation rassemblant 500 personnes de tous âges a été organisée à 19 heures ce soir. Un dispositif policier impressionnant a été mis en place. Lorsque la manifestation se dirigeait vers le marché, la police a pris en étau les manifestants.

Nous, membres de Solidaires, avons été témoins d’une charge violente (chaises volant, matraquages violents, tirs tendus de gaz lacrymogènes…). Nous avons été témoins d’arrestations violentes. Nous avons été témoins de l’arrogance de certains policiers et d’une charge inacceptable d’une simple manifestation.

Mais nous avons aussi été témoins de saines réactions d’habitants de Montreuil, demandant aux policiers et gendarmes mobiles des comptes sur leurs actions.

Nous dénonçons les violences policières qui ont émaillé la vie de notre ville ces deux semaines. Nous demandons la libération immédiate des manifestants arrêtés. Nous demandons au Préfet de Seine Saint Denis de rappeler sa police à l’ordre et à la mesure. Nous demandons l’interdiction des flashball et taser.

Montreuil, le 13 juillet 2009

Solidaires Montreuil 24, rue de Paris 93100 Montreuil

vendredi 10 juillet 2009

Question de perspective

Ce n'est vraiment pas pour vous faire de la peine, mais j'ai la mémoire trop pleine de récits, de témoignages, de romans, de films et de chansons, pour que la photographie qui suit, avec cette mauvaise qualité qui rend parfaitement l'ambiance d'un six heures du matin sous la pluie, me laisse totalement indifférent et n'évoque des vieilles histoires de l'Histoire.

C'est une question d'ambiance et de perspective, probablement, mais les policiers que l'on devine sur cette image, ils ont une gueule de drôle d'atmosphère.

Atmosphère de plomb.

Montreuil, matin du 8 juillet.

Si nous nous en tenons aux informations diffusées par les agences de presse, voici ce qui c'est passé durant cette journée de mercredi, à Montreuil, aux environs du marché de la Croix de Chavaux, au 42 Boulevard de Chanzy, lors et à la suite de l'évacuation du squat dit la Clinique.

Trois personnes ont été arrêtées mercredi et placées en garde à vue après un affrontement avec la police à Montreuil (Seine-Saint-Denis), lors d'un rassemblement de soutien à des squatters expulsés de locaux qu'ils occupaient depuis six mois, a-t-on appris jeudi de sources concordantes.

Une autre personne a été blessée, a indiqué à l'AFP la mairie de Montreuil, sans donner davantage de précision.

Mercredi matin, une quinzaine de personnes avaient été évacuées, sans heurt, des locaux d'une ancienne clinique à Montreuil sur ordre du préfet de Seine-Saint-Denis.

"Vers 22H00 hier (mercredi), des personnes se sont dirigées vers la clinique pour la réinvestir. Les forces de l'ordre les en ont empêchées. S'en sont suivis des jets de projectiles contre la police et celle-ci a riposté en faisant usage de flashball. Il y a eu trois arrestations", a indiqué à l'AFP la préfecture de Seine-Saint-Denis, sans faire état de blessé.

(AFP, via Le Monde)

Pour préciser la situation, il faut dire que la Clinique est un immeuble vide, comme il y en a quelques uns, qui, en janvier 2009, a été investi par de nouveaux habitants. Ces nouveaux occupants s'y sont organisés pour y survivre et pour y vivre: la Clinique accueillait de nombreuses activités collectives, ouvertes à la population (ciné club, radio de rue, cantine), et une permanence pour rompre l’isolement des ayant droit face aux institutions sociales et s’organiser sur les problèmes de logement.

Le tout en négligeant le sacro-saint droit de propriété à la mode du capital.

En conséquence de quoi, la Clinique était expulsable.

D'après les témoignages reçus par les listes de diffusion, à 5 h45, il y avait déjà un fort déploiement de policiers, et l'expulsion a commencé vers 6h. Les occupants, qui s'étaient réfugiés sur le toit, en ont été délogés par une vingtaine de policiers cagoulés du RAID et ont été contraints de descendre et de sortir. L'un des messages signale "quelques petites blessures lors qu'une altercation sur le toit".

