vendredi 6 janvier 2012

Politesse assistée par téléphone

Malgré les soins attentifs que je lui ai prodigués durant toutes ces années où il m'a rendu quelques services, mon téléphone portable vient de s'éteindre à jamais. Une grande fatigue existentielle a eu raison de lui, irrémédiable. Au bout d'une poignée de minutes de conversation, il me prévenait, en me lançant un signal exténué : il était à plat. Ensuite, la communication s'interrompait subitement, me laissant désemparé, ainsi que mes correspondant(e)s qui n'avaient eu que le temps d'énoncer de vagues formules de courtoisie s'entrelaçant aux miennes.

Il m'a donc fallu me résoudre à entrer dans la boutique couleur mandarine de mon "opérateur".

Après une attente de durée raisonnable, je pus expliquer mon cas à une avenante jeune dame brune qui confirma qu'il était désespéré. Il me fallait acquérir un autre appareil de téléphonie nomade. Et comme je voulais "le même", mon hôtesse me révéla que cela n'était pas possible, ce modèle n'étant plus commercialisé depuis belle lurette, ajoutant avec tact qu'il fallait vivre avec son temps et toussa et toussa - en fait, c'est moi qui ai toussé, car, tout de même, j'avais vécu avec mon temps au moins deux fois plus longtemps qu'elle !

Je finis par me trouver, dans les petits prix, un modèle acceptable muni d'un clapet, accessoire dont je n'étais pas prêt à me passer : au téléphone, j'adore fermer mon clapet.

Ce séduisant modèle à cadran n'était pas en boutique.
(Rotary Mechanical Smartphone, Richard Clarkson, 2011.)

Très aimablement, ma vendeuse procéda à divers réglages, qui ne sont pas nommés "réglages" dans le "menu" de l'appareil, car cela ne serait probablement pas assez "intuitif" pour l'utilisateur. Évidemment, puisque derrière moi le délai d'attente dépassait le temps nécessaire à la confection d'une pizza à emporter dans la boutique d'à côté, tout ceci, paiement compris, fut expédié assez rapidement.

Trop.

Lorsqu'en quittant l'officine, j'ouvris le clapet de mon nouvel appareil, une intempestive et épouvantable "mélodie" - il paraît que cela s'appelle ainsi - envahit l'espace environnant. Probablement surpris, voire médusé, par cette stridence si inopinément déclenchée, le conducteur d'un véhicule automobile qui passait par là en perdit le contrôle et fit une embardée, manquant de peu un piéton tétanisé. Lorsque je refermai le clapet, le même phénomène sonore se reproduisit - mais cette fois la rue était vide de voitures et tous les piétons aux abris.

Convaincu de sa dangerosité, je résolus de faire taire au plus vite cette effroyable cacophonie. Mais mon exploration du "menu", assortie de quelques tentatives de personnalisation de l'outil, se révéla tout à fait inopérante.

Croyant y trouver l'amorce d'une solution, je me penchais très sérieusement sur la notice d'utilisation.

Inutile de préciser que je ne sais pas lire ce genre de littérature...

Je n'y trouvai donc pas le moyen de faire taire l'inutile avertisseur sonore d'ouverture/fermeture du clapet - j'avoue avoir été, pour cela, contraint de recourir à une aide gracieuse et compétente...

Mais j'y découvris que mon tout nouvel et tout bel appareil de téléphonie mobile possédait une fonctionnalité très étonnante, nommée "appel fictif" :

Ce programme vous permet de simuler l'appel entrant d'un faux appelant pour lequel vous aurez défini un numéro, un nom et une photo ainsi qu'une sonnerie d'appel. L'appel est préprogrammé à une heure précise. Cette application vous permet d'échapper en toute politesse aux situations les plus embarrassantes chaque fois que vous le souhaitez. Cet appel peut être rejeté en appuyant sur la touche [***].

C'est un grand plaisir pour moi, désormais, de rejeter résolument l'appel fictif annoncé par quelques notes répétées de la Marseillaise, pendant que s'affiche la photo du président.



[***] Cette touche ressemble à un vrai faux Q.

mercredi 4 janvier 2012

Miaulements en faveur de Ronald Searle

Les chats peuvent se réjouir.

Ronald Searle va enfin leur ficher la paix. Le 30 décembre, il a oublié de se réveiller...


Enfin tranquilles !

