dimanche 12 juin 2011

Avec du blues plein son sax

Pour la sortie du dernier disque d'Archie Shepp, Wo ! Man, enregistré en duo avec Joachim Kühn, se sont multipliés, ici ou là, les débats de spécialistes pour savoir si le vétéran du free jazz avait bien retrouvé, comme l'avait annoncé Michel Contat (de Télérama), "la splendeur de sa sonorité au sax ténor".

Cette splendeur - qui est toujours là, rassurez-vous, mais qui a pris une tonalité crépusculaire, voire nocturne -, je l'avais découverte, il y a bien longtemps, à l'écoute du fameux New Thing at Newport où Impulse donnait à entendre des extraits des concerts donnés par John Coltrane et par Archie Shepp au festival de Newport, en 1965. La dernière plage avait pour titre - avec cette orthographe -, Le Matin des Noire.

J'ai déniché, sur YouTube, le début de cette plage où, sur le rythme lancinant soutenu par Bobby Hutcherson, au vibraphone, Barre Phillips, à la contrebasse, et Joe Chambers, à la batterie, se déploie toute la beauté déchirante du saxophone ténor d'Archie Shepp. Malheureusement, l'extrait est accompagné d'images d'une mièvrerie - et ce mot est bien gentil... - à pleurer.

Alors, il vaut mieux peut-être fermer les yeux.



A l'époque où je faisais cette rencontre de la New Thing, Archie Shepp enregistrait, à Paris, pour le label BYG - fondé deux ans avant, en 1967, par Fernand Boruso, Jean-Luc Young et Jean Georgakarakos -, l'un de ses plus beaux disques, Blasé. Il y était accompagné par Lester Bowie, à la trompette et au bugle, Chicago Beau et Julio Finn, à l'harmonica, Dave Burrell, au piano, Malachi Favors, à la contrebasse, et Philly Joe Jones, à la Batterie; tout ce beau monde entourait la grande voix de Jeanne Lee.

Le morceau le plus saisissant est celui qui donne son titre à l'album.

On y entendra peut-être tout ce que la sonorité de Shepp doit à cette vieille chose, pas distinguée du tout, qu'on appelle le blues...




Tout cela, on le retrouvera, malgré une prise de son un peu vague, dans les extraits qui suivent, plus classiques, d'un concert de 1978.

Archie Shepp y est entouré de Siegfried Kessler, au piano, Wilbur Little, à la contrebasse, et Clifford Jarvis, à la batterie.








Successivement, Confirmation (Charlie Parker), Lush Life (Billy Strayhorn) et In a Sentimantal Mood (Duke Ellington).

samedi 11 juin 2011

Rumeurs ou vérités qui fâchent

En vérité je vous le dis, comme tous les platoniciens tardifs, ou peut-être attardés, je n'ai pas l'universel très pluraliste. Aussi, lorsque l'on veut m'entretenir de "vérités qui dérangent", en sous-entendant très fort qu'elles ne seraient pas toutes bonnes à dire, s'éveille en moi comme une sorte de méfiance envers ces vérités plurielles. Et j'en arrive immanquablement à me demander quel produit d'entrée de gamme veulent, en ce cas, me vendre les fabricants d'opinions.

L'occasion m' a été donnée, en découvrant, dans l'Express, que "deux députés", assavoir messieurs Claude Goasguen (UMP) et Christophe Sirugue (PS), volaient "au secours de l'Aide médicale d’État", de retrouver l'article que Sophie Roquelle avait concocté, le 8 octobre 2010, pour publication dans le Figaro. Le titre indique assez l'angle choisi par cette grande journaliste d'investigation, qui semble spécialisée dans les questions de triche, de resquille, de fraude, de truquage, de supercheries, de tripotage et peut-être même de grivèlerie...

Aide médicale d’État : ces vérités qui dérangent

Et l'article ne déçoit pas. Rédigé dans le sens du poil des Français coiffés en brosse - c'est plus commode pour caler le béret -, il a dû bien plaire aux lecteurs du Figaro. Ils auront pu y affiner leur argumentaire contre ce "dispositif", qui permet aux "étrangers en situation irrégulière" de "se faire soigner gratuitement en France", et avoir un aperçu de tous les racontars, ragots et commérages qui allaient nourrir les débats de l'Assemblée Nationale.

Celui-ci, par exemple :

Du tourisme médical aux frais du contribuable? Claudine Blanchet-Bardon n'est pas loin de le penser. Cette éminente spécialiste des maladies génétiques de la peau voit parfois débarquer à sa consultation de l'hôpital Saint-Louis des patients AME venus du bout du monde exprès pour la voir. «Je vais vous dire comment ça se passe, confie-t-elle. Ils tapent le nom de leur maladie sur internet au fin fond de la Chine, tombent sur mon nom parmi d'autres et découvrent qu'en France, ils peuvent se faire soigner gratuitement. Ils arrivent clandestinement ici, restent tranquilles pendant trois mois et débarquent à ma consultation avec leur attestation AME, accompagnés d'un interprète. L'interprète, lui, ils le payent.» Le coût des traitements au long cours de ce type d'affection se chiffre en dizaines de milliers d'euros par an.