Vers 8h45 il y avait encore 5 ou 6 camions de CRS sur le boulevard de Chanzy, et les occupants cherchaient encore à récupérer une partie de leurs affaires personnelles, en négociant avec les policiers en civil.

Durant la journée, des vigiles avec leurs chiens prirent position pour protéger l'immeuble.

On retrouve ces éléments d'information sur le tract-affiche que le collectif de la Clinique, désormais en exil, a mis en circulation:

Ce matin, à 6 heures tapantes, un dispositif de plus d'une centaine de flics accompagnés d'un huissier, ont délogé les habitants de la Clinique occupée. Nous avons à peine eu le temps de monter sur le toit que la porte du bas était défoncée au bélier. Quelques feux d'artifice tirés et le RAID, l'unité d'élite de la police, nous encerclait déjà sur le toit, nous visant avec leurs fusils à pompe. Ils nous ont fait descendre après nous avoir donné quelques coups. Il y avait un flic par marche sur les trois étages, ils nous filmaient, nous insultaient et nous menaçaient avec des tasers. En une demi-heure, nous étions sur le trottoir avec des bleus et quelques affaires qu'ils ont consenti à nous laisser.

Après un contrôle d'identité, ils ont commencé à murer les fenêtres et les portes.



Concernant les événements du soir, voici des extraits du communiqué de la Clinique en exil:

Le soir du 8 juillet, une cantine de rue et un rassemblement contre cette expulsion étaient organisés rue du capitaine Dreyfus. Les manifestants se sont ensuite dirigés vers la Clinique, allumant des feux d’artifice avant de dialoguer avec les 3 vigiles chargés de garder l’immeuble expulsé. Lors de l’arrivée des forces de l’ordre, celles-ci ont violemment chargé les manifestants en utilisant à de nombreuses reprises des flash ball et en visant les manifestants à la tête. Parmi eux, un participant à la coordination des intermittents et précaires a été atteint à un œil par l’un de ces tirs. Il est actuellement hospitalisé et a été opéré. Le pronostic médical est des plus réservé : il n’aurait que très peu de chances de ne pas perdre cet œil.

On pourra tenter de voir quelle est la perspective adoptée par la dépêche utilisée par la presse quotidienne.

Mais le collectif de la Clinique va plus loin.

Après avoir rappelé "le cas d’un lycéen Nantais lors d’une manifestation à l’automne dernier et d’un Toulousain qui participait à une autoréduction dans un supermarché ce printemps", ce communiqué poursuit:

La dotation en flash ball de la police a été appuyée par l’argument que ces armes seraient non létales et que leur usage serait rigoureusement encadré. Les faits démontrent qu’il n’en est rien : assurée de son immunité, la police utilise quotidiennement ces flash ball de façon offensive en ignorant délibérément les principes supposés régler leurs interventions dont celui de « proportionnalité de la riposte » , et sans hésiter à s’en servir de manière à occasionner le maximum de dégâts (tirs à bout portant, tirs à la tête).

(...)

Le débat public s’est récemment fait l’écho de l’énorme multiplication des mises en garde-à-vue comme des procédures pour « outrages, rébellion, violences à l’encontre d’agents dépositaires de la force publique ». Une autre face de l’activité policière est maintenant clairement mise en lumière: pour terroriser les anormaux, les opposants, pour dissuader toute insoumission, on tire à la tête.

Nous ne l’acceptons pas et appelons à s’opposer partout à cette nouvelle surenchère de la violence policière.


Rdv dimanche à 15h pour la réunion de la Clinique en exil, marché Croix de Chavaux.


Manifestation lundi 13 juillet à 18h, rdv à l’entrée de la rue du capitaine Dreyfus, métro Croix de Chavaux.


PS: Il faut croire que les faits sont têtus et qu'ils ont réussi à s'imposer à la presse... Les versions en ligne de nos quotidiens reviennent sur la version "sans faire de blessés" de la préfecture...

Les copains de la Clinique ont, de leur côté, publié un nouveau communiqué, dont je donne l'intégralité:

La Clinique occupée était un lieu d'habitation et d'organisation politique depuis janvier 2009. Elle a été expulsée le 8 juillet à 6h du matin par 200 flics, le RAID et les vigiles. Le quartier de la Croix de Chavaux a été entièrement quadrillée pendant deux heures.