Un coup d’œil sur le site du ministère de la Culture et de la Communication m'a permis de vérifier que monsieur Frédéric Mitterrand a pris le parti des chats, et ne s'est, pour l'instant, fendu d'aucun communiqué, même copicollé de ouiquipédia, pour rendre hommage à ce grand dessinateur. Ronald Searle avait choisi de vivre en France, il avait même reçu la Légion d'Honneur, mais il avait conservé un léger accent. Très britannique...

L'humour de cet homme, et ce qu'il recouvre sans le cacher, on peut le retrouver dans le portrait-entretien qu'a publié Jean-Baptiste Harang, en novembre 2000, à l'occasion d'une exposition à la Galerie Martine Gossieaux. Il est encore en ligne, et cela vaut tous les hommages du ministère.

(A signaler aussi, mais en anglais, le blogue "Ronald Searle Tribute", richement illustré.)

Ronald Searle (1920-2011).
(Photo non attribuée dans le Ronald Searle Tribute.)

Par ailleurs, Ronald Searle dessinait parfois des escargots.

lundi 2 janvier 2012

Tous leurs vœux dans le même panier

Je suis évidemment trop vieux pour en garder un souvenir très précis, mais il me semble que les vœux candidataires de janvier 2007 avaient eu un petit côté guilleret que je n'ai pas retrouvé ces jours-ci. Et pourtant s'annonce également une prometteuse "année électorale" comme notre culture démocratique aime à en faire fleurir périodiquement dans le plus fin des terreaux républicains.

Mais, sans être particulièrement bilieux, j'ai trouvé que tous leurs vœux avaient des relents de gueule de bois...

Certes, malgré le défaut de spectacle pyrotechnique et l'absence de Lady Gaga, la fête parisienne fut une belle réussite. Il s'y réunit, nous assure-t-on, 360 000 solitudes, encadrées par 10 000 policiers et secouristes, qui ont pu, dans les beaux quartiers de la capitale, dégueuler à pleins gosiers leur joie d'être encore en vie. Et cela, "dans un climat festif et de totale sérénité", selon la préfecture de police qui s'y entend.

Les membres de l'équipe gouvernementale, on le sait, avaient été appelés à modérer leur soif d'exotisme. Aucun, me semble-t-il, n'a été signalé en compagnie du bon peuple de France réuni sur les Champs-Élysées pour une soirée si bon enfant. Tous ont dû célébrer le changement de millésime dans l'intimité.

A deux exceptions près.

Monsieur Claude "même pas peur" Guéant a été aperçu, durant 28 minutes, à Villers-le-Bel, où, selon Arthur Frayer, journaliste de Le Monde, "on a cru, devant la présence massive de micros et de caméras convoqués pour l'occasion, à une déclaration au sujet du policier conducteur du véhicule qui sera prochainement jugé" (1).

Mais :

De la mort de Moushin et Laramy et de toute cette affaire, il a, pourtant, à peine été question. Claude Guéant, cerné de journalistes, n'a eu que cette phrase sur les événements de 2007 : "Il y a eu un accident dans le passé. Il est symbolique que le ministre de l'intérieur vienne ici."

Tout aussi symbolique, je suppose, la visite dont monsieur Gérard "même pas peur, moi non plus" Longuet a honoré nos troupes stationnées - mais pas que - en Afghanistan. A son arrivée, samedi matin, il a assisté, à l'aéroport de Kaboul, à la levée des corps des deux légionnaires tués le jeudi précédent dans la province de Kapisa, salué "les sacrifices consentis" et "les efforts engagés", et proclamé que "la vocation de la France n'est pas d'être présente indéfiniment sur des théâtres extérieurs".

Il aurait ensuite passé le réveillon aux côtés de nos soldats.

Si elle a été prise au cours de cette soirée, la photographie que l'AFP a vendue aux médias tendrait à montrer qu'elle s'est déroulée "dans un climat festif et de totale sérénité". On pourrait croire que, ressuscitant le Théâtre aux Armées, le ministre s'apprête à pousser la chansonnette...

Peut-être, après tout, a-t-il livré son interprétation personnelle de ce très grand classique du comique troupier qu'est Avec l'ami Bigeard (2).

Mais pourquoi ne pas avoir coiffé un "béret français" ? (3)
(Photo : Joël Saget/AFP.)

Après cette folle nuit de réjouissances, la lecture de la presse en ligne, hier matin, donnait envie de se recoucher vite fait, et si possible en 2011...