(Ce qui me fait penser immanquablement à tous ces indigènes des forêts équatoriales qui, ayant trouvé "mon nom parmi d'autres" dans la liste gougueule des "éminent[s] spécialiste[s]" du saxophone libertaire débarquent à Trifouillis pour me demander des leçons au titre de l'Aide musicale d’État...)

Madame Claudine Blanchet-Bardon,
vice-présidente du syndicat des dermatologues-vénéréologues,
très connue au "
fin fond de la Chine" (et qui s'en plaint).

L'article de Sophie Roquelle rend au passage un hommage à la vigilance tenace de deux éminents parlementaires :

Il n'empêche, les députés de droite, plusieurs fois lâchés en rase campagne sur l'AME par les gouvernements en place, ont l'intention de revenir à la charge. Au front, comme souvent sur les questions d'immigration, les députés UMP Claude Goasguen et Thierry Mariani n'entendent pas céder au «terrorisme intellectuel autour de ce dossier». A l'occasion de la discussion budgétaire, ces jours-ci, ils veulent ferrailler pour obtenir une «redéfinition des soins» éligibles à l'AME. En clair, réserver le dispositif aux soins d'urgence. «Il y a une vraie exaspération sur le terrain. Chacun doit maintenant prendre ses responsabilités», préviennent ces deux élus.

C'était au début du mois d'octobre 2010...

Et le 9 juin 2011, après bien des débats nourris de ces fameuses "vérités qui dérangent", on retrouve ce bon monsieur Claude Goasguen co-signataire d'un rapport d'information défendant l'existence de l'Aide médicale d’État (AME).

A contre-pied de toutes les dénonciations de l'assistanat, souvent liées dans les discours à une présence excessive d'immigrés, Claude Goasguen, député UMP de Paris, et Christophe Sirugue, élu (socialiste, radical, citoyen et divers gauche) de Saône-et-Loire, prennent la défense de l'AME dans un rapport d'information rendu public ce jeudi midi.

Et l'on peut lire qu'il assume :

Au final, les deux députés tombent d'accord : "Au moment où une partie de la population veut la disparition de l'AME, nous souhaitons son maintien", souligne Claude Goasguen. Et de poursuivre: "Mon objectif avec ce rapport était de calmer les rumeurs. J'en ai assez que la méconnaissance des faits engendre des rumeurs sur tous les sujets liés à la présence des étrangers dans ce pays."

(Je vous assure, ma chère Sophie Roquelle, que monsieur Goasguen a bien dit "rumeurs"...)

Le Figaro, à ma connaissance, n'a pas consacré d'article à cette nouvelle "vérité" tout juste sortie du puits parlementaire.

La Vérité sortant du puits armée de son martinet pour châtier l'humanité,
pimpante allégorie de Jean-Léon Gérôme, 1896,
visible au musée Anne de Beaujeu, à Moulins.

C'est peut-être une "vérité" qui dérange singulièrement.

jeudi 9 juin 2011

Un brûlot anarchiste

Ma grand-mère avait raison : je ne suis guère sérieux et souvent somnolent... Aussi ai-je raté cet articulet que Ouest-France, un journal sérieux qui est constamment en éveil, a publié le 30 mai.

Condamné pour avoir chanté du Brassens

(C'est le titre.)

En quelques petits paragraphes, on apprend que, "dans la nuit du 24 juillet 2009", un homme de 27 ans, originaire de Rennes et, de surcroît, plutôt éméché, a interprété, avec les moyens qui lui restaient, Hécatombe, la chanson de Georges Brassens, devant "trois policiers qui n’ont pas apprécié". Bien que cet insolent chanteur se soit adressé à son public restreint de la fenêtre d'un appartement sis à Cherbourg, il a bel et bien été présenté "ce vendredi 27 mai, devant le tribunal correctionnel de Rennes".

Et il a été "condamné à un travail d’intérêt général de 40 heures. Il devra aussi verser 100 € à deux policiers".

(Savoir pourquoi le troisième n'a rien eu, cela reste un mystère que l'article n'aborde pas...)

Georges Brassens est à l'honneur,
à la Cité de la Musique jusqu'au 20 août 2011.
(J'espère que l'entrée est gratuite
pour les policiers de Cherbourg.)


Si tout ceci m'avait échappé, la nouvelle s'était propagée à Toulouse, où pourtant la lecture de Ouest-France n'est pas très répandue...

C'est ainsi qu'une joyeuse chorale devait se réunir hier, d'abord "à 16h devant le tribunal (allées Jules Guesde, M° Palais de Justice)", puis "à 17h30 devant le comico (bd de l'Embouchure, M° Canal du Midi)", pour entonner Hécatombe et quelques autres chansons du répertoire.

Tout aussi susceptibles que leurs collègues cherbourgeois, les policiers toulousains ont "embarqué tout le monde vers 18h 30" pour une vérification d'identité. Si l'on en croit LibéToulouse, où l'on s'est contenté de retranscrire les messages reçus, tous ont été relâchés, mais ont été "convoqués pour le lendemain 9h30 boulevard de l'Embouchure au motif d'outrage à la nation et aux forces de l'ordre".

