vendredi 9 juillet 2010

De grands efforts, avec pelleteuses et bulldozers

On transpire beaucoup mieux quand on se sent chez soi.

Monsieur Pas-de-ça-chez-moi, et madame, née Manquerait-plus-que-ça, vont maintenant beaucoup mieux supporter la canicule qui s'annonce: le Hanul, le plus ancien campement Rrom d'Ile-de-France, installé depuis une dizaine d'années à Saint-Denis, a été évacué et rasé au petit matin du 6 juillet.

Afin de pouvoir travailler au frais, les CRS ont débarqué sur le coup de 6h, et, nous apprend l'AFP, "l'expulsion était achevée environ une heure après". Les pelleteuses étaient prêtes, elles ont pu passer immédiatement à l'action, et les responsables doivent maintenant se féliciter du succès de l'opération: il ne restait personne sur les lieux.

Les derniers résistants ont été évacués à la main.
(Photo empruntée à La Voix des Rroms.)

Outre les justifications données par la préfecture, on trouve aussi dans la presse (Libération, Le Parisien, par exemple) un certain nombre de récits et témoignages qui montrent que tout s'est déroulé avec la violence habituelle et un certain mépris, habituel lui aussi, de l'humanité la plus élémentaire.

Ainsi on peut lire dans La Croix, sous la signature d'Ève Chalmandrier:

Vers minuit, une voiture banalisée a traversé le camp. Dans la foulée, un camion remorquant une pelleteuse s’est garé devant le terrain. « Alors les habitants ont barricadé les deux entrées avec des chariots, des frigos, des caravanes retournées, tout ce qu’ils trouvaient. Juste pour marquer le coup, car ils savaient qu’ils ne résisteraient pas », reprend-elle.

Les Roms se sont assis au milieu du camp, se tenant par le bras, entourés de membres des associations. Près de 75 policiers les ont attrapés un par un, pour les emmener à la sortie du camp. « Ils nous ont agressés, bousculés pour nous faire dégager », raconte Ramona Goman, qui fait partie des expulsés.


Une violence verbale, aussi, s’il faut en croire Hugo Sanchez, qui venait régulièrement faire des spectacles au Hanul. « Les policiers étaient odieux et méprisants. Ils leur disaient : “Vous ne parlez même pas français, qu’est-ce que vous venez faire ici ?”, et ils nettoyaient leurs tenues après avoir touché les Roms, comme s’ils étaient souillés. » Les policiers estiment, eux, que l’opération s’est « plutôt bien passée ».


Affirmatif !

"Plutôt bien" : Ils avaient un toit, ils n'en ont plus.
(Photo AFP/Caroline Taix)

On ignore si les autorités municipales de Saint-Denis ont fait quoi que ce soit pour signaler au préfet, en lui demandant de la respecter, la convention qui avait été signée, en 2003, par monsieur Patrick Braouezec, alors maire de la ville, avec les résidents du Hanul. Cette signature, qui avait été célébrée en grande pompe, n'a jamais été dénoncée depuis.

Ce que l'on sait, en revanche, c'est que les expulsés ont dû attendre devant les grilles fermées de la mairie avant qu'une délégation soit reçue par deux adjoints.

Renata et Denisa, deux fillettes nées au Hanul et enregistrées à l’état civil de St-Denis, faisaient partie de la délégation.

L'article de La Voix des Rroms poursuit:

Après un exposé d’environ 20 minutes où Mme. Haye, adjointe au maire, a mis en valeur l’engagement politique de la ville en faveur des Rroms, Denisa a pu poser la première question : « où allons-nous dormir ce soir ? ». En guise de réponse, la petite fille de 9 ans a pu apprécier un second exposé sur le même thème, cette fois-ci par M. Proult, lui-aussi adjoint au maire.

Renata et Denisa auront pu bénéficier d'une leçon précoce de langue de bois citoyenne:

Les deux élus ont maintenu tout au long de l’entretien que la ville n’avait pas de locaux pour un hébergement d’urgence, mais qu’elle faisait beaucoup d’efforts pour les Rroms, notamment avec un « village d’insertion » et avec un discours en faveur de l’ouverture du marché de l’emploi aux Roumains.