A 19h, nous nous sommes rassemblés à l'entrée de la rue piétonne autour d'une cantine de rue pour informer de l'expulsion du matin, et affirmer que nous continuerons à occuper la rue quoi qu'il arrive. Nous avons distribué des tracts et pris la parole. Plusieurs bagnoles de flics nous surveillaient depuis la place. A la fin de la cantine, des feux d'artifice partis de devant la Clinique ont embrasé le ciel. Nous sommes allés devant l'entrée de la Clinique gueuler notre colère, notre rage de voir ce lieu que nous avons fait vivre repris par des flics et des vigiles, avec la destruction comme seul horizon.

Alors qu'on était juste devant, les flics se sont équipés et ont chargé violemment. Les gens ont commencé à courir pour se protéger. C'est à ce moment là qu'ils ont tiré dans le tas au flashballs à hauteur de tête: cinq personnes ont été touchées : épaule, clavicule et tête. L'une des personnes a perdu un œil.


Les flics ont continué à poursuivre les gens jusqu'à la rue piétonne. Plusieurs personnes ont été arrêtées durant la soirée. Trois personnes sont en garde à vue depuis 48h, avec des risques de poursuites pour couvrir le fait qu'il y ait des blessés.


Les tirs de flashball avaient pour objectif de blesser, au risque de mutiler ou de tuer. Tirer plusieurs coups à bout portant au niveau de la tête n'est pas une erreur. Au moindre trouble, les consignes sont claires : mater. On ne peut pas se dire que la violence de la police lors de cette soirée est une « bavure », elle s'inscrit dans une tension permanente: contrôles d'identités, menaces depuis qu'il y a eu les avis d'expulsion. La police fait son travail : défendre une propriété privée en centre-ville, éviter qu'il y ait du bruit ou de la résistance lors d'une expulsion, faire que rien ne se passe.

Nous ne voulons pas que la police tire sur des gens en silence. Nous ne voulons pas de police du tout.

L'Assemblée de la Clinique en exil. 10 juillet 2009, Montreuil.

Les rendez-vous sont maintenus.

jeudi 9 juillet 2009

Exutoire pour voyous

Il y a un code de déontologie de la Police Nationale, savez-vous.

C'est ce qui fait de la France un grand pays démocratique mondialement reconnu comme mouillant sa chemise pour le respect des droits humains.

En son article 10, ce texte énonce ce principe général:

Toute personne appréhendée, est placée sous la responsabilité et la protection de la police;

L'article continue avec cette précision, qui semble bien superflue au pays des Droits de l'Homme:

... elle [la personne appréhendée] ne doit subir de la part des fonctionnaires de police ni de tiers, aucune violence ni aucun traitement inhumain ou dégradant.

Ce n'est quand même pas dans nos habitudes...

Beccafumi (1486 - 1551)
L’Histoire de Moïse sur le Mont Sinaï (1531)
Elément du pavement de la cathédrale de Sienne


Certes, un code de déontologie professionnel ne doit avoir aucune valeur dans la sphère juridique; ni plus, ni moins que la déclaration universelle des Droits de l'Homme, ou les dix commandements mosaïques. Mais, respecter ce genre de petites choses peut faire l'honneur et la dignité d'une profession.

A l'examen, la première partie de notre article 10 est d'une terrible exigence.

Responsabilité et protection, ce n'est pas rien.

Aussi, peut-on, de ce seul point de vue, et sans parler de quelque éventualité de bavure que ce soit, être assez surpris qu'un jeune homme de 21 ans, placé en garde à vue dans un commissariat, puisse tenter de s'y suicider et réussir.

Avec dignité, la famille de ce jeune homme a lancé un appel au calme, qui ne fut pas trop entendu, et déposé plainte contre X.

La dignité d'un deuil peut s'accompagner de la volonté de savoir.

Et cela est respectable.




J'ai planifié ce billet à l'heure où la famille Benmouna avait invité la population à venir se rassembler au pied de son immeuble de Firminy, façon très virtuelle de m'associer.