On retrouvera, pour l'essentiel, les mêmes éléments d'information dans la dépêche de l'AFP, que le Figaro a postée à la mi journée. On pourra, accessoirement, se réjouir d'y trouver le mot "contestataires", utilisé pour désigner les membres actifs de la chorale populaire. Et l'on s'amusera - pourquoi pas ? - de l'inénarrable "brûlot anarchiste" qualifiant la chanson de Brassens.

Ce qui donne ceci :

Une trentaine de contestataires ont été interpellés hier soir devant le commissariat de Toulouse pour outrage parce qu'ils chantaient l'une des grandes chansons de Georges Brassens contre l'autorité avec son cri de "mort aux vaches", selon leurs propres témoignages.

Du côté du commissariat, on indique que ces "militants de l'ultra-gauche" ne chantaient pas seulement Hécatombe, le brûlot anarchiste de Brassens, mais d'autres textes offensants et constitutifs d'outrage à la nation et aux forces de l'ordre.

Selon Libé, les policiers auraient filmé la prestation des toulousains amoureux de la liberté, "comme pour un clip".

Bientôt sur nos écrans ?


Annexe, à toutes fins "contestataires" utiles :

On peut trouver les paroles d'Hécatombe (qui datent de 1953) parmi les documents pédagogiques mis à disposition des enseignant(e)s de Lettres par l'académie de Rouen. Si j'ai bien compris, l'examen de ce texte trouverait sa place dans une "séquence" abordant l'étude du récit, et tout particulièrement la problématique des "registres de langue", en donnant des exemples bien venus du "ton épique" et du "ton parodique".

Les voici donc, ces paroles outrageantes, suivies de quelques notes didactiques pour mieux les comprendre :

Au marché de Brive-la-Gaillarde
À propos de bottes d'oignons,
Quelques douzaines de gaillardes
Se crêpaient un jour le chignon.
À pied, à cheval, en voiture,
Les gendarmes mal inspirés
Vinrent pour tenter l'aventure
D'interrompre l'échauffourée.

Or, sous tous les cieux sans vergogne,
C'est un usag' bien établi,
Dès qu'il s'agit d'rosser les cognes
Tout le monde se réconcilie.
Ces furies perdant toute mesure
Se ruèrent sur les guignols,
Et donnèrent je vous l'assure
Un spectacle assez croquignol.

En voyant ces braves pandores
Être à deux doigts de succomber,
Moi, j'bichais car je les adore
Sous la forme de macchabées.
De la mansarde où je réside
J'excitais les farouches bras
Des mégères gendarmicides
En criant :"Hip, hip, hip, hourra !"

Frénétiqu' l'une d'elle attache
Le vieux maréchal des logis
Et lui fait crier : "Mort aux vaches,
Mort aux lois, vive l'anarchie !"
Une autre fourre avec rudesse
Le crâne d'un de ces lourdauds
Entre ses gigantesques fesses
Qu'elle serre comme un étau.

La plus grasse de ces femelles
Ouvrant son corsage dilaté
Matraque à grands coups de mamelles
Ceux qui passent à sa portée.
Ils tombent, tombent, tombent, tombent,
Et s'lon les avis compétents
Il paraît que cette hécatombe
Fut la plus belle de tous les temps.

Jugeant enfin que leurs victimes
Avaient eu leur content de gnons,
Ces furies comme outrage ultime
En retournant à leurs oignons,
Ces furies – à peine si j'ose
Le dire tellement c'est bas –
Leur auraient même coupé les choses,
Par bonheur ils n'en avaient pas.

Georges BRASSENS (1921 - 1981)

Notes :

hécatombe : dans l'Antiquité, sacrifice de cent bœufs. D'où massacre
cogne et pandore : gendarme (mots populaires)
bicher : être content (populaire)
croquignol : amusant et bizarre (familier)
gnon : coup (familier)


La musique peut se trouver ici, par exemple, sur un site qui vous accueille avec cette citation:

"Mes chansons sont à tout le monde, elles sont faites pour être chantées."
Georges Brassens

mercredi 8 juin 2011

Paroles d'experts

Depuis qu'il reçoit du haut-débit, et cela fait déjà quelques années, monsieur Point-Barre peut faire profiter la terre entière de ses commentaires avisés sur tous sujets. Il a en effet développé une expertise quasiment universelle, fondée sur ce solide bon sens qui lui permet de poser ce qu'il appelle les "bonnes questions" tout en donnant, avec une étonnante générosité, les "bonnes réponses". Avec ses nombreux semblables, il entretient ainsi un bruit de fond basique que l'on s'oublierait presque à prendre pour l'expression dominante de l'opinion.

Parfois, perle rare, monsieur Point-Barre, partant d'un fait singulier et n'en retenant que des bribes, atteint la sublimité d'une leçon universelle :

Qu'il soit transmis aux parents de la fillette, que la place d'une enfant de 9 ans à 19h50 n'est pas au pied de son immeuble, mais avec ses parents pour sa toilette du soir avant que de retrouver le marchand de sable... "Avant que de remarquer la paille dans l’œil de ton prochain, ne devrais-tu remarquer la poutre qui est dans le tien?" Malheureusement, une nouvelle fois, ce sont d'innocents enfants qui subissent l'inconséquence de ceux qui devraient être là pour les protéger.