J'ai pu résister, vaillamment, à cette tentation en découvrant le très intéressant entretien que Le Parisien a réussi à obtenir de monsieur Luc Ferry, ci-devant ministre de la Jeunesse et de l’Éducation nationale - de 2002 à 2004 -, et actuellement président délégué du Conseil d’analyse de la société. C'est toujours un grand plaisir de lire, à défaut d'écouter, les propos de ce grand philosophe anti-anti-humaniste contemporain que le doute ne semble jamais effleurer. Le voir ainsi revenir, en un premier de l'an, sur le devant d'une scène un peu désertée (4) a été pour moi comme l'annonce d'une aube nouvelle.

Face à Charles de Saint Sauveur, monsieur Luc Ferry a imaginé de se poser en déçu de presque cinq ans de sarkozisme...

A propos des vœux du président, il fait la fine bouche - un exploit pour cette grande gueule philosophique :

Malgré des vœux protecteurs et la promesse de rouvrir quelques chantiers, son bilan reste extraordinairement mince.

Dit-il.

J’ai été déçu, comme tous ceux qui ont voté pour lui.

Dit-il encore.

On peut être étonné d'un tel laconisme chez ce grand bavard un peu bravache, mais ce qui affleure des raisons profondes de cette déception permet, aux âmes aussi sensibles que la mienne, de comprendre.

Lui qui sait parler à l'oreille du président...

Je l’ai dit au président : c’est un problème majeur, car la détestation est personnelle. (Ceci à propos de "la détestation de Nicolas Sarkozy".)

...le président ne l'écoute même pas !

Cela fait deux ans que je dis au président de concevoir un grand projet pour la jeunesse… en vain.

On comprend, on comprend, car les grandes douleurs du désamour sont muettes.

Il n'en dira pas plus.

Notre grand déçu ne sombre pourtant pas dans le plus noir désespoir. Il rêve d'un "gouvernement d'union nationale" :

Moi, j’aimerais Juppé à Bercy, Védrine au Quai d’Orsay, Filippetti ou Migaud aux Affaires sociales, Longuet à l’Intérieur, Cahuzac au Budget… Ces gens-là travailleraient très bien ensemble.

On voit qu'emporté par cette exaltante vision d'avenir, il en oublie un(e) ministre pouvant enfin mettre en œuvre ce "grand projet pour la jeunesse" qui lui tient tant à cœur...

Lui-même ?

Que non, il "préfère un million de fois plus écrire des livres"...

Tant mieux...



(1) Pour qu'on comprenne bien, le rédacteur de l'articulet du Monde avait rappelé à ces oublieux lecteurs que

En novembre 2007, deux jeunes avaient trouvé la mort dans un accident de moto, percutés par une voiture de police. Deux jours de très violents affrontements s'en étaient suivis, faisant une centaine de blessés chez les forces de l'ordre.

(2) Ooops ! Un renvoi de pétillant Vermot. Le ferait plus, promis...

(3) "La casquette, c’est bon pour les ouvriers, le chapeau, c’est pas pratique, tandis que le béret, c’est simple, c’est chic, c’est coquet !", Prévert frères, L'affaire est dans le sac, 1932. Cela peut se voir à la fin de la vidéo postée sur le blogue Actualités 34.

(4) Curieusement, le chapeau introductif de l'article nous avertit, comme pour expliquer l'incongruité de sa présence, que "Luc Ferry aura 61 ans mardi"... On est ravi pour lui, c'est un bel âge...

samedi 31 décembre 2011

La poésie qui verticale

Pour appréhender l'espace qu'il habite plus ou moins poétiquement, l'être humain use couramment de six directions privilégiées que le savant géomètre a regroupées deux par deux pour concevoir son espace à trois dimensions : par devant/par derrière, à gauche/à droite, au dessus/en dessous...

Mais, alors que les deux premiers axes révèlent immédiatement un caractère subjectif et arbitraire dont il sera possible de jouer indéfiniment, il est plus difficile de se débarrasser, même au prix d'acrobaties vous mettant cul par dessus tête, de l'objectivité du troisième, celui de la verticalité.

C'est que la "ligne verticale", comme on dit dans les dictionnaires, admet aussi, en un lieu donné, une définition extrinsèque, indépendante de la subjectivité de l'observateur :

Ligne verticale, celle que suivent les corps qui tombent et qui est indiquée par le fil à plomb ; ligne rationnelle que suit la résultante des forces de pesanteur d'un corps, et partant du centre de gravité.