Mon fond d'optimisme irréductible me fait espérer que certains l'auraient peut-être souhaité, mais les policiers qui tout à l'heure patrouilleront sur ordre, pour prévenir les émeutes, échauffourées ou incidents, selon les sources, n'ont sûrement pas pu se joindre au sit-in.

Une certaine discrétion, ou délicatesse, s'impose parfois.

Cette discrétion et cette délicatesse, on pourra les goûter dans le communiqué publié ce jour par le syndicat Alliance Police Nationale, le "syndicat majeur", qui est titré

Violences urbaines à Firminy
Un exutoire de trop!

Comme les médias ont préféré signaler assez pudiquement ce communiqué, ce qui les honore, et que vous aurez peut-être peur de cliquer sur le lien, en voici l'incipit étendu:

ALLIANCE Police Nationale dénonce les violences urbaines qui sévissent depuis maintenant 48 heures à Firminy dans la Loire.

ALLIANCE Police Nationale affirme que le suicide malheureux d’un jeune homme gardé à vue dans le cadre d’une affaire judiciaire en cours pour extorsion de fond sert une nouvelle fois d’exutoire à une bande de voyous.


Le dramatique accident survenu au commissariat de Firminy est une fois de trop un prétexte à ces voyous toujours prêts à en découdre à la moindre occasion avec les forces de sécurité pour affirmer leur territoire et démontrer qu’en certains endroits ce sont eux qui dirigent et commandent.


Sur l'affaire elle-même, on peut y lire ces déclarations:

ALLIANCE Police Nationale réfute toute mise en cause de ses collègues, qui ne sont pas responsables de l’état de vétusté de certaines gardes à vue, souvent dégradées également par ceux là même qui y sont placés.

ALLIANCE Police Nationale ne peut accepter que la responsabilité des policiers soit également engagée au regard de l’état déplorable de certains locaux dans lesquels les policiers sont les premiers à en subir les conséquences avec des conditions de travail particulièrement difficiles.

Après ces paragraphes qui me semblent écrits à la va-vite, on trouve cette mise en perspective:

ALLIANCE Police Nationale rappelle que les policiers sont respectueux des règles déontologiques et qu’à ce titre ils sont d’ailleurs les plus contrôlés d’Europe (CNDS, magistrat, hiérarchie, conseil de discipline, IGPN, etc…).

Et cette conclusion, très convaincante:

En 2008 ce sont 3423 policiers qui ont été sanctionnés face à plus de 4 millions d’interventions de police réalisées en 2008 soit un ratio de 0,086%.

On se consolera en se disant que, si la qualité de l'expression laisse parfois à désirer, ces représentants syndicaux savent au moins calculer*.


*Voir aussi, pour information, la réaction du syndicat à l'étude sur les contrôles d'identité au faciès.

mercredi 8 juillet 2009

Les voix étouffées de Vincennes

Tout va pour le mieux dans les marges du meilleur des mondes possibles qui est le nôtre.

C'est la conclusion du rapport d'information, présenté par monsieur Thierry Bariani à la commission des lois de l'Assemblée Nationale, et adopté par icelle commission. Un groupe de parlementaires, composé de messieurs Serge Blisko, Patrick Braouezec, Éric Ciotti, Michel Hunault, madame George Pau-Langevin et monsieur Christian Vanneste, était chargé d'enquêter sur les conditions de vie dans les centres de rétention administratives et les zones d'attente.

(On trouvera le rapport en pdf chez LeMonde.fr, ainsi que les remarques critiques des députés d'opposition monsieur Serge Blisko et madame George Pau-Langevin.)

Vue sur les limbes du paradis occidental.

A part un court article de Marie Barbier dans l'Humanité, les quotidiens n'ont pas donné de nouvelles de la grève de la faim qui a eu lieu ces derniers jours au CRA de Vincennes. Pour en avoir, il fallait se rendre sur les quelques sites vigilants (le Jura Libertaire, la page de RESF, pardon à ceux que j'oublie...) ou être inscrit à certaines listes de diffusion...

Pourtant, les grévistes de la faim avaient trouvé des contacts à l'extérieur et notamment fait passer un communiqué, relayé par la Cimade, commençant par:

Nous, l’ensemble des retenus du centre de rétention de Vincennes, après une concertation générale, avons convenu d’entamer une grève de la faim à partir du 30 juin 2009 jusqu’à satisfaction totale de nos revendications.