Ce délicat commentaire en forme de rappel aux devoirs parentaux fondamentaux a été enregistré le 7 juin 2011,à 15h 53, sur le site du quotidien Le Monde. Monsieur Point-Barre, qui a ici signé "Eli Dulcyvo", a été inspiré - et il s'agit bien d'inspiration comme en témoigne la citation biblique (Évangile de Luc, VI-41) - par la mise en ligne d'une dépêche de l'AFP commençant par :

La police et le père de la fillette blessée dimanche en marge d'affrontements dans la cité des Tarterêts de Corbeil-Essonnes ont fait part mardi de leur désaccord sur la nature du projectile qui a touché l'enfant, lequel était dans un état stationnaire.

Notre ami Eli Dulcyvo avait déjà réagi dans le même sens, 9 minutes avant, le 7 juin, à 15h 44 donc, en découvrant la première dépêche de l'AFP, datant de la veille.

Une fillette de 9 ans à 19h50 au pied de son immeuble... Père de famille, moi aussi, je ne comprends pas que des parents laissent une petite fille seule le soir... de surcroit dans un environnement peu sécurisant...

Écrit-il.

Voilà au moins quelqu'un qui a de la suite dans ce que l'on appelle (abusivement peut-être) les idées...

(Mais j'avoue ne pas avoir eu la curiosité de regarder si notre expert en régulation de la vie familiale avait cherché à les placer ailleurs.)

L'image emblématique de la cité des Tarterêts diffusée par la presse.
(Photo AFP/Joël Saget.)

La première dépêche nous apprenait que "dimanche, lors d'affrontements entre des jeunes et les forces de l'ordre dans le quartier des Tarterêts, à Corbeil-Essonnes", "une fillette de 9 ans", "touchée par un projectile non identifié" avait été "grièvement blessée" - suffisamment pour que l'équipe médicale de l'hôpital Necker, à Paris, où elle a été transportée, décide de la maintenir en coma artificiel pendant au moins trois jours.

Elle nous apprenait également ceci, que monsieur Point-Barre a dû omettre de lire :

Selon les déclarations des parents de la fillette, elle se trouvait avec sa mère et trois autres enfants dans un parc situé à proximité de leur immeuble. La mère et les quatre enfants ont cherché à rejoindre au plus vite leur appartement. "On courait pour traverser la route lorsque ma fille s'est écroulée à côté de moi", a confié sa mère.

(Mais, bien sûr, ce témoignage est probablement moins crédible que la version imaginée par Eli Dulcyvo qui sait lire entre des lignes qu'il ne lit pas...)

Autre image emblématique... Harmonie du soir aux Tarterêts.
(Photo AFP/Joël Saget.)

J'ignore si l'heure "de retrouver le marchand de sable" pour les petites filles de 9 ans est une "vraie question" de société qui nécessiterait la désignation d'une commission parlementaire en vue d'initier une réflexion pouvant mener à une réglementation stricte sur ce point...

Il me semble, naïvement, que la question essentielle est de savoir quel est ce "projectile non identifié" qui a blessé la fillette, et d'où il est parti.

Deux versions s'opposent, que l'AFP présente ainsi :

Les parents de la victime affirment qu'elle a été blessée par "une balle de Flash-Ball", ce que la police a pour l'instant démenti. "En l'état actuel des informations, aucun lien ne peut être établi entre les blessures de la fillette et un tir policier", a assuré la Direction générale de la police nationale (DGPN). Selon Jean-Claude Borel-Garin, le directeur départemental de la sécurité publique de l'Essonne, le certificat médical délivré lundi fait état d'un "projectile non pénétrant à très forte cinétique".

Et puisque l'expression "projectile non pénétrant à très forte cinétique" pourrait bien, après tout, aux yeux d'un public non expert, passer pour une bonne description d'une "balle de Flash-Ball", monsieur Borel-Garin ajoute :

"Je vois mal un projectile en mousse faire une plaie ouverte et encore moins des policiers tirer volontairement sur une fillette avec une arme aussi précise."

Il ne précise pas la densité de la "mousse" en question...

Et il n'a probablement pas bien lu "le certificat médical délivré dès dimanche soir par les médecins de l'hôpital Necker" qui, selon la dépêche publiée le lendemain par l'AFP, "mentionne une 'plaie non saignante circulaire de 5 cm de diamètre', selon une source policière."

Laquelle "source policière" tient à préciser :

"Il s'agit de l'avis d'un médecin, pas d'un expert."

Monsieur Jean-Claude Borel-Garin, qui a peut-être maintenant lu cet avis "d'un médecin", qui ne saurait s’autoriser d'aucune expertise - c'est une affaire entendue -, s'étonne :

"Qu'on m'explique comment une balle de défense qui mesure 3 cm de diamètre peut faire un hématome de 5 cm, même en tenant compte de l'écrasement de la balle."

(Il devrait pouvoir trouver dans ses services des experts en balistique de la mousse compressée pour lui montrer comment s'écrase "un projectile en mousse"...)