Mais rien de bien concret n'est sorti de cette entrevue:

En ce qui concerne l’urgence pour ces familles, la seule proposition de la ville était de se joindre à une demande d’entretien avec la préfecture de la région. Or, comme les solutions éventuellement envisagées dans ce cadre correspondent à quelques nuitées d’hôtel, la proposition n’a pas été jugée sérieuse par les expulsés (...).

Tant de choses sont déjà faites pour les Rroms...
(Photo AFP/Caroline Taix)

Nombreuses sont les municipalités qui affirment faire "beaucoup d'efforts pour les Rroms", sans vraiment persuader les intéressés qu'elles font ce qu'il serait raisonnable de faire...

Ce discours revient avec insistance à chaque expulsion.

A ce propos, et notamment sur ces fameux "villages d'insertion", il faut relire le point de vue que Pierre Chopinaud a donné en janvier 2010 dans Le Monde, sous le titre Le purgatoire français des Roms d'Europe.

(Ce point de vue est repris sur le blogue de la Tribune de Genève, Bienvenue chez les Rroms, accompagné de magnifiques photographies en noir et blanc, dues à Fab William Alexander.)

C'est un texte à l'écriture tendue qui mérite une lecture complète, car il reste profondément d'actualité.

Madame Dominique Voynet, sénatrice-maire de Montreuil, se sentant visée, a cru devoir y répondre par un autre point de vue, publié par le même quotidien.

C'est une lecture instructive, mais assez affligeante, qui garde l'actualité des sempiternels discours responsables répétés à l'envi.


PS: A lire également, sur l'expulsion du Hanul, le billet de Gilles Devers, avocat, sur son blogue Actualité du droit.

mercredi 7 juillet 2010

Leçons de politesse

Le marché de la leçon de dignité est en pleine expansion ces temps-ci.

Après le manifeste pour la dignité du débat démocratique lancé par le très privé Club Vauban, et présenté dans les colonnes du Monde sous la double signature de madame Simone Veil et de monsieur Michel Rocard, voici que le même quotidien publie un "point de vue", intitulé Les "malpolis n'ont pas leur place sur France Inter, qui se veut, à n'en pas douter, une grande leçon de dignité à l'attention de ceux qui ont la mission de "causer dans le poste".

Ce qui prouve que tout le monde peut s'y mettre, c'est que cette tribune n'est pas signée d'un ancien premier ministre ou d'une académicienne de la Française, mais de monsieur Ivan Levaï, qui se présente simplement comme "journaliste" - mais pas forcément en toute modestie.

Signalons aux jeunes générations, peu soucieuses des gloires médiatiques d'antan, que l'on peut encore entendre monsieur Ivan Levaï se livrer au difficile exercice de la revue de presse radiophonique chaque samedi et dimanche matin, hors grandes vacances, sur les ondes de France Inter. Il est difficile de dire qu'il anime cette tranche horaire, localisée de 8h 30 à 8h 40, tant est sensible la difficulté du chroniqueur à se retrouver dans ses journaux et bouts de papiers. Une ou deux écoutes devraient suffire pour repérer son goût immodéré pour les citations, et sa désastreuse propension à rire tout seul de ses supposés bons mots.

Ivan Levaï, journaliste.

Les amateurs de références ne seront pas déçus par le papier qu'il a donné au journal Le Monde. Ils pourront y récolter d'utiles citations de Léopold Sédar Senghor, Coluche, Pierre Desproges, Paul Morand, Pierre Bouteiller, Charles de Gaulle et François Mauriac. De quoi briller en société...

La citation de Léopold Sédar Senghor est utilisée pour introduire la grande leçon de dignité journalistique que monsieur Levaï entend donner et qui n'est, on l'aura compris, qu'un bel exercice de fayotage en règle destiné à messieurs Jean-Luc Hees et Philippe Val :

On n'a jamais reproché à Léopold Sédar Senghor de vouloir déchirer "les rires Banania" affichés sur tous les murs de France. Faudrait-il interdire à Jean-Luc Hees et Philippe Val de procéder de la même manière à France Inter, radio de service public dont ils ont désormais l'entière responsabilité ?