Mais il faut croire que tout cela est trop lointain pour être entendu.

Aussi nous faut-il revenir sur les témoignages des retenus, recueillis par les militants, qui sont, à mes yeux de démocrate atypique, plus fiables que des informations sélectionnées par une mission parlementaire.

Reçu le 1er juillet:

"C’est le deuxième jour de la grève de la faim. On ne mange pas depuis deux jours. On a commencé avant-hier soir à minuit après une ultime tentative de suicide. En 25 jours, il y a eu 5 tentatives de suicide. L'ambiance était horrible au centre. Ça devenait fou, on regardait ça tous les jours et on s'habituait, c'est fou on ne doit pas s'habituer à des gens qui s'automutilent et se suicident tous les jours. Il fallait réagir à ça. On était en train de devenir des monstres, on réagissait plus. On s’est dit il faut réagir autrement, ne pas s’habituer. On s’est dit qu’un jour il y allait avoir un mort, qu’on allait se retrouver avec un cadavre. On s’est réuni dans la cour. La grève de la faim a commencée à minuit. On a décidé de restituer les sacs du petit-déjeuner qu'ils nous donnent le soir. On les a tous posés sur la table de ping-pong dans la cour.

(...)

On a prévenu des associations pour notre mouvement. On attend du soutien maintenant. On a écrit une liste de revendications :

1) apporter une solution rapide et efficace aux retenus traumatisés par les tentatives de suicide.

2) Améliorer les conditions de rétention : nourriture, hygiène, comportements de la police et de l’administration. Parce qu’ils réagissent de manière agressive. On n’a pas le choix pour les heures de repas, pour acheter des clopes… Les consultations avec l’infirmière sont souvent retardées ou refusées. Pareil avec la Cimade. Pour les visites, ils essaient de décourager les gens en les faisant attendre. Ils nous disent que c'est plein et qu'il faut attendre et quand on arrive aux visites on se rend compte qu'en fait il y n'avait qu'une personne.

3) Prendre en considération les retenus gravement malades et leur offrir des soins à l’extérieur. Il y a des gens qui ont des traitements et qu’ils ne peuvent plus suivre ici.

4) Libérer les retenus qui ont une famille, des enfants en France, mariés ou vivant avec une résidente française.

5) Offrir plus d’avocats commis d’office. En général, il y a un seul commis d’office pour 5 ou 6 retenus. Il n’a que quinze minutes pour regarder le dossier.

6) Donner le choix aux retenus qui souhaitent quitter la France par leurs propres moyens, dans la dignité. Par rapport à la famille là bas, ou pour des raisons politiques, y'a des gens qui préfèrent repartir par leur propres moyens. les juges ne veulent jamais donner des assignations à résidence. Moi c'est mon cas par exemple, j'ai demandé au juge et il a refusé.

7) Remédier aux conditions de mouvements, de déplacements avant et après les audiences. On est réveillé à 6 h pour un audience à 10h, on attend 4 à 6h dans une pièce sale, qui sent l’urine.

8) Donner plus de temps aux retenus qui sortent libres pour préparer leur départ au pays. Légalement on a que 8 jours, on ne peut rien préparer en 8 jours.

9) Arrêter les contrôles massifs et abusifs dans la rue qui portent atteinte à la liberté.

10) Respecter le règlement intérieur : l’administration l'enfreint tout le temps. Les personnes sont expulsées sans être prévenues qu'elles vont l'être. Ils doivent nous le dire.

11) fermer les centres de rétention et régulariser les sans papiers. Il fallait bien qu'on la mette quelque part quand même cette dernière revendication !"

Le jeudi 2 juillet:

"On a décidé de tenir la grève jusqu’au bout malgré les difficultés : la sécurité, l’administration, les nouveaux arrivants qu’il faut informer. On essaie de tenir malgré la réticence des services du centre. Personne du centre n’est venu nous parler ni par rapport à notre santé ni par rapport à nos revendications. L’infirmerie ne s’est pas manifestée. L’administration a refusé de nous donner du sucre. Ils veulent nous donner du sucre en échange de tickets repas pour pouvoir justifier qu’on ne fait pas de grève de la faim."