Dit le Littré.

Cette définition sert de point de départ, et de guide, à Roger Munier* dans la préface de l'anthologie de l’œuvre de Roberto Juarroz qu'il a donnée aux éditions Fayard en 1980, complétée en 1989, et que l'on trouve désormais dans la collection Points-Seuil.

Cet avant-propos est un éclairant commentaire de l'unique titre, énigmatique et superbe, adopté par le poète argentin Roberto Juarroz pour regrouper ses poèmes :

Poésie verticale.


Les remarques de Roger Munier dans cette préface sont en grande partie confirmées par ce que dira lui-même Juarroz, plus tard, dans un entretien avec Jacques Munier publié dans Les Lettres Françaises en avril 1993 :

Très tôt dans ma vie, j’ai eu le sentiment qu’il y avait en l’homme une tendance inévitable vers la chute. L’homme doit tomber. Et l’on doit accepter cette idée presque insupportable, l’idée de l’échec, dans un monde voué au culte du succès. Mais, symétriquement de la chute, il y a dans l’homme un élan vers le haut. La pensée, le langage, l’amour, toute création participent de cet élan. Il y a donc un double mouvement de chute et d’élévation dans l’homme, une sorte de loi de la gravité paradoxale. Entre (les) deux mouvements, il y a une dimension verticale.

La poésie qui m’intéresse possède l’audace et nudité suffisante pour atteindre ce lieu où se produit le double mouvement vertical de chute et d’élévation. Parfois on oublie l’une des deux dimensions. Mes poèmes tendent de rendre compte de cette contradiction vitale. Et puis, il y a des moments privilégiés, exceptionnels, où l’on éprouve une variation du rythme du temps, un peu comme si le temps était, à un moment donné, coupé. Il y a là aussi un aspect de verticalité.

C’est pourquoi Gaston Bachelard a écrit que le temps de la poésie est un temps vertical. Il faisait allusion à ces moments où le temps s’attarde ou prend un autre rythme, et perd l’aspect linéaire de la durée, pour " retrouver l’éternité ", comme disait Rimbaud, dans un instant vertical. Pour dire ou montrer quelque chose de tout ça, il faut un langage dépouillé, un peu ascétique. Et c’est un travail interminable. La poésie verticale est un travail interminable.

On entend bien que, pour Roberto Juarroz, la verticalité est une notion poétique riche et subtile qui n'a pas grand chose à voir avec cette "verticalité ascendante", par laquelle le simpliste Salvador Dali définissait "l’âme espagnole", confondant probablement la verticalité avec cet "état d'érection intellectuelle permanente" dont il prétendait jouir (ou souffrir ?)...

Commenter la poésie verticale de Juarroz serait également un travail interminable, mais un travail qui oublierait qu'il s'agit avant tout de poésie, et d'une poésie très limpide qui, comme toute poésie, "dit ce qu'elle dit en le disant".

Alors, quelques traces d'une lecture jamais terminée...

I, 12 :

Entre ton nom et le mien
il est une lèvre qui a perdu l'habitude de nommer.


Entre la solitude et la compagnie
il est un geste qui ne commence en personne et se termine en tous.

Entre la vie et la mort
il est des plantes piétinés

là où jamais nul n'a marché.


Entre la voix qui fut et celle qui viendra
il est une forme tue de la voix
où tout se tient debout.


Entre la table et le vide
il est une ligne qui est la table et le vide
où peut à peine cheminer le poème.


Entre la pensée et le sang
il est un bref éclair

où sur un point se soutient l'amour.


Sur ces bords
nul ne peut être longtemps,

mais dieu non plus, qui est un autre bord,

ne peut être dieu longtemps.


VI, 7 :

Comment aimer l'imparfait
si l'on écoute au travers des choses

comme le parfait nous appelle ?


Comment parvenir à suivre

dans la chute ou l'échec des choses

la trace de ce qui ne tombe ni n'échoue ?

Peut-être nous faudrait-il apprendre que l'imparfait
est une autre forme de la perfection :

la forme que la perfection assume

pour pouvoir être aimée.


VI, 72 :

Jusqu'où pourra monter
le liseron qui prend appui sur l'air ?


Il est aussi des limites en haut.

Et l'air aussi
prend appui sur le liseron.


XIII, 5 :

Si nous pouvions dessiner les pensées
comme une branche se dessine sur le ciel,

peut-être que quelque chose viendrait se poser sur elles

comme un oiseau sur la branche.