Que monsieur Ivan Levaï lise le poésie de Senghor, cela ne peut pas lui faire de mal. Mais qu'il l'utilise de cette manière, c'est-à-dire dans la plus bancale des analogies, c'est assez inquiétant.

(Enfin, si j'étais de la famille, je m'inquiéterais...)

Pour vous permettre d'en juger, voici le début du Poème liminaire, écrit à Paris et daté d'avril 1940, qui se trouve dans Hosties noires:

Vous Tirailleurs Sénégalais, mes frères noirs à la main chaude sous la glace et la mort
Qui pourra vous chanter si ce n’est votre frère d’armes, votre frère de sang ?


Je ne laisserai pas la parole aux ministres, et pas aux généraux

Je ne laisserai pas — non ! — les louanges de mépris vous enterrer furtivement.
Vous n’êtes pas des pauvres aux poches vides sans honneur
Mais je déchirerai les rires banania sur tous les murs de France.

Sachant que la cohérence d'une analogie peut se jauger en tentant d'établir les correspondances terme à terme qui la soutiennent, il est inutile, je suppose, de vous faire un schéma.

Quant au fond, le parallèle entre la colère du jeune Senghor au nom de la mémoire insultée de ses frères et les basses manœuvres revanchardes de messieurs les patrons de la radio de service public a quelque chose d'indécent.

Je n'ai pas trouvé d'images avec les visages de
Stéphane Guillon et Didier Porte,
alors j'ai pris un malpoli au hasard.

Cette copie de bon fayot qui a planqué son dictionnaire de citations n'étant pas d'un intérêt extraordinaire, je passe...

Et j'en arrive à cette dernière perle:

(...) c'est François Mauriac qui avait raison d'affirmer que le bon journalisme relevait du dialogue. Que la chronique ne devait être ni soliloque ni ruminement de ses propres idées. Encore devait-on, selon l'écrivain, veiller à l'expression la plus claire de son opinion. "Il faut, conseillait-il, que le journaliste tienne par le bouton de sa veste son interlocuteur invisible et s'efforce de le convaincre."

Putain !

Merci pour la leçon !

Tenir son interlocuteur par le bouton de sa veste, ou le revers de son veston, ou par la manche de son gilet, en lui crachant ses postillons dans la gueule, sous prétexte de le convaincre, voilà bien l'idéal de la dignité des gens de médias !

Mais ce comportement est-il bien d'une grande politesse ?

Les contes de la rue Percière

Véronique Nzié est née en France et a passé son enfance au Cameroun. Elle vit maintenant à Rouen, où elle est une animatrice culturelle qui se présente comme conteuse professionnelle.

C'est un drôle de métier, qui lui va bien.

Car il faut dire, même si sa modestie doit en souffrir, qu'elle est une digne héritière de ces "diplômé[s] de la grande université de la Parole enseignée à l’ombre des baobabs", pour reprendre l'expression* d'Amadou Hampâté Bâ - qui a tant travaillé à défendre et illustrer les traditions orales de l'Afrique subsaharienne.

Baobab de salon pour amateur petitement logé.

Les baobabs sont assez rares au voisinage de la librairie Polis, où Véronique Nzié devait animer, le 29 juin, une soirée dans le prolongement de l'exposition des photos de W. et D. Cordier sur les foyers africains de Rouen. Et la librairie semblait un peu trop petite pour accueillir tous les auditeurs... C'est donc sous le porche de la galerie Saint Cyr, de l'autre côté de la rue, que la conteuse et son public se sont installés.

Véronique Nzié avait choisi de se mettre "dans la peau" d'une grand-mère racontant à ses petits-enfants un bout de sa vie et de celle de ce fameux grand-père vivant en France qu'ils voient si peu quand il revient au pays. Sans se départir d'un ton enjoué, mais sans non plus tomber dans la caricature, elle se glisse dans les pensées de cette femme, exprime ses rêves, ses attentes, ses illusions, ses jalousies, ses déceptions, ses désillusions. Elle aborde, avec tact et discrétion, des choses qui ne sont pas si faciles à vivre, et qui sont pourtant vécues dans la dignité par des milliers et des milliers de femmes et d'hommes en Afrique et ici...