Le rédacteur de la dépêche, qui, selon toute apparence, tient à nous faire savoir que l'hypothèse selon laquelle la petite fille aurait pu être victime d'un tir policier perdu est tout à fait déraisonnable aux yeux des experts de la police, ajoute encore :

Et selon le DDSP, "le certificat parle d'une plaie circulaire, mais ce n'est pas dit qu'il s'agit d'un cercle parfait qui, dans ce cas, pourrait éventuellement correspondre à une balle de défense".

Et là, il vous vient comme l'impression qu'on en fait un peu trop...

Quant aux dernières nouvelles de la victime - ses jours "ne sont plus considérés comme étant en danger" -, c'est monsieur Claude Guéant, expert entre les experts, qui les a données ce matin sur Europe 1, sans préciser, me semble-t-il, s'il les tenait d'un vulgaire médecin ou d'un respectable expert.

lundi 6 juin 2011

Les grenouilles troublées par le genre

Évidemment, avec un nom pareil, on se doute bien que "le Gender" doit avoir quelque chose de pas tout à fait catholique...

Et de franchement exogène.

Alors que le mot "genre" semble de plus en plus employé, et avec de moins en moins d'ambiguïté, comme équivalent français du "gender" des gender studies, un certain nombre de penseurs contemporains, d'obédience catholique psychorigide, s'obstinent à parler de ce fameux "Gender", avec majuscule initiale, ou même tout en majuscule - cas fréquent de crispation sur le clavier.

C'est ainsi que la lettre ouverte où madame Christine Boutin entend faire résonner aux oreilles de monsieur Luc Chatel "[s]on indignation et [s]a vive inquiétude face au contenu des nouveaux livres de « Sciences de la Vie et de la Terre » des classes de premières ES et L" est publiée, sur le site du Parti Chrétien-Démocrate (PCD), sous le titre "Lettre ouverte de Christine Boutin à Luc Chatel sur le Gender".

Notre bonne madame Boutin vient de "constate[r] en effet que les élèves de ces classes recevront dans cette matière un enseignement directement et explicitement inspiré de la théorie du genre".

(Pour que monsieur Chatel comprenne bien, elle a traduit gender studies par "théorie du genre"... C'est bien prudent de sa part.)

A partir de ce constat, notre épistolière ouverte s'interroge :

Comment cela est-il possible ? Comment ce qui n’est qu’une théorie, qu’un courant de pensée, peut-il faire partie d’un programme de sciences ? Comment peut-on présenter dans un manuel, qui se veut scientifique, une idéologie qui consiste à nier la réalité : l’altérité sexuelle de l’homme et la femme ? Cela relève de toute évidence d’une volonté d’imposer aux consciences de jeunes adolescents une certaine vision de l’homme et de la société, et je ne peux accepter que nous les trompions en leur présentant comme une explication scientifique ce qui relève d’un parti-pris idéologique.

On entend ici que le radicalisme religieux et la radicalité scientiste font assez bon ménage, sur le dos de "la réalité", au prix d'un rapide dépoussiérage de la très ancienne, et bien rarement pertinente, opposition entre science et idéologie - et d'un naïf contresens sur le mot "théorie", qui suggère que l'on pourrait aussi introduire un éclairage épistémologique dans l'enseignement des sciences...

Madame Boutin est peut-être cachée
dans cette foule de chercheurs de vérité,
saurez-vous la trouver ?
(Procession aux flambeaux, Lourdes, 2010.)

Avec cette lettre ouverte, la présidente du PCD a rejoint les rangs de la croisade déjà prêchée en d'autres paroisses. Les alertes semblent avoir commencé à la mi-mai, probablement à la réception, par les veilleurs idéologiques, des spécimens des manuels scolaires qui seront en usage à la rentrée prochaine.

Selon le programme de la série scientifique (in Bulletin officiel spécial n° 9 du 30 septembre 2010, p. 146) :

Thème 3 - Corps humain et santé
Thème 3 - A

Féminin, masculin

L’étude de la sexualité humaine s’appuie sur les acquis du collège. Dans une optique d’éducation à la santé et à la responsabilité, il s’agit de comprendre les composantes biologiques principales de l’état masculin ou féminin, du lien entre la sexualité et la procréation et des relations entre la sexualité et le plaisir. Ces enseignements gagneront à être mis en relation avec d’autres approches interdisciplinaire (philosophie) et/ou intercatégorielle (professionnels de santé). Il s’agit d’aider l’élève à la prise en charge responsable de sa vie sexuelle.

Devenir femme ou homme

On saisira l’occasion d’affirmer que si l’identité sexuelle et les rôles sexuels dans la société avec leurs stéréotypes appartiennent à la sphère publique, l’orientation sexuelle fait partie, elle, de la sphère privée. Cette distinction conduit à porter l’attention sur les phénomènes biologiques concernés.

Et selon le programme des séries économique et sociale (ES) et littéraire (L) (in Bulletin officiel spécial n° 9 du 30 septembre 2010, p. 62) :

Féminin/masculin

La prise en charge de façon responsable de sa vie sexuelle par ce futur adulte rend nécessaire de parfaire une éducation à la sexualité qui a commencé au collège.