(...)

Deuxième coup de fil :

"Le capitaine du centre est venu expliquer qu’il était impossible de donner du sucre aux grévistes de la faim car les gestionnaires du centre n’ont pas le droit de sortir du contrat avec l’entreprise privée qui fournit la nourriture. Donc, ce n’est pas possible d’acheter même deux ou trois kilos de sucre car ça sort du contrat."

Samedi 4 juillet:

"Hier, vers 20h30 à côté du centre il y a eu une foule qui manifestait pour nous. Un ami qui appelait sa fiancée dehors est rentré dans la chambre pour nous dire qu’il y avait des manifestants qui criaient pour nous. Il a dit qu’il fallait sortir, on ne s’attendait pas à ça, on est sorti d’un seul coup.

Ça m’a vraiment touché. On ne pouvait pas voir mais on a entendu crier, on nous parlait en criant. La petite foule demandait la libération des retenus, la liberté. Ça m’a fait beaucoup plaisir, ça m’a chauffé le cœur. On a crié avec eux même si on est fatigué par la grève de la faim. On a fait des efforts pour qu’ils nous entendent. Je sais pas combien de minutes ils sont restés puis ils sont partis, je pense à cause de la sécurité. Peut être la police a dispersé les manifestants. On était très heureux. Ça m’a vraiment touché pour moi et pour les autres, ça nous a donné le courage pour qu’on continue la grève.

(...)

La dernière fois on a demandé du sucre, la police était d’accord, elle a demandé du sucre au personnel civil du réfectoire. Les travailleurs nous en ont donné mais quand leur chef a vu ça il a gueulé, il a dit que si on voulait du sucre on avait qu’à prendre les repas. On a refusé. Après le personnel civil ne voulait plus nous donner de sucre.

Alors on a protesté auprès du capitaine pour avoir du sucre et on a fini par obtenir du capitaine de pouvoir aller chercher du sucre et du sel à l’infirmerie."

Dimanche 5 juillet:

"Il y a trois malades dans la journée. Il y en a un qui est tombé et qui a été transféré à l'hôpital. On a aucune nouvelle depuis, il y en a un qui a déjà eu des problèmes, un ulcère. Il est descendu à l'infirmerie, il lui ont donné des comprimés, l'autre pareil il lui ont donné du Lexomil. Ils veulent rien faire. Il y a deux personnes qui ont avalé des bouts de métal et des lames aujourd'hui parce qu'ils n'en pouvaient plus. Il y en a un qui est à l'infirmerie et l'autre qui veut parler à personne. Le médecin est pas là et les flics disent que ça dépend de l'infirmière pour transférer quelqu'un à l'hôpital. Il y a un état de stress. Il y a des tentatives d'intimidation pour nous faire manger. Les gens qui vont au distributeur de boisson et de clopes sont pointés sur une liste. On est à bout de nerfs. Comme on a dit qu'on restait pacifiques on sait pas quoi faire. On est tous sur les nerfs. On a des douleurs à l'estomac, des maux de tête. Ça va être une soirée difficile. Il y avait deux Chinois qui devaient être expulsés, il y en a un qui a accepté de partir mais l'autre a refusé et il a été libéré. Sinon ça fait deux jours qu'ils ont ramené personne au centre, quelque part on a réussi un peu. Là on est à peu près une quarantaine et 36 en grève de la faim. Il y en a deux trois qui mangent et ceux qui sont malades."

Lundi 6 juillet:

"Finalement ça c'est calmé hier soir. Il y a un qui avait avalé des bouts de métal, il est tombé du coup il l'ont transféré à l'hôpital hier soir. Celui qui avait avalé des lames y est allé ce matin. On a fait un rapport à la Cimade. Ils ont toujours ramené personne. Il y a eu une visite ce matin d'un représentant du ministère. Il a visité les locaux, les caméras, la sécurité..."

La grève de la faim continue mais la pression monte. Il y a deux heures de cela, donc vers 12h30, la police est venue chercher deux grévistes qui devaient être libérés à 16h00 aujourd'hui, pour les expulser. L'un des deux est l'auteur de ce témoignage.