Véronique Nzié, au Colloque sur le droit de l'enfant,
organisé à Rouen par DEI-France en novembre 2007.

Très rapidement s'établit entre la conteuse et ses auditeurs une forte connivence. Elle suscite leurs interventions dans des échanges qui scandent son récit. Elle n'hésite pas à les relancer ou les blaguer pour un "cocorico" poussif ou une réponse trop tardive. Elle les fait chanter, et serait bien capable de les faire danser si le cadre s'y prêtait...

Les sourires s'épanouissent, les signes d'approbation se multiplient...

Au-delà du plaisir que l'on prend à écouter les contes et leurs variations, s'installe, de manière perceptibles, le plaisir d'être ici, et ensemble.

Rester ici et ensemble, c'est la volonté que les résidents des foyers et leurs amis opposent aux projets de "déménagement" qui se font jour.

On en a aussi parlé le mardi 29 juin, et on en reparlera sûrement le samedi 10 juillet (18h), à la dernière soirée organisée à la Librairie Polis, 21 rue Percière, à Rouen.

Véronique Nzié y présentera des récits de vie, recueillis auprès des résidents.



* Cette référence m'a été rappelée par le texte de présentation de l'émission Reines d'Afrique, sur RFI, où Kidi Bebey avait invité Véronique Nzié, en octobre 2008.

Pour écouter cette émission, voici le lien de la première partie, et celui de la seconde partie (où l'on peut entendre Véronique Nzié dire le conte de l'oiseau presque libre).

lundi 5 juillet 2010

De grandes ambitions décomposées

Quand on s'adresse à lui, on lui donne du "Monsieur le Premier Ministre", avec plein de majuscules dans la voix, et monsieur Michel Rocard doit trouver que ça fait du bien par où ça passe.

Même si l'on ne sait pas très bien par où justement passe ce genre de satisfaction...

Premier ministre, il le fut, en effet, pour une période de trois ans, de mai 1988 à mai 1991. Et l'on se souvient qu'il dut démissionner pour avoir insolemment fait un peu d'ombre aux revers des pantalons du président François Mitterrand.

C'est probablement au cours de cette excursion
qu'apparut le différend entre nos deux gais lurons:
Qui avait oublié le panier pour mettre les champignons ?
Le président ou le premier ministre ?

Depuis cette démission à main forcée, monsieur Michel Rocard a développé de manière exemplaire le complexe de celui qui avait tout compris et que l'on a empêché d'agir pour le bien commun. Cette affection, si elle est accompagnée d'une tendance psychotique, produit d'indécramponnables vieux gâteux qui, dans les couloirs des maisons de retraite, passent leur temps à emmerder le monde en racontant leurs histoires ou en réécrivant l'histoire.

Monsieur Michel Rocard n'en est pas encore arrivé là, mais on sent qu'il s'en approche.

Pour s'en convaincre, il suffit de lire les propos qu'il a tenus lors de l'entrevue qu'il a accordée à Dominique de Montvalon et Christine Ollivier, et qui ont été reproduits dans France-Soir (24 juin 2010). Il y revient, avec une délectation sensible, sur le fameux Livre blanc sur les retraites qu'il avait commandé à l'INSEE et qui fut livré en 1990.

Cela commence par une véritable révélation traumatique:

Je suis alors Premier ministre et je m’aperçois, s’agissant des retraites, que les enjeux sont terrifiants. Il était déjà évident que le coût du système était en augmentation vertigineuse et qu’on ne pouvait pas en rester là.

C'est la scène primitive, terreur et vertige...

Là-dessus s'est mis en place dans l'esprit fécond de notre ancien premier ministre, et néanmoins soi-disant présidentiable, "la" stratégie imparable qui aurait dû tout régler, n'eût été la mauvaise volonté de Dieu le père François.