Ce thème vise à fournir à l'élève des connaissances scientifiques clairement établies, qui ne laissent de place ni aux informations erronées sur le fonctionnement de son corps ni aux préjugés.

Ce sera également l’occasion d’affirmer que si l’identité sexuelle et les rôles sexuels dans la société avec leurs stéréotypes appartiennent à la sphère publique, l’orientation sexuelle fait partie, elle, de la sphère privée.

A l'issue de cet enseignement l'élève devrait être capable d’expliquer :

- à un niveau simple, par des mécanismes hormonaux, les méthodes permettant de choisir le moment de procréer ou d'aider un couple stérile à avoir un enfant ;

- comment un comportement individuel raisonné permet de limiter les risques de contamination et de propagation des infections sexuellement transmissibles (IST) ;

- le déterminisme génétique et hormonal du sexe biologique, et de différencier ainsi identité et orientation sexuelles ;

- que l’activité sexuelle chez l’Homme repose en partie sur des phénomènes biologiques, en particulier l’activation du système de récompense.

On lit bien que, dans ces deux préambules, que la commission des programmes a prudemment évité toute référence aux gender studies et même tout emploi du mot "genre", mais qu'elle indique, de manière assez explicite pour une commission d'inspecteurs et de spécialistes de l’Éducation Nationale, qu'il y a là "l'occasion" d'introduire, auprès des élèves, la notion de "genre"...

Ce qu'on fait les auteurs des manuels, en toute cohérence.


Apparemment, on s'agite beaucoup dans les bénitiers autour de ce nouveau programme et de ces nouveaux manuels, et le temps nous manque, à vous comme à moi, mais surtout à moi, pour en faire la tournée. Voici, cependant, un exemple de l'indignation qui s'exprime :

Je viens de prendre connaissance des manuels de « SVT » (sciences de la vie et de la terre) des classes de 1e (séries L et ES), conformes aux programmes en vigueur à partir de la rentrée prochaine. C’est un déferlement d’idéologie, et même – parce qu’il s’agit en réalité d’incitation à la débauche – de pornographie. Les jeunes de 16 et 17 ans passeront une bonne part de leurs heures de sciences à ingurgiter l’« idéologie du gender » : le programme porte sur le « féminin-masculin », l’identité et l’orientation sexuelles, la manière de « vivre sa sexualité », et la « prise en charge de sa vie sexuelle », sans compter la promotion de la procréation assistée. Devant l’étalage d’une antimorale aussi insolente que richement illustrée, deux mots viennent à l’esprit : « inversion », « infernal ».

Ailleurs, on rappelle "que l’enseignement privé dispose d’une certaine liberté pédagogique dans la mise en œuvre des programmes reconnue dans le cadre du projet d’établissement. En outre, avoir un manuel n’est pas une obligation (...)". Mais on omet de proposer, pour traiter le point litigieux du programme, d'utiliser, tout simplement et en bonne orthodoxie, cet extrait du catéchisme :

2357 L’homosexualité désigne les relations entre des hommes ou des femmes qui éprouvent une attirance sexuelle, exclusive ou prédominante, envers des personnes du même sexe. Elle revêt des formes très variables à travers les siècles et les cultures. Sa genèse psychique reste largement inexpliquée. S’appuyant sur la Sainte Écriture, qui les présente comme des dépravations graves (cf. Gn 19, 1-29 ; Rm 1, 24-27 ; 1 Co 6, 10 ; 1 Tm 1, 10), la Tradition a toujours déclaré que " les actes d’homosexualité sont intrinsèquement désordonnés " (CDF, décl. " Persona humana " 8). Ils sont contraires à la loi naturelle. Ils ferment l’acte sexuel au don de la vie. Ils ne procèdent pas d’une complémentarité affective et sexuelle véritable. Ils ne sauraient recevoir d’approbation en aucun cas.

2358 Un nombre non négligeable d’hommes et de femmes présente des tendances homosexuelles foncières. Cette propension, objectivement désordonnée, constitue pour la plupart d’entre eux une épreuve. Ils doivent être accueillis avec respect, compassion et délicatesse. On évitera à leur égard toute marque de discrimination injuste. Ces personnes sont appelées à réaliser la volonté de Dieu dans leur vie, et si elles sont chrétiennes, à unir au sacrifice de la croix du Seigneur les difficultés qu’elles peuvent rencontrer du fait de leur condition.


2359 Les personnes homosexuelles sont appelées à la chasteté. Par les vertus de maîtrise, éducatrices de la liberté intérieure, quelquefois par le soutien d’une amitié désintéressée, par la prière et la grâce sacramentelle, elles peuvent et doivent se rapprocher, graduellement et résolument, de la perfection chrétienne.


D'autres paragraphes du même document pourront bien sûr contribuer à un enseignement de sciences "dans le respect de la loi naturelle", mais je ne vais pas tout citer non plus...

Avant d'en arriver à une sécession, les agités des bocaux d'eau bénite ont, paraît-il, lancé une pétition pour demander à monsieur Luc Chatel de lutter avec eux contre l'envahissement de l’Éducation Nationale par l'idéologie du "Gender".

Selon mes informations, cette pétition ne porte pas (encore) sur le scandale que représente, si l'on y songe, l’enseignement de la notion de genre grammatical.