Au matin du mardi 7 juillet:

"Le mec qui a avalé des lames a été transféré à l'hôpital. Comme il refuse les soins, il nous a appelé pour dire que il l'avait attaché au lit et qu'il lui avait injecté des trucs avec une seringue. La cimade ne sait même pas où il est.

Pour l'instant il n'y a toujours aucun nouveau. Il y a un nouveau commandant de bord. Hier soir, il a fait une fouille générale des chambres. On a tous dû descendre dans la cour. Après il a fait une fouille individuelle. Il y a toujours des tentatives d'intimidation pour ceux qui ne mangent pas. Ils demandent aux grévistes de se signaler au guichet. Ils disent que ils doivent calculer le nombre de repas à acheter. Mais on a refusé. Le capitaine nous a menacé, il veut nous faire croire qu'il y a un risque d'avoir un casier judiciaire par rapport à la grève de la faim. On est allé discuter avec lui."

Et puis, aujourd'hui, mercredi 8 juillet:

"On a arrêté la grève de la faim hier . Je peux rien vous raconter en ce moment .Au niveau d'en bas, j'ai eu quelques petits problèmes à cause des communications. Ils nous ont vu beaucoup téléphoner , ils m'ont averti, je préfère arrêter les communications."

(...)

Nous demandons des nouvelles des deux retenus algériens qui ont été expulsés hier et nous racontons ce qu'ils nous ont dit sur leur expulsion.

(...)

"Hier ils ont été expulsés, ça été fait. Dommage. Ils nous ont appelé de l'avion vers 16h, on a su qu'ils ont été expulsés. Alors, hier au centre ils ont pas voulu continuer. Tout le monde a peur vis à vis de ce qu'ils ont fait aux autres. Tout le monde a peur. Ce sont des pauvres gens. Tout le monde a mangé. Personne ne dévoile ce qu'il ressent. Les gens ne se font pas confiance entre eux. Je ne peux pas deviner leurs pensées. Moi j'étais bloqué, ils ont changé d'avis d'un moment à l'autre. J'étais bloqué, j'ai pas pu réagir. On n'a pas de possibilités, c'est très délicat."

Ce sont des témoignages à plusieurs voix, lacunaires, mais ils sont là, et il serait grand temps de comprendre ce qu'ils donnent à entendre.

Le rapport de monsieur Mariani, dans ce langage abject qu'utilisent les gestionnaires du meilleur des mondes, parle de "stress suscité par un retour non souhaité dans le pays d’origine".

Ça doit être ça, en effet.

mardi 7 juillet 2009

Drôles d'humoristes

Puisque j'assume avec détermination dans ces pages ma condition de grincheux mal content, je ne vous surprendrai pas en vous avouant que je ne m'intéresse absolument plus, et ce depuis des années, voire des décennies, aux humoristes professionnels.

Sans parler de sa sainteté Coluche, beaucoup m'ont considérablement déçu. De Philippe Val à Dieudonné M'Bala M'Bala, en passant par ce pauvre Jean-Marie Bigard, combien de ceux qui s'étaient attaqués à cette "étrange entreprise" de "faire rire les honnêtes gens", et les autres, ont-ils sombré dans le prêchi-prêcha hargneux et ressentimental...

Quand j'ai appris qu'un de nos jeunes humoristes avait dû, se sentant exposé à une certaine hargne et un certain ressentiment, annuler une tournée au Liban, je dus recourir aux lumières de ma jeune cousine pour savoir qui était ce Gad Elmaleh. En fait de lumières, je détectais dans son regard l'étincelle d'une coquetterie, signe indubitable de pensées légèrement libidineuses. Je dus parler d'autre chose...

Et de fait, ce beau gosse, au sourire de gendre idéal, a de quoi faire rêver une armée de fans.


La photo qui, par sa mise en page ambiguë,
à côté d'une déclaration signée,
a déclenché l'ire de médias libanais.

Mais ce n'est pas lui !

Cette photo, qui se trouvait sur le site de l'association pour le bien-être des Soldats Israéliens, n'est pas celle de Gad Elmaleh. Mais, on peut trouver une certaine ressemblance entre notre gentil humoriste et ce jeune soldat en tenue et position de combat, le visage couvert de boue, ou de tout autre produit hypoellergénique spécialement testé pour préserver le derme du Soldat Israélien...