Première étape:

J’appelle le patronat, la CFDT et Force ouvrière pour leur demander s’ils seraient d’accord pour établir un diagnostic commun, complété d’une boîte à outils. Ils répondent positivement.

(Apparemment la CGT n'avait pas encore le téléphone...)

Et il obtient "leur accord sur le diagnostic et sur la boîte à outils" à la parution de Livre blanc...


Quelques outils rocardiens encore en état d'usage.

Las ! notre visionnaire eut à peine le temps de passer à l'étape suivante avant de poser sa démission:

La deuxième étape a été le lancement d’une mission de dialogue sur les retraites, confiée au secrétaire général des cadres de Force ouvrière, Robert Cottave, flanqué de trois hauts fonctionnaires. Leur mission : organiser partout en France des débats sur l’avenir du système de retraite. Je leur ai dit : « Je vous donne deux ans pour qu’il n’y ait plus en France un seul syndicaliste qui ose nier les chiffres. »

Il n'eut pas le temps de conduire la troisième étape ("ouverture des négociations entre le patronat, les syndicats et l’Etat"), ni la quatrième et dernière ("ratification de cette négociation par la loi").

La mission a admirablement travaillé. Mais j’ai dû démissionner le 15 mai 1991. J’ai alors été remplacé par Mme Cresson, dont le principe était simple : « Rocard a mal gouverné, donc il faut faire le contraire de ce qu’il a fait. » Elle a donc mis fin au travail de la mission, puis n’a plus rien fait sur le sujet.

Monsieur Michel Rocard en 2008,
encore hanté par le souvenir de madame Edith Cresson.


Monsieur Michel Rocard demeure très fier du "boulot" accompli pour faire changer l'opinion.

Ou pour la manipuler.

Et il a bien raison de nous rappeler quel genre de technocrate fut, au pouvoir, l'homme du prétendu "parler vrai" qui donnait à ses chargés de mission "deux ans pour qu’il n’y ait plus en France un seul syndicaliste qui ose nier les chiffres". Beaucoup plus habile à faire parler les statistiques qu'à entendre une opinion non façonnée par lui, il fut l'un des précurseurs de la politique de soumission aux résultats comptables, autrement dit de la politique du non-choix, de la politique du "there is no alternative" (TINA). Saluons en lui le pionnier de la fabrication du consensus à base chiffrée, cet outil de "gouvernance" visant à faire accepter par l'opinion non les constats bruts d'une situation, mais les extrapolations et anticipations, "terrifiantes", construites par les décideurs.

Et ne nous étonnons pas si,depuis 2007, notre "social-démocrate" (mot-valise-fourre-tout-à-roulettes qu'il confond de plus en plus avec le mot "socialiste") est l'un des plus consultés, par l'élite sarkozyste, des anciens premiers ministres de l'ère Mitterrand:

Les deux ministres du Travail successifs, Xavier Darcos puis Eric Woerth, m’ont convié à venir leur parler. Comme je suis démocrate, j’accepte les invitations.

On ne peut que regretter que les "deux ministres du Travail successifs" n'aient pas demandé à cet expert en expertises, donneur universel de leçons, de prendre en charge cette mission de "sauvetage" des régimes de retraites.

Son scénario était prêt.

Par ailleurs, il aime bien la position de missionnaire, voire même de commissionnaire.


Monsieur Michel Rocard,
ambassadeur de France chargé des négociations internationales
relatives aux pôles Arctique et Antarctique,
au cours d'une mission en Antartique.


Ça fait du bien par où ça passe.

samedi 3 juillet 2010

Le premier mot d'un vers

D'une scène que l'on peut trouver bien encombrée de claounes misérables et d'histrions lamentables, il vient de se retirer.

J'aurais assez envie de rire de ce petit monsieur qui trouve, en "cette voix unique qui s'éteint, une musique singulière qui perçait toujours le brouhaha du monde pour atteindre au mystère de la «voie lactée» chère à Buñuel"...

(Il est vrai que Laurent Terzieff, cet homme "toujours éloigné des postures et des impostures", a de quoi l'impressionner, au point de réduire sa prose à cette bouillie à prétention poétique.)