Nous traînons une erreur de substance :
il nous faut une matière plus concrète

dans le réseau palpable qui nous enveloppe.

Et pour supporter notre carence

nous dessinons ces images errantes

comme des branches sur fond de ciel.


XIII, 73 :

Nous disons ce que nous disons
pour que la mort n'ait pas
le dernier mot.

Mais la mort aura-t-elle
le dernier silence ?


Il faut dire aussi le silence.




* Roger Munier (1923-2010) est surtout connu comme l'un des premiers traducteurs français de l’œuvre de Martin Heidegger qu'il avait rencontré en août 1949 à la Hütte de Todtnauberg. La traduction de la Lettre sur l'humanisme, commencée l'année suivante, devait paraître en 1953 dans les Cahiers du Sud. En 1955, il a été le principal artisan de cette étonnante rencontre entre Martin Heidegger et René Char que Jean Beaufret, autre heideggerien fervent, nommera "l’entretien sous le marronnier".

Et, bien sûr, il a été, après le poète belge Fernand Verhesen (1913-2009), un des grands passeurs de la poésie de Roberto Juarroz.

* * *
* *

PS : Comme toutes les autres, l'année qui vient ira de droite et de gauche, nous irons de l'avant, ferons marche arrière, et surtout connaîtrons des hauts et des bas. Je nous souhaite simplement de garder la conscience de notre verticalité...

mardi 27 décembre 2011

Tuerie à la ferme

Il y a dix-quinze ans, quelques syndicats d'initiative et/ou offices du tourisme bien intentionnés de communes dites rurbaines avaient inventé de raviver la vie locale de ces villages-dortoirs par la célébration festive de la Saint-Cochon. On entendait alors, sans arrière-pensée et sans idée de derrière l'identité, remettre au goût du jour, et pour le plus vaste public, l'antique tradition campagnarde de la tuerie du cochon. On y voyait, outre un moyen d'attirer l'attention et le chaland, un élément constitutif du prétendu "lien social" à consolider. C'était oublier que, dans les affreux petits villages bien réels, en fait de "lien social", on ne connaissait guère que la corde avec laquelle on rêvait de voir le voisin pendu.

Tuer le cochon était surtout, dans la campagne de mon enfance, une grosse journée de travail. Elle avait encore sa nécessité : assurer à la ferme une bonne réserve bidocharde en prévision des mois d'hiver et des gros travaux qui allaient les suivre - moissons et battages, autres événements marquants de l'année sur lesquels s'exerce la fertile imagination festive des rurbains de nos actuels villages.

Témoignent de cette naïve idéalisation folkloriste ces quelques mots extraits de la notice ouiquipédiesque consacrée à Saint Cochon :

(...) la tuerie du cochon était l'occasion de réjouissances entre voisins car ils partageaient le cochon et ce faisant buvaient moult libations . Les enfants ont toujours contribué aux travaux de la ferme mais le jour ou l'on tuait le cochon ils étaient libres de faire ce qu'ils voulaient.

Saint Antoine et son cochon, à moins que ce ne soit l'inverse.
(Caricature par Bertall, in L'Illustration du 2 mai 1874,
prélevée sur le site Flaubert de l'Université de Rouen.)

Il est bien possible que je sois né trop tard, mais je sais que le jour du cochon, comme tous les autres jours - ou presque -, j'allais à l'école. Et tou(te)s mes camarades faisaient de même lorsque venait leur tour. Le hussard noir de la République qui nous ouvrait le portail de la mairie-école au petit matin avant de nous ouvrir les portes du savoir n'aurait certainement pas toléré des absences pour raison de tuerie porcine dans les fermes.

Au réveil, une entêtante odeur d'oignons hachés, mis à fondre doucement dans de grands faitouts, envahissait déjà toute la maison. Le tueur, dépeceur et charcuteur, était arrivé très tôt. Il s'était installé, avec son attirail de couteaux et hachoirs, dans un bâtiment un peu éloigné, où donnait la gueule du four à pain inutilisé depuis la fin de la guerre. On y avait dressé de grandes tables où il pouvait œuvrer à son aise, au milieu des seaux, cuvettes, bassines, casseroles et chaudrons. Après avoir écouté les recommandations de "la patronne", c'est lui qui opérait, avec ses recettes, et il lui arrivait de n'en faire qu'à sa tête. En partant, il nous laissait une année pour râler et ronchonner à propos du grain du pâté, ou de l'excès de sel...