Autre exemple de manuel, prélevé sur le site de Têtu.

Ce combat d'arrière-garde intervient au moment où, un peu partout, et notamment à l’Institut d’études politiques de Paris, les gender studies sont en passe de devenir ce que l'on peut appeler un nouveau paradigme des sciences humaines.

Il est vrai que les grenouilles ont une certaine propension à toujours être en retard d'une ou deux idées intelligentes...


PS : Le 10 juin sera organisé, à Sciences Po Aix-en-Provence, le 2ème marathon de la science politique, qui aura pour thème Identité(s) sexuelle(s) et confusion des genres. Cette "folle journée" se tiendra, de 8h à 20h, à l'amphi Cassin. L'IEP d'Aix est situé au 25 de la rue Gaston de Saporta.

(Désolé, je n'ai pas été fichu de vous trouver le programme sur internet... Mais je peux faire suivre le courriel sur simple demande. Polie.)

Et pour les amateurs de contrastes, signalons que le 15 juin, de 19h à 21h, à l'auditorium de l’Espace Georges-Bernanos (Paroisse catholique Saint-Louis d’Antin, 4, rue du Havre, Paris IXe), la Fondation de Service Politique organisera une conférence-débat avec Elizabeth Montfort (Porte-parole de la Fondation de Service politique, présidente de l'Alliance pour un nouveau féminisme européen) et Béatrice Bourges(Porte-parole du Collectif pour l'Enfant, auteur de L'Homoparentalité en question - Ed. du Rocher, 2008). Cette rencontre portera sur le thème "L'idéologie du gender à l'école et à l'université, Science ou propagande ?"

dimanche 5 juin 2011

Avec sa valise sur les hauts plateaux

L'un des plus beaux textes de Lieve Joris raconte son rendez-vous très matinal avec Naguib Mahfouz (1). Aux alentours de six heures, elle l'accompagne dans les rues du Caire, à l’heure bénie où la ville commence à s'animer. La promenade s'achève devant le café Aly Baba où Mahfouz, récent prix Nobel, va tranquillement lire les journaux.

A la porte du café, je prends congé de lui. Il me regarde étonné. Il s'est accoutumé aux journalistes qui veulent poser des questions, toujours les mêmes questions. "Vous êtes contente ?" me demande-t-il, hésitant, sa main dans la mienne. Comme je fais oui de la tête, il a un large sourire. "Eh bien, moi aussi."

Étrange récit où si peu de mots disent toute la vérité de cette étrange rencontre, comme s'il avait suffit que tous deux respirent le même air et accordent leurs pas un moment pour parvenir à cet unique instant de pure complicité...

Lieve Joris vue par Ulf Andersen.

Adopter les chemins de l'autre et y adapter son pas est le moins que l'on puisse faire lorsqu'on voyage. Et lorsque l'on réussit, dans le même temps, à ne pas se départir de soi, se produisent ces moments de rencontre qui éclairent les écrits de Lieve Joris.

Cela n'est pas si simple, en réalité, et son secret réside peut-être dans son entêtement à ne jamais se séparer de sa valise, qu'elle nous décrit comme étant de marque Samsonite, et presque historique...

Le plus costaud des trois avait noué ma Samsonite dans un drap de lit accroché par une boucle à son front. C'était une idée absurde de voyager dans les montagnes avec une valise rigide, mais personne n'avait pu m'en dissuader. La valise me donnait un sentiment de sécurité. En cours de route, la poussière et l'humidité attaquaient tout, mais la valise était comme une petite maison que je pouvais fermer : quand je l'ouvrais, j'y trouvais mes affaires intactes. Elle m'avait accompagnée dans mon tout premier voyage à travers ce pays ; la poussière rouge du Bas-Congo en imprégnait encore les jointures.

Ce premier voyage au Congo est déjà vieux d'une vingtaine d'années quand Lieve Joris entreprend celui dont elle décrit ici le départ, avec un guide-accompagnateur et trois porteurs. Cette traversée (2) la mènera de la bourgade de Minembwe, située sur les hauts collines de l'ouest du lac Tanganyika, jusqu'à la ville d'Uvira, au bord du lac.

La descente de Minembwe à Uvira.

Cette région a longtemps été ignorée du dieu des chrétiens, pourtant résolument expansionniste en ces contrées - les conversions des hauts plateaux n'ont commencé qu'au début des années 1940. C'est qu'elle avait été largement négligée par l'activité des colonisateurs et administrateurs belges, qui n'en ont même pas établi la carte... Gougueule Map, qui pourtant sait tout sur tout, ne vous indiquera, à l'ouest d'Uvira, qu'une assez jolie tache blanche, sans routes, sans pistes, sans villages.

Au milieu du XIXe siècle, les Banyamulenge, probablement originaires du Rwanda, sont venus s'établir sur les hauts plateaux congolais, y bouleversant, sans trop chercher à se rendre vraiment sympathiques, la mosaïque des populations déjà installées (Bashi, Balufero, Bembe...) Une vingtaine d'année après la proclamation de l'indépendance du Congo, les Banyamulenge se sont vus refuser - c'était en 1981 - la nationalité zaïroise par le gouvernement du président Mobutu : ils étaient encore considérés comme des réfugiés rwandais et suspectés d'entretenir une déloyale binationalité (3)...