Mais je n'ai pas le cœur à rire.

Je préfère réécouter cette fameuse "voix unique" parler de poésie:




Cette intervention a eu lieu le mardi 9 février 2010 au ministère de la Culture et de la Communication, en prélude à la 12e édition du Printemps des Poètes.

(La prise de son est lointaine, mais après tout, en matière de poésie, il faut toujours tendre l'oreille.)

PS: Contrairement à l'affirmation incrustée sur l'image, Laurent Terzieff n'interprète pas un poème, il lit, dans les dernières minutes, une page de prose de Rainer Maria Rilke, extraite des Cahiers de Malte Laurids Brigge (1929).

vendredi 2 juillet 2010

Aventure triviale à Bordeaux

Pour ceux qui aimeraient reconnaître à coup sûr un mathématicien de passage dans leur champ de vision, avouons que la remarque de Robert Musil, dans L'Homme sans qualités, est assez décourageante:

Un mathématicien n'a l'air de rien du tout, c'est à dire qu'il a l'air si généralement intelligent que cela n'a plus aucun sens précis !

Lorsque je tentais d'entrer dans cette honorable communauté, l'un de nos maîtres soutenait qu'il était assez simple de repérer les mathématiciens présents dans une réunion d'universitaires: il s'agissait des barbus sans cravate. Ce critère, outre qu'il ne permettait pas de distinguer les mathématiciennes, n'était guère généralisable à d'autres types de réunions. L'évolution des mœurs et des usages l'a rendu de plus en plus défectueux, et il est devenu tout à fait inutilisable.

Grigori Perelman, un barbu sans cravate
vainqueur de la Conjecture de Poincaré
par la face nord-est.

La délinquance n'étant pas plus répandue dans la communauté mathématique qu'ailleurs et partout, et nos perspicaces dirigeants n'ayant pas trouvé de motifs pour faire croire le contraire, les membres des forces de police n'ont aucune raison d'avoir été formés à détecter le/la mathématicien/cienne sous les espèces d'un/une flâneur/neuse ordinaire...

C'est pourquoi l'on ne peut dire que le participant à la Log Conf 2010 qui a été interpellé en gare de Bordeaux, au soir du jeudi 24 juin, a été victime d'un contrôle ciblé.

Et le fait qu'il soit indien, donc un peu plus coloré que le bordelais moyen de souche approximative, n'y est évidemment pour rien (et, pour une fois, je grasseye dans le texte).

Abordé par deux individus, qui se révélèrent deux policiers en civil, notre ami indien se crut attaqué par deux mauvais garçons, et tenta d'abord de se défendre. On ne regarde pas toujours si les agresseurs portent un brassard réglementaire rouge-orange quand on craint pour son portefeuille... Se rendant compte de sa bévue, il accepta de se soumettre au contrôle imposé, mais ce fut pour aggraver son cas: il avait laissé son passeport à l'hôtel, ne pouvait exhiber qu'une carte d'identité exotique et ne parlait pas un mot de français.

Il eut donc le droit de subir la délicate procédure d'interpellation que le monde entier nous envie: plaqué au sol, fouillé, menotté, puis embarqué au poste de police.

On lui aurait permis d'emporter avec lui ses notes d'exposé et son stylo.

Au poste de police, il eut la possibilité d'expliquer sa situation à un fonctionnaire comprenant l'anglais, et de demander qu'on l'accompagne à son hôtel pour y récupérer son passeport. Ce n'est qu'au matin du lendemain que les policiers acceptèrent de le faire, après lui avoir fait passer la nuit dans leurs locaux.

Mauvaise volonté de leur part ? Certainement pas ! Les syndicats vous diront que, un, c'est réglementaire, et que, deux, on manque d'effectifs pour raccompagner les gens sans passeport à leur hôtel.

La preuve que tout cela est tout a fait normal, et même trivial, pour employer un mot que les mathématiciens aiment employer dans un sens un peu spécifique, c'est qu'aucun des fonctionnaires de police présents n'a eu le moindre mot d'excuse à adresser à notre hôte indien.