A la fin des années cinquante, les méthodes anciennes de conservation étaient en train de disparaître peu à peu. Séchage et salaison n'étant pas bien adaptées au climat normand, qui, comme on sait, manque de siccité, on avait beaucoup pratiqué le fumage et le saumurage. Mes plus vieilles papilles gardent un souvenir ému des dernières andouilles fumées authentiques qu'elles ont approchées, ainsi que des tranches de lard dessalé dont on masquait le gout ranci en fortifiant le bouquet garni... Mais le temps était venu des stérilisations en bocaux où la viande mettait des mois à se confire et s'assaisonner ; et n'était pas si loin le temps des congélateurs où a failli se perdre le goût de la conserve.

Bocal de brocante comme on n'en utilisait déjà plus.

A l'heure où je partais à l'école, j'avais déjà entendu les derniers cris du cochon.

Sans excessive émotion.

De retour pour le déjeuner, j'étais sûr de trouver dans mon assiette quelques menus morceaux bien tendres qu'on réservait pour les enfants. Le soir, au souper - car c'est en ville qu'on parlait de dîner -, je me régalais de la cervelle nageant dans le beurre fondu.

Il n'y a aucune trace, dans mes souvenirs de ces fins de journées, de cette fête carnavalesque où nos braves paysans "partageaient le cochon et ce faisant buvaient moult libations". Après le départ de l'expert en charcutage, il restait beaucoup à faire, et l'on pensait plus au récurage, nettoyage et rangement qu'à la rigolade. Dominaient la fatigue, plein les jambes et plein le dos, et, encore un peu lointaine, la satisfaction d'en avoir presque terminé.

Quelques paniers étaient préparés avec un assortiment de charcutaille fraîche, boudin noir, côtelettes, rôti ficelé et saucisses en crépinette, à destination des membres de la famille proche. C'était peut-être une réminiscence de l'époque où la parentèle venait donner un coup de main pour la tuerie. On s'arrangeait pour apporter à chacun son lot de victuailles - cela se passait souvent le dimanche -, et les heureux bénéficiaires du panier faisaient de même. Les "libations" allaient de la tasse de café arrosé au verre de blanc liquoreux, le tout avec gâteaux secs de qualités diverses.

Une des plus célèbres Saint Cochon,
à Besse-en-Chandess (vers le 20 janvier).
(Image pieuse.)

Certains individus, dont les méninges doivent avoir la consistance et l'épaisseur d'une couenne de porc, ont imaginé de faire de la cochonnaille l'un des symboles de leur identité menacée. Leur obstination à vouloir les colorer de bleu-blanc-rouge conduira peut-être à l'abandon de ces fêtes de la Saint Cochon. On ne verra plus la foule se presser en place publique pour assister, la mine réjouie ou l'air dégoûté, à la mise à mort spectaculaire d'une pauvre bête qui ne demandait qu'à être cuisinée et mangée proprement.

Cela risque de ne pas me manquer beaucoup...


PS : Ce blogue restera suspendu, par les pieds, sur son échelle jusqu'à la fin de semaine. Je m'en vais préparer un cochon avec des ami(e)s dans la ferme où ils viennent de s'installer.

samedi 24 décembre 2011

Dans ses petits souliers

Bien que les études bibliques aient fait, ces dernières années, des progrès tout à fait stupéfiants, on ne sait toujours pas bien quels ont été les cadeaux déposés au pied du sapin enguirlandé du petit Jéjé, au matin du premier Noël de l'ère que l'on dit chrétienne.

Peut-être y avait-il, simplement, un jouet éducatif en coffret :

Zrób to sam Do it yourself,
Eugeniusz Get Stankiewicz, 1976.

(Photo empruntée ici.)

On peut voir l'original de cette sculpture d'Eugeniusz Get Stankiewicz (1942-2011) au musée de Wrocław - l'ancienne Breslau prussienne. C'est une copie qui orne, à la hauteur des fenêtres du premier étage, la façade d'une maison de la ville, près de la basilique Sainte Élisabeth. Cette réplique a été plusieurs fois vandalisée, mais les autorités n'ont pas, semble-t-il, estimé qu'elle portait atteinte à l'ordre public, et elle a été maintenue en place.