Quant à la situation politique actuelle, disons qu'elle est d'une remarquable instabilité.

La photographie de la couverture est du
Padre Angelo Costalonga (4).

Tout cela, parmi bien autres choses, Lieve Joris l'aborde dans ce livre qu'elle présente comme le dernier qu'elle consacrera au Congo.

Un livre qui est comme un adieu, certainement.

C'est vers le milieu du récit que le lecteur comprend que cet adieu est double.

La voyageuse doit repartir de Mikalati, où elle a été accueillie par Madigidigi, instituteur du village, pour gagner Bijombo au terme d'une assez longue étape. Il a fallu recruter trois nouveaux porteurs :

"Les porteurs sont déjà là", dit Madigidigi. A la porte se tenaient un jeune homme monté en graine, une vieille femme et une fillette d'une dizaine d'années. La femme ne portait pas de chaussures et la plante de ses pieds était toute crevassée ; les chaussures d'homme de la fillette faisaient quelques pointures de trop ; elles avaient toutes deux un panier sur le dos. Etaient-ce elles qui devaient porter nos bagages jusqu'à Bijomba ?

(...)

La femme empoigna ma Samsonite et l'attacha avec une corde à son panier, le jeune homme prit les sacs de voyage que nous avions emballés dans une toile en plastique, la fillette fourra mon sac à dos dans son panier. (...)

La vieille femme n'arrêtait pas de parler, comme si elle me devait quelque chose. C'était une Fulero. Quel âge elle avait, elle ne le savait pas. Au moment de l'indépendance, elle était mère d'un seul enfant. C'est qu'elle avait plus de soixante ans, calculai-je - une personne âgée dans ces contrées. Elle avait eu quatorze enfants, dont quatre étaient décédés. Un de ses fils était mort de la malaria et lui avait laissé cette fillette.

(...)

Nous traversions un paysage de collines couvertes d'arbres bas et de buissons. A notre premier arrêt, je partageai les épis de maïs grillés que nous avait donnés Madigidigi. Même sans le panier, la mamie avait le dos courbé. Sa petite-fille serrait l'épi de maïs dans ses mains et me regardait d'un air qui me fendait le cœur. Sa voix faisait beaucoup plus jeune que son âge et me taraudait la conscience.

La marche reprend, et au rythme lent des pas, la rêverie s'installe.

Reviennent des souvenirs de la campagne flamande, "les étés d'autrefois quand nous allions cueillir des myrtilles", et,"l'argent en poche", le retour "à la maison où ma mère frottait le seuil"...

"Pas oublier de vous essuyer les pieds, hein ?" J'entendais sa voix d'été et la revoyais, repoussant une mèche de sa figure. Soudain, l'image de ses derniers jours me revint. En position de fœtus, petite et fragile, elle était couchée entre les draps blancs, sans défense dans les bras de la mort. La nuit, je dormais dans un lit bas à côté du sien. Parfois, elle gémissait, et je lui humectais la bouche, la faisais boire avec une seringue. Elle buvait et buvait, ses yeux s'agrandissaient.

C'était le premier voyage que j'entreprenais depuis sa mort. (...)

Il arrive que l'on voyage aussi pour savoir ce que l'on a mis au fond de sa valise...


PS : Cette année encore Lieve Joris sera l'une des invité(e)s du festival Étonnants Voyageurs (Saint-Malo, 11-12-13 juin 2011). Elle y présentera son dernier livre traduit en français, Ma cabine téléphonique africaine (Actes Sud, 2011), et on pourra découvrir le film Lieve Joris, au-delà du miroir de Rita Mosselmans (VRT Productions, 2011).

(1) Ce récit se trouve dans le recueil intitulé La chanteuse de Zanzibar (1992), traduit du néerlandais par Nadine Stabile et paru aux éditions Actes Sud en 1995 (repris en collection de poche Babel).

(2) Le récit de ce voyage est le dernier volume publié sur le Congo par Lieve Joris. Intitulé Les Hauts Plateaux, il est paru en néerlandais en 2008, a été traduit en français, par Marie Hooghe, en 2009 pour les éditions Actes Sud, et vient de sortir en Babel Poche. L'auteure a reçu, pour ce livre, le prix Nicolas-Bouvier.

(3) On voit par là que le monde (des idées) est petit, et même étriqué, pourrait-on dire.

(4) Le Padre Angelo Costalonga est un missionnaire italien, de variété jésuite - il me semble. On peut découvrir son travail de photographe dans ce diaporama et le personnage dans cette vidéo mis en ligne pour ses 78 ans...

jeudi 2 juin 2011

Pause ascensionnelle

Après avoir souhaité une bonne fête à tous les Roux et à tous les Combaluzier de son entourage, le tenancier de l'Escalier qui bibliothèque, déguisé en échelle, est parti pour quelques jours en randonnée-survie dans les montagnes normandes.

Passage à l'échelle d'un mur de glace normand.
(Photo Eugène Trutat, Bibliothèque de Toulouse.)