Qui a pu reprendre ses activités vers 14h...

Christine Huyghe, chargée de recherche au CNRS (Université de Strasbourg), qui participait à ces journées de Bordeaux, a fait le récit de cette "arrestation intempestive d'un mathématicien" dans un billet des habitués du site Images des mathématiques.

Elle conclut en écrivant:

Nul ne devrait être traité de la sorte dans notre pays, ni les noirs, ni les blancs, ni les jaunes, ni les détenteurs de visa en règle, ni les sans-papiers.

En attendant que ce sage principe de base soit appliqué, on peut suggérer aux organisateurs de conférences, colloques et rencontres internationales de souhaiter la bienvenue aux participants en les informant que, chez nous, tous les étrangers sont suspects.

Une note sur le dossier d'accueil rappellera aux étourdis que sortir sans son passeport est fortement déconseillé.

Surtout dans les gares.

La gare de Bordeaux Saint-Jean,
endroit stratégique bien surveillé.

jeudi 1 juillet 2010

Le sens de la nuance

En contemplant la manière délicate dont il porte à ses lèvres une tasse d'un café d'un arôme sans doute exquis, on se dit que jamais cet homme-là ne casserait volontairement trois pattes au canard du conformisme.

Monsieur Pierre Assouline maintient, depuis octobre 2004, un blogue littéraire de bon ton, au nom un peu ambitieux: La république des livres. S'y accumulent, par une sorte de miracle quasi quotidien, des "notes" d'un intérêt inégal, mais toujours rehaussées d'un reluisant, et incontestable, vernis culturel.

On apprécierait qu'il assure également la maintenance de ce blogue, ou qu'il y emploie une "petite main" mercenaire, tant ses billets s'encombrent d'une palanquée de commentaires, signés d'une armée de trolls aux pseudonymes variés qui semblent se trouver d'une drôlerie irrésistible.

Il est probable que notre ministre de la république des livres ne les lise pas. On ne peut croire que son bon goût pourrait les supporter...

Pierre Assouline,
sans tasse de café,
mais avec moustache.

Dans une "note" datée du 22 juin, monsieur Pierre Assouline se penche sur une déclaration que fit l'écrivain suédois Henning Mankell, participant de la flottille de la Liberté pour Gaza, après sa libération par les autorités israéliennes:

«Je vends beaucoup de livres en Israël et je vais voir si j’interdis la traduction de mes livres en hébreu. En même temps, je ne veux pas toucher les mauvaises personnes, donc il faut que j’y réfléchisse.»

Ce "donc il faut que j’y réfléchisse" inspire à notre blogueur cette réplique imparable:

En général, on réfléchit avant de lancer une idée plutôt qu’après, surtout lorsqu’on a l’oreille des médias.

Dans le parler médiatique à la mode, je crois que cela se nomme un "tacle", mais je ne saurai l'assurer, car c'est un idiome que je ne domine pas plus que les autres.

Visiblement, l'interrogation publique d'un Henning Mankell tout juste libéré des tracasseries et humiliations qu'on lui a fait subir en Israël, n'est pas du (bon) goût de notre arbitre des élégances de la république des libraires. Il trouve sans doute que cette "idée d'un boycott de lecteurs" outrepasse avec excès cette fameuse médiocrité où devrait modestement se tenir la vertu...

Car, n'en doutons pas, le "romancier suédois" est bien homme à dépasser la mesure. Monsieur Pierre Assouline nous le présente comme quelqu'un de "connu pour activisme politique en Afrique du sud, au Mozambique, en Palestine, et pour sa dénonciation sans nuance de «l’apartheid israélien»".

Espérons qu'un jour prochain notre blogueur emploiera toute l'étendue de sa culture littéraire et toute l'excellence de sa documentation pour nous expliquer ce qu'est une dénonciation avec nuance, et comment Henning Mankell devrait s'y prendre pour s'élever, avec toutes les nuances qui s'imposent pour ne pas heurter la sensibilité de monsieur Assouline, contre le sort qui est fait au peuple palestinien, que ce soit sur le territoire devenu israélien ou sur ceux de la Cisjordanie et de Gaza... Je lui fais confiance, il devrait pouvoir trouver, pour illustrer son propos, une bonne demi-douzaine de noms d'écrivains ayant su, en diverses circonstances du siècle dernier, nuancer leurs opinions dans des écrits tiédasses.