Peu au fait des dernières tendances en ce domaine, je ne puis vous dire si le Zrób to sam de Get Stankiewicz est antichrétien, sacrilège, blasphématoire ou christianophobe - comme on dit maintenant. Ceux que son œuvre chagrinent pourront toujours aller faire une veillée de prière dans les environs, la maison semble assez facile à trouver.

C'est là, il n'y a pas à se tromper.
La neige n'est pas garantie, cependant.

On dit qu'Eugeniusz Get Stankiewicz eut l'idée de cette mise en boîte d'un crucifix à monter soi-même après la visite d'un atelier de fabrication d'objets de piété - car cela se manufacture. Il aurait alors songé à certains jeux éducatifs renommés, genre le célèbre "petit chimiste". Pourquoi pas ? En tout cas, la simplicité du dispositif montre bien que son œuvre n'a aucunement été influencée par des jouets plus élaborés comme ceux de la famille du non moins célèbre "Docteur Maboul".

Eugeniusz Get Stankiewicz
devant l'un de ses autoportraits.
(Photo : Mieczysław Michalak / Agencja Gazeta.)

Passé l'effet de surprise amusée ou scandalisée - c'est vous qui voyez -, on peut se demander si cette œuvre ne heurterait pas, d'une certaine manière, un "droit fondamental", assavoir le "droit au respect des croyances", dont monsieur Thierry Massis, avocat au barreau de Paris, disserte avec toute sa science juridique dans un point de vue accepté par le journal Le Monde. Car, la sculpture d'Eugeniusz Get Stankiewicz "ne met pas en scène un fait anodin de la foi chrétienne, mais l'un de ses événements fondateurs : La passion de Jésus-Christ, mort sur la Croix pour le salut du Monde".

(Je reprends ici la formulation, toute de révérentes majuscules composée, de Maître Thierry Massis à propos de Golgota Picnic de Rodrigo Garcia.)

Tout en se plaçant à une distance un peu plus agnostique, on admettra que l'un des éléments fondant la "foi chrétienne" est bien le mythe d'un dieu mis à mort par crucifixion et prenant sur lui tous les péchés du monde. On peut reconnaître à ce récit, composé sur quelques siècles, une certaine grandeur, et remarquer qu'il a su rencontrer, avec un certain succès, l'inextinguible "besoin de consolation" d'une partie de l'humanité, en le conjuguant artistement avec son indéracinable sentiment de culpabilité. Car le dieu supplicié qui s'est chargé de tous les péchés du monde s'est chargé de tous les péchés de chacun.

Dans ces conditions, comment un croyant sincère pourrait-il s'offusquer de ce Zrób to sam, Do it yourself ?

Il sait, s'il croit vraiment, que clouer son dieu en croix, il l'a déjà fait lui-même, et qu'il le refera...

En vérité, en vérité, je vous le dis, Zrób to sam respecte bien davantage les croyances des chrétiens que la plupart des bondieuseries que l'on vend sur les marches de leurs lieux de culte.

Amen et joyeux Noël quand même !

jeudi 22 décembre 2011

Ces interdictions que nous avons tant aimées

A l'heure des palmarès, quelques titres glanés dans nos médias...

Dans Libération, Le Nouvel Observateur et, régional de l'étape, Var-Matin, on peut lire :

Interdiction du voile, des prières de rue et du Bisphénol, mesures les plus applaudies en 2011

Dans 20 minutes, on a ajouté un peu d'eau tiède :

Les Français plébiscitent l'interdiction du voile, des prières de rue et du Bisphénol

Ces titres introduisent, dans ces journaux, le copicollage d'une dépêche de l'AFP qui prétendait rendre compte des résultats d'une "enquête de l'institut Médiascopie", ailleurs présentée comme un "sondage réalisé en ligne pour Le Monde et France Inter du 2 au 9 décembre auprès d'un échantillon représentatif de 800 personnes, selon la méthode des quotas".

Même une lecture rapide de la prose de l'AFP permet de constater que ces titres relèvent de la malhonnêteté intellectuelle la mieux caractérisée qui soit.

Si l'on tenait à faire un podium un peu moins truqué des "mesures", millésimées 2011, "les plus applaudies" des Français, selon cette "enquête", on aurait pu titrer comme l'a fait Terrafemina :

Taxe sur les hauts revenus, Smic et prime : le best of des Français en 2011

Malgré une erreur sur la troisième place, c'est un bel effort d'objectivité. Il est cependant gâté par l'utilisation de l'image, sans doute fournie par l'AFP, de deux "personnes portant le voile intégral march[ant] dans une rue", photographiées, pour l'agence, par Michel Gangne.