Cette ressemblance n'a pas échappé à certains médias libanais, dont Al Manar, la chaîne du Hezbollah, qui n'y ont pas regardé à deux fois, et se mirent à délirer quelque peu sur la présence de Gad Elmaleh dans les rangs de Tsahal.

Erreur.

Gad Elmaleh n'a jamais été soldat de Tsahal.


Avec l'aimable et cordiale participation de:
Ariel Zeitoun, Patrick Braoudé, Daniel Sibony, Ivan Levaï,
Marek Halter, Enrico Macias, Alain et Marc Nacash, Richard Berry,
Michel Jonasz, Gad Elmaleh, Rika Zaraï, Gérard Miller, Elie Semoun,
Daniela Lumbroso, Alain Ayache, Stephan Shayevitz.


Cependant, l'association pour le bien-être des Soldats Israélien avait eu la bonne idée de lui demander, ainsi qu'à diverses personnalités, de commenter des images de soldats de Tsahal dans l'exercice de leurs fonctions, et en avait constitué un album. Cet album est maintenant passé à la trappe, mais se trouve reproduit à la suite d'un article (non modéré) d'Indymédia-Grenoble, que l'on doit pouvoir encore consulter.

Face à la photo qu'on lui a proposée, Gad Elmaleh a dû prendre une bonne inspiration pacifiste et sa plus belle plume pour inscrire:

Eh bien non, il ne s’agit pas d’un film de Spielberg, où il faudrait sauver le soldat Abraham. C’est plutôt lui qui nous sauve et veille sur nous, nos idéaux, nos enfants, notre futur. Nous avons le choix ! Pas eux, donc pas nous ! Aidons-les à veiller sur eux... enfin sur nous.

Estimant sans doute qu'il n'était pas garanti que l'on veille sur lui de manière assez efficace, Gad Elmaleh a annulé ses spectacles prévus à la mi juillet au festival de Beiteddine.

Suite aux différentes manifestations d'hostilité et d'appels au boycott à l'encontre de la venue de Monsieur Gad Elmaleh, c'est avec regret que nous nous voyons contraints d'annuler la participation de l'artiste au Festival de Beiteddine, les 13 - 14 et 15 juillet prochains, considérant que ces éléments pourraient mettre en danger la sécurité de l'artiste, et entraver le bon déroulement des spectacles. (Extrait du communiqué du producteur des spectacles de Gad Elmaleh, Gilbert Coullier.)

Panoramique du palais de Beiteddine.

Comme cela me navre profondément de voir que, sur un malentendu, Gad Elmaleh se prive des délices de l'hospitalité libanaise, je me permets de lui suggérer deux lectures pour ce prochain ouiquende malencontreusement libéré pour lui.

Le premier texte est un rapport, publié par Human Rights Watch, sur les civils gazaouis tués par des missiles tirés à partir de drones, durant l'opération Cast Lead menée par Tsahal. Il comporte 39 pages, rédigées avec soin et précision, et s'intitule de manière assez humoristique Precisely Wrong ("Précisément mauvais", mais je traduirais plutôt, si j'osais, par "Raté avec précision"). On peut le télécharger en pdf.

Cliquez et téléchargez.

Le second texte est plus copieux (127 pages). Il est signé d'Amnesty International, organisation totalement dénuée d'humour. Il est intitulé Operation "Cast Lead": 22 days of death and destruction, et il est le résultat d'une enquête assez complète pour être récusée par les deux parties en cause, l'état d'Israël et le Hamas.

On peut aussi le télécharger en pdf.

Cliquez et téléchargez.

On pourra trouver, comme compléments de lecture en français, quelques aperçus sur ce rapport sur le site d'Amnesty International, dans un article du Monde et surtout dans l'article d'Alain Gresh sur le blogue du Monde Diplomatique.

Après cela, les honnêtes gens pourront se poser la question de savoir s'il est vraiment anodin de griffonner un message de soutien aux petits soldats de Tsahal, qui veillent "sur eux... enfin sur nous"...