Outil de première nécessité
pour écrivain "activiste".

Je m'étonne un peu de trouver dans la prose de monsieur Pierre Assouline cette expression assez peu euphonique d'"activisme politique", mais je suppose que notre élégant styliste l'a choisie en bonne connaissance de ses nuances.

Le mot "activisme" a d'abord désigné une théorie géologique, puis, en philosophie, une "sorte de pragmatisme donnant la primauté aux exigences de la vie et de l'action", et enfin, en politique, "l'attitude de ceux qui préconisent l'action directe et la violence pour faire aboutir leurs revendications et imposer leurs idées". On devine que cette dernière acception du terme se teinte d'une nuance tout à fait dépréciative...

Certes, le mot "activisme" est de plus en plus employé dans la langue journalistique comme un équivalent paresseux de son faux-frère anglo-saxon "activism" qui n'a pas de connotation péjorative, et qui peut se traduire très simplement par "militantisme", mais on ne saurait soupçonner monsieur Assouline de faire un tel contre-sens pour parler de l'engagement d'Henning Mankell.

Un roman "activiste"
d'Henning Mankell.

On peut penser qu'il aurait été plus loyal de la part de notre chroniqueur de préciser quels ont été, et sont encore, les engagements de Mankell en Afrique, mais je ne peux croire que monsieur Assouline aurait été plus loyal si ces engagements étaient restés cantonnés en Afrique, et n'avaient pas concerné également la Palestine...

Bien qu'il cite avec complaisance le jugement tout en nuances porté sur Henning Mankell par l'écrivain hollandais Léon de Winter - qui l’a traité «d’idiot utile du Hamas» - , et juge la réponse de Mankell "d'une insigne faiblesse", notre journaliste-biographe-romancier-blogueur français ne cherche pas à examiner le bien-fondé du coup de colère du "romancier suédois". Il semble beaucoup trop chagriné par cette "idée d'un boycott de lecteurs" qu'il a, semble-t-il, tant de mal à concevoir de la part d'un écrivain.

Un seul des exemples avancés entretient un rapport pertinent avec le sujet. Il s'agit de celui de John Berger qui est cité, sans indication de références précises:

« Un important éditeur israélien me demande de publier trois de mes livres. J’ai l’intention d’appliquer le boycott avec une explication. Il existe cependant quelques petits éditeurs israéliens marginaux qui travaillent expressément pour encourager des échanges et des ponts entre les Arabes et les Israéliens et si l’un d’entre eux me demande de publier quelques chose, j’accepterai sans aucune hésitation et par contre, j’écarterais toute question de royalties à l’auteur. »

Mais Pierre Assouline écarte cet exemple par une remarque que l'on peut trouver "d'une insigne faiblesse":

Ainsi il choisirait plus ou moins ses lecteurs par le biais d’un certain type d’éditeur tout en refusant leur argent. On voit par là que c’est compliqué.

On peut trouver aussi que le romancier français manque singulièrement d'imagination...

A moins que celle-ci ne soit paralysée par l'état de choc provoqué par la violence du procédé suggéré par Henning Mankell ou John Berger :

Mais un boycott, fut-il à géométrie variable, est toujours compris comme une mesure de rétorsion. Or que l’on s’en prenne à un gouvernement, une institution ou une corporation, ce sont toujours les lecteurs qui sont pris en otage.*

On comprend soudain toute l'horreur de la situation envisagée, et l'on est envahi d'une empathie sans nuance pour les lecteurs israéliens menacés d'un boycott impitoyable.

Ou, plus exactement, d'un blocus.


* Ah ! "les lecteurs pris en otage"...

Et on voit par là que le canard du conformisme est encore debout.

Sur ses trois pattes.