Copie d'écran de l'article de Terrafemina.

Si l'on veut vérifier la justesse du titre de Libé-Nouvel-Obs-Var-Matin, il faut s'arrêter sur ce paragraphe :

Sur une échelle de 1 à 10, les Français, appelés à se prononcer sur les événements de l'année 2011, accordent en moyenne la note de 7,7 à l'instauration d'une taxe sur les hauts revenus, 7,5 à la hausse du Smic, 7,1 à l'entrée en vigueur de la loi interdisant le port du voile intégral et à l'interdiction du Bisphénol A dans les contenants alimentaires, 6,7 à la prime aux salariés des entreprises ayant augmenté leurs dividendes, 6,4 à l'interdiction des prières dans les rues.

Les "mesures les plus applaudies en 2011" seraient donc, dans l'ordre :
  1. l'instauration d'une taxe sur les hauts revenus,
  2. la hausse du Smic,
  3. l'entrée en vigueur de la loi interdisant le port du voile intégral et l'interdiction du Bisphénol A dans les contenants alimentaires (ex æquo).
Il semblerait donc que le journalisme manque actuellement de petits cerveaux comme autrefois l'agriculture manquait de gros bras...

Un cerveau de coccinelle suffirait.

En mobilisant deux ou trois neurones supplémentaires et une connexion internet en état de fonctionnement, on peut aisément prendre connaissance des conclusions de l'enquête citée en référence par la dépêche de l'AFP. Les résultats sont disponibles sur le site de l'Institut Médiascopie qui l'a réalisée.

Répertoriée sous la dénomination très vague Les Mots de 2011, cette enquête semble avoir eu d'autres visées que l'obtention d'un palmarès de fin d'année des mesures que nous aurions, nous autres Français, les plus appréciées en 2011.

Un encart méthodologique nous éclaire sur les ambitions de l'Institut :

Quel bilan les Français font-ils de l’année 2011 à travers les mots et les événements qui l’ont marquée ? Quels pronostics et projections font-ils pour 2012 ? L’Institut Médiascopie – institut d’études et de conseil spécialisé dans le discours, la communication et les médias – propose une réponse dans l’enquête "Les mots de 2011", réalisée, en ligne, entre le 2 et le 9 décembre, en exclusivité pour Le Monde et France Inter. Pour cela, les grands événements ou "mots" de l’année écoulée ont été sélectionnés, puis soumis au jugement d’un échantillon représentatif de 800 Français sur deux échelles différentes. Une échelle d’appréciation, en forme de bilan : "plus vous avez aimé ce mot en 2011/moins vous avez aimé ce mot en 2011" ; une échelle d’anticipation de la présence de ces mots dans le futur : "plus vous pensez que ce mot sera présent en 2012/moins vous pensez que ce mot sera présent en 2012". Munis de leurs deux notes de 0 à 10, les mots ont été projetés dans le graphique et interprétés selon leur position.

Je n'ai actuellement plus de neurones disponibles, mais je crois que l'on pourrait s'interroger sur ce que recouvre cette étrange assimilation des "grands événements" à des "mots" entre guillemets. Cela ne me paraît, a priori, pas plus pertinent que l'introduction de ces deux échelles, "appréciation" et "anticipation", qui semblent n'avoir d'autre fin que de permettre l'élégante cartographie médiascopique.

Le rapport d'enquête, intitulé 2011 année des colères, s'ouvre sur un mot de synthèse signé par monsieur Denis Muzet, sociologue et président de l'Institut Médiascopie, qui semble penser, entre autres choses, que "le pays serait bien avisé de réaliser l'union sacrée".

Suivent les "cartes", au nombre de quatre, accompagnées de leur commentaire. Leurs titres, très beaux, très éloquents, ont peut-être été trouvés avant la réalisation du sondage :

Souffle de la révolte contre essoufflement de nos démocraties

Pulsion de mort contre pulsion de vie

Crise de l’économie contre aspiration à l’équité

Tentations populistes

C'est cette dernière qui a été détournée, dans le sens du populisme, semble-t-il, par nos quotidiens, avec l'aide de l'AFP :

C'est très joli, non ?

Il ne reste plus qu'à attendre que le très sérieux Institut Médiascopie lance un nouveau sondage, histoire de savoir si les Français ont aimé la défiguration de son